mercredi 28 mai 2014

Quelques remarques de bon sens sur les élections européennes en France et en Roumanie

Quelques remarques de bon sens sur les élections européennes en France et en Roumanie

Le prétendu séisme électoral français et toutes les émotions réelles ou feintes qu’il a suscité[1], doit être remis à sa juste place. En premier lieu regardons sa réalité comptable. Le FN a certes reçu 26% des votes avec une abstention de 56,5%, soit 26% de 43,5% des votants, ce qui nous donne environ 11% du corps électoral. Plus précisément, le FN représente 4,84 millions d’électeurs, l’UMP 4,03 millions, le PS 2,7, el Modem 1,92, les Verts 1,7, etc… En revanche, l’abstention représente 25 millions d’électeurs ! La seule conclusion que l’on puisse tirer de ces résultats, c’est leur ridicule. La vraie victoire est bien celle des abstentionnistes qui ont refusé de voter pour tant pour les partis de gouvernement classiques qui sont ainsi totalement délégitimés (le Président de la République et son Premier ministre en tête, et l’UMP qui ne s’en tire pas beaucoup mieux) que pour des oppositions dites d’extrême gauche devenues inexistantes. Tous les bobards prévisionnels de droite et de gauche, ensemble ne peuvent plus masquer l’incapacité de l’ensemble de la classe politique à gérer une crise qui s’intensifie année après année. Si l’on ajoute à cela le fait avéré et répété qu’une majorité de jeunes et d’ouvriers ont voté pour le FN[2], et abandonné tous les partis d’une gauche plus ou moins radicale ou souverainistes (Front de Gauche, Nouveau parti anticapitaliste, Lutte ouvrière, Dupont-Aignan, UPR d’Asselineau), nous avons une image assez précise de ce qu’il représente réellement. Et le pire est encore à venir ; sachant que le PS perd peu à peu le vote des émigrés intégrés, le FN va devenir le grand parti de la classe ouvrière et des petites classes moyennes, françaises et émigrées ![3]
Quoiqu’en Roumanie, dans un contexte social différent, le parti vainqueur  n’est pas beaucoup mieux loti que le FN en France. Le PSD et ses deux commensaux, rassemblent 42% de votants pour un taux d’abstention de 65,3%, donc le PSD représente 42% de 35,7% de votants, soit 15% de tout l’électorat, il y a là pas de quoi pavoiser. De fait, dans tous les pays où le taux d’abstention dépasse les 60%, il faut considérer ces dernières élections comme une sinistre pantalonade ; et les rodomontades des politiciens et d’un certain nombre d’intellectuels roumains et autres ne changent rien à l’affaire.[4]
En effet, comment prendre au sérieux une élection quand nous avons au long des années appris deux choses, d’une part que les députés européens n’ont quasiment aucun pouvoir politique, sauf celui de voter des décrets qui imposent la dimension de la circonférence des couvercles de WC, ceux qui cherchent à interdire les fromages fermiers, l’abattage familial du porc et la distillation de la Slibowitz à la ferme ! On le constate aisément, une majorité des citoyens européens sont armés d’un fort bon sens en refusant leur voix à des pantins, élus simplement pour faire semblant, pour jouer les pitres animateurs de l’un des pires exemples de la politique spectacle dont Messieurs Cohn-Bendit, Bonino, Vadim Tudor ou Becali furent les parfaits et plus ou moins célèbres exemples. Le pouvoir n’est pas plus dans la main de la commission et de la Présidence (non élue), le réel pouvoir est dans la finance euro-atlantique, laquelle donne les ordres que van Rompuy, Ashton et Barroso appliquent avec les autres commissaires. Alors qui est le grand vainqueur de ces élections spectacles ? Mais l’abstention mon cher Watson, et ce d’autant plus si l’on ajoute à l’abstention les votes annulés et les votes blancs. Qui a gagné ? Comme l’écrit Jacques Sapir, c’est le moment Chevènement.[5]
Toutefois il n’en demeure pas moins évident qu’on assiste pour la première fois à une montée massive des partis anti-européens de droite ou de gauche que l’establishment définit comme extrémistes, comme si le capital financier que défendent ces partis qui se prétendent bienséants n’était pas, via les délocalisations et l’émigration sauvage, l’expression d’une violence sans merci, d’un mouvement destructeur des collectivités locales et nationales afin de fabriquer des hommes plongés dans l’errance, auxquels est laissée liberté de vivre deux identifications possibles et simultanées : soit être chômeur ou un misérable salarié précaire, soit être consommateur prisonnier de la convoitise et donc n’être que l’esclave du crédit.  De manière peu surprenante aujourd’hui si l’on écoute son discours peaufiné de longue date, le FN en est venu à représenter les gens qui ont tout perdu ou presque sauf une chose, l’idée qu’une nation souveraine défend mieux ses citoyens qu’un conglomérat de collectivités uni par une superstructure juridique sans consistance historico-culturelle, dont le seul liant se tient dans l’économique, c’est-à-dire dans le marché, le business bancaire, les flux financiers et l’exportation/importation de main-d’œuvre à bon marché. Dynamique du capital de troisième type qui a entraîné la naissance de la vraie nouvelle bourgeoisie qui n’est plus nationale, mais qui se présente comme la super classe jet-set qui s’accommode de tous les pouvoirs pourvu que toute barrière puisse être levée qui entraverait la circulation de l’investissement et le retour le plus rapide possible de la plus-value. Tout le personnel politique est bon, que ce soit les conservateurs, les droites de gouvernement dites « républicaines » ou la « gauche » sous forme de la social-démocratie bobo, alliée du capital depuis belle lurette : tous ce personnel est interchangeable (comme les journalistes) pourvu qu’en dernière instance le pouvoir réel reste entre les mains des décideurs de notre futur, les banques et les sociétés d’investissement ainsi que leurs relais dans la superstructure étatique.
De fait le vote FN me fait songer à une forte parole de Jaurès qu’il a su reprendre à son compte : quand les prolétaires ont tout perdu écrivait-il au tournant du XXe siècle, seule la nation leur reste. Et s’il n’est pas trop tard, voilà une belle leçon que devrait méditer la gauche qui se prétend radicale si elle souhaite commencer à partir à la reconquête de l’espace politique, c’est à dire à la conquête d’un destin humain qui se tiendra comme il se doit bien au-delà de l’économique. Mais comment la gauche radicale eût-elle pu proposer une  telle conquête puisque jusqu’à présent, toujours en retard d’une guerre, elle n’a pas su la penser en sa radicalité authentique.
Claude Karnoouh, 28 mai 2014


[1] Oublions les larmes de crocodile de Mélenchon, grotesque comme un vieux comique dont le numéro ne fait plus rire personne.
[2] Même l’une des radios officielles françaises a été obligée de reconnaître qu’une enquête menée auprès des syndicats nous  enseignait que :
1) 33% des membres de FO (Force ouvrière, syndicat réformiste) ont voté premier le FN.
2) A la CGT syndicat proche du Front de Gauche, le FN arrive en deuxième position derrière Front de Gauche.
3) A la CFDT (syndicat proche du PS), le FN arrive en deuxième position à égalité avec Modem. Seul syndicat (composé essentiellement de cadres et de fonctionnaires) où le PS arrive en première position.
[3] Télévision France 24, le 27 mai 2014 :
« Ils s’appellent Farid, Karima ou Myriam, ils sont Français d’origine arabe, musulmans et… votent pour le Front national (FN). Ils ont adopté ses idées et militent pour les propager auprès des musulmans de France. » Voilà qui est fait tout à fait nouveau dans le paysage politique français.
[4] Abstentions : 87% en Slovaquie, 80,5%  Slovénie, 79%, République Tchèque, 77,3% en Pologne, 75,7% en Croatie, 70,8% Lettonie, 70%, Hongrie et 65,3% en Roumanie.
[5] Jacques Sapir, http://russeurope.hypotheses.org/2322, le 28 mai 2014.

vendredi 23 mai 2014

Notes en marge d’un commentaire sur le postcommunisme (une nouvelle version augmentée)

Notes en marge d’un commentaire sur le postcommunisme

                                                 

« An diesem, woran dem Geiste genügt, ist die Grösse seines Verlustes zu ermessen. »
« Die Philosophie aber muss sich hüten, erbaulich sein zu wollen »
Hegel, Vorrede zür Phänomenologie des Geistes.*


Avant de livrer quelques réflexions sur ce moment historique nommé post-communisme, et au risque de vous ennuyer, je souhaiterais revenir rapidement sur la problématique générale du discours historique comme indice de modernité, en rappelant simultanément que les mots que nous employons ne sont pas neutres et que trop souvent les sciences humaines, voulant décalquer les sciences de la nature, manifestent une arrogance insupportable en présupposant la neutralité axiologique de leur jargon conceptuel…
En fin de compte, cette expression, post-communisme, me paraît aujourd’hui presque grotesque, même si elle s’est montrée un temps pratique afin de situer la temporalité immédiate de l’événement et de l’avènement dont nous débattons pendant ce colloque. En effet, la notion de post-communisme implique en premier lieu une interrogation de ce type : qu’est-ce que le discours de l’histoire en tant qu’interprétation du déploiement de l’agir humain en une temporalité ? Si l’on se place du point de vue de l’objectivité, toute histoire, quelle qu’elle soit, où qu’elle se déploie, est toujours le post d’un état précédent. En d’autres mots toute l’histoire humaine est, depuis ses origines inconnues et inconnaissables, une succession d’apax, de situations idiotiques (singulières), qui ne se peuvent répéter jamais de manière identique. Voilà qui est précisément notre conception moderne de l’histoire, de l’histoire-discours, de l’histoire-narration sur les événements, ou mieux sur une sélection d’événements variables selon l’esprit d’une époque. C’est pourquoi l’histoire comme événement-avènement ne se répète jamais ou, si elle tend à le faire, elle se présente alors comme la caricature de son modèle initial, une comédie, une pantalonnade. Ce discours du changement (et ce quel que soit la temporalité choisie, longue ou courte) qui la représente s’organise de fait dans le cadre métaphysique d’une eschatologie temporelle : le moment A, modifié par telle ou telle action ou tel ou tel événement engendrera un moment B différent, inimitable et sans itération comme tel. Le temps objectif qui passe et qui est comptabilisable, multipliable, divisible hypothétiquement à l’infini, celui que le sujet cartésien (le cogito ergo sum), assume comme scellant le changement plus ou moins rapide de tout et de tous. Voilà qui est, pour nous modernes, une approche et une perception (objective et subjective) de la temporalité dénuée de tout doute possible, se présentant comme une évidence indiscutable.
Il en va tout autrement si l’on se place d’emblée du côté des sujets-acteurs de l’histoire, dans le discours qu’ils construisent à des fins explicatives ou interprétatives immédiates. En effet, c’est dans le champ de la subjectivité de l’interprétation et de l’agir humain qu’apparaît le paradigme essentiel articulant la limite entre moderne et non-moderne. D’une part il y a les sociétés qui recherchaient dans l’agir d’un présent ou dans les advenues aléatoires propres à tous devenirs humains, les signes d’un changement évident, énoncé par un discours objectif présupposant l’adequatio res intellectum (ici, l’identité de l’événement à sa représentation dans la dynamique de l’eschatologie temporelle), où le temps n’a plus comme qualité que son propre écoulement représenté en termes quantifiables mathématiquement : temps unifié certes et, en conséquence, temps axiologiquement neutre, temps de la science, de la loi de la chute des corps, du principe de Joule, du théorème de Bernouilli, voire, pour certains auteurs modernes, temps de l’histoire (sic !). D’autre part, il y a eu des sociétés qui quêtaient dans l’agir humain ou les advenus d’événements inattendus la confirmation d’un déjà-connu ou préconçu indépassable – en général fondateur même du socius – que les rites comme praxis, et le mythe comme parole de vérité affirmée par sa seule énonciation[1], confirmaient comme donation de sens inchangé selon des procédures variables qui caractérisent « l’arc-en-ciel des cultures humaines » de la planète. Ainsi, pour prendre sens, l’état contingent du présent devait se rapporter à celui d’un passé intelligible et intangible compris comme origine, et/ou complétude-perfection de la société des humains. Ainsi, lorsqu’en 1578 l’explorateur anglais William Drake débarqua sur une île au nord-ouest de la côte Pacifique du continent américain, le chef de la tribu indienne qui occupait le lieu lui remit les insignes du pouvoir, car pour lui et son peuple la venue de ces blancs, arrivés là de manière inopinée depuis les limites extrêmes de l’horizon de l’immense océan, quoique dans un premier moment déconcertante, ne pouvait être rien de moins que la venue des dieux.[2] Il faut entendre cela comme la version sauvage de l’« éternel retour du même ». Nietzsche avait cantonné sa reconstruction d’une métaphysique héroïque aux origines des chants homériques, aux vers hésiodiques et aux bribes laissées par les penseurs présocratiques, de ce fait, il a omis de regarder de ce côté-là de l’espèce humaine, du côté des sauvages, ceux que Remo Guidieri a appelé, cum grano salis, en leur rendant un permanent hommage, « les présocratiques tropicaux ».[3]
Or le signe à la fois le plus évident et le plus énigmatique de la modernité, et qui se manifeste bien avant les prouesses inouïes de la techno-science et de ce que la vulgate universitaire appelle l’histoire moderne, fut le changement de lecture de la création du monde, d’en entendre le sens non plus dans le cadre d’un dispositif réinsérant l’inédit dans un déjà-connu-pensé afin d’en pacifier la nouveauté, d’en domestiquer les effets, voire d’en réfuter les évidentes transformations, mais dans le cadre d’une Weltanschauung du changement permanent. Ce changement de perspective s’accompli en Grèce sous l’égide d’une métaphysique qui déniait à l’expérience vécue (les passions de Platon) l’accès à la vérité authentique à laquelle on n’accédait que par la contemplation des idées pures (la vérité n’est pas dans la caverne, car les ombres sont des erreurs de jugement, la vérité se tient dehors, dans l’illumination jetée par les rayons du char d’Apollon-Phoebus triomphant). Ainsi on se mit à comprendre – du moins dans des cercles longtemps cantonnés aux seules élites cultivées – le décours du passage du temps comme la preuve intangible de changements irrévocables : demain ne sera plus jamais comme hier, et encore moins comme avant-hier, seules les idées pures sont là, en retrait, intangibles. Dès lors nous abandonnâmes (pourquoi ? cela demeure un mystère !) la vérité gisant dans les paroles de l’aède, celle d’Homère dans son Iliade, celle d’Hésiode dans sa Théogonie[4] pour devenir des historiens au sens moderne, pour recevoir, par devers le temps, l’admirable et toujours contemporaine leçon de géopolitique administrée de très longue date par Thucydide. En son essence le concept du temps historique[5] signifie que l’évolution des événements, leur suite immédiatement perceptible engendre toujours le changement, l’inédit, l’inouï irréversibles. Mais l’entendre en sa provenance originelle n’est pas chose aisée : « Wir bedenken das Wesen des Handelns noch lange nicht entschieden genug. »[6] Car toujours suivant Heidegger, « Man kennt das Handeln nur als das Bewirken einer Wirkung. […] Aber das Wesen des Handelns ist das Vollbringen. »[7] C’est cette donation de sens à la praxis en devenir permanent qui représente le propre de la modernité ou si l’on préfère son essence, « Wesen » : ce qui perdure en sa propre présence et donc l’être-là de toute chose particulièrement désignée – ici le devenir comme mutation permanente. C’est pourquoi, dans ce cas, l’essence de la praxis se rapporte en permanence à sa co-appartenance à la temporalité mathématiquement comptable et non à une quelconque Philosophia perennis, atemporelle, a-historique.
Or dans le discours à la fois savant et commun, cette essence de l’histoire renvoie toujours à une temporalité qui n’est concrètement déterminée que par le post – il s’agit donc là d’une eschatologie de l’innovation et non pas, bien sûr, d’un post tendu vers un retour à la perfection originelle d’un âge d’or ou d’un Paradis perdu « avant la chute dans le temps ». C’est pourquoi cette temporalité moderne ne peut être conscientisée et thématisée que selon deux modalités complémentaires, l’une n’existant point sans l’autre et chez le même auteur. Nous avons soit le thème de la tabula rasa ( chez Leibnitz et Kant, le rejet total par la « Raison raisonnante » du passé enténébré des mœurs et des coutumes traditionnelles ; ou chez Hegel et Marx, le dépassement dialectique de l’anté, créateur par sa négation d’un devenir positif), soit le thème de la nostalgie, Sehnsucht (Herder, Hegel dans son esthétique, puis Nietzsche, Spengler et Jünger)[8] soit enfin, et plus prosaïquement, les deux réunis dans une simultanéité de marchandise, comme le montre par exemple le culte contemporain des patrimoines, depuis le style de vie pompéien et les splendeurs de la Cité interdite jusqu’aux musées d’ethnographie conçus comme œuvre d’art en soi (Musée du Quai Branly à Paris ou Musée du paysan roumain de Bucarest).
Sans qu’il fut nommé post longtemps après son avènement, le moderne, pour être moderne, impliquait, dès son origine, tant logiquement que phénoménologiquement le post, l’après, c’est-à-dire l’aperception d’une antériorité non seulement différente, mais d’une antériorité négative qu’il convient de dépasser sans cesse et sans limite, et simultanément d’une antériorité dont la perte engendre une tristesse inconsolable. Antériorité négative ou nostalgie, la modernité se pense et se donne comme l’illimité de la transformation, dût-elle n’être que le fantasme de l’illimité ![9] C’est ainsi que tout ce qui n’est pas post est interprété soit comme « rétrograde » (ancien, vieux, dépassé, voire laid, à mettre au rebut, puisque dans cette optique, seul le nouveau exprime le Bon, le Beau et le Vrai), soit « positivement » comme valeur d’usage muséographie (nostalgique) et simultanément comme valeur d’échange en tant qu’objet monnayable sur le marché des antiquités. Pour l’histoire positive, la praxis du présent s’articule sur la seule innovation, le changement, la nouveauté, que cela concerne la pensée la plus élevée, celle des sciences en général (y compris des sciences humaines), celle des prouesses techniques ou la plus futile, celle du journalisme et de la mode. De fait, il n’est là qu’une temporalité de l’immédiateté, de l’instant et de la simultanéité, en termes triviaux, la temporalité du zapping ! Avant l’histoire objective comme récit évolutif et innovateur, le temps avait des qualités diverses : temps de la vie individuelle, temps du mythe, temps des dieux, temps du culte et de ses scansions annuelles (temps du cycle christique par exemple, des rites initiatiques). Tout était mesuré en rapport à la provenance et à l’origine, temps du retour grâce au parler du mythe et temps de la complétude dans la gestuelle et les dits rituels. C’est notre conception moderne, celle objectivant la périodisation, qui nous offre la possibilité de parler de périodes de régression (par exemple, l’époque barbare après la chute de l’Empire romain d’Occident, les effets de la Croisade des Albigeois sur la haute culture savante du Languedoc ou la mise à mort des cultures des Indiens des Plaines d’Amérique Nord après les massacres systématiques de la fin du XIXe siècle).
Penser une époque en termes de régression n’est pas la penser en termes de retour à ses principes idéaux premiers ; la régression n’est pensable comme telle que parce que le flux temporel général est conçu et représenté en sa totalité comme l’instrument de l’évolution positive, en bref comme progrès global. Aussi la condition de possibilité (épistémologique et philosophique) du progrès (ou de la modernité) se tient-elle dans ce que Nietzsche nomma la transmutation permanente des valeurs, laquelle est l’essence même du nihilisme. Or le nihil nietzschéen n’est jamais le nihil en tant que rien, vide, néant, ou au sens trivial, comme volonté d’éradiquer le Mal par élimination de ses incarnations humaines telle qu’elle apparaît dans Les Possédés de Dostoïevski. Le nihil nietzschéen c’est le toujours-nouveau, le renouvelé en permanence, le renouvellement exponentiel des objets et des représentations recouvert d’un moralisme chrétien de la nostalgie qui obscurcit toute provenance.[10] Il s’agit donc d’un toujours-nouveau qui, pour être ce qu’il est et ce qu’il sera, se représente toujours comme négation permanente de la valeur positive du moment précédent, en attribuant au présent et à un futur sans visage précis le toujours meilleur.[11] Voilà l’exemple même de la dialectique négative en ce que le toujours positif du présent porte en lui le déjà négatif de l’avenir. Or ce n’est pas cela la dialectique hégélienne ou marxiste. Chez Hegel et Marx l’Aufhebung (le dépassement-surpassement) est certes conçu comme nécessité dialectique de la praxis, mais le présent dans sa négation porte en lui, en son essence même une tension vers la positivité absolue de la fin de l’histoire, l’Esprit absolu chez Hegel, la fin de la nécessité chez Marx. Chez ces deux penseurs la dialectique est toujours positive. Et, c’est en toute logique grâce à ce soubassement métaphysique que Marx, en dépit de la somme des misères insignes dont il était le témoin – les centaines de milliers de morts dus aux famines orchestrées par le colonisateur anglais aux Indes, par exemple –, put affirmer que si le capitalisme colonial britannique détruisait avec une violence inédite et inouïe les communautés traditionnelles, il n’en représentait pas moins un fait positif en ce que la ruine des modes de vie archaïques, fussent-ils protecteurs du socius communautaire, devait entraîner à coup sûr, par la sortie des ténèbres du primitivisme du système des castes et de l’esclavage, la création d’un prolétariat porteur de la révolution à venir… Révolution que nous attendons toujours en dépit de l’extension de plus en plus importante du salariat urbain ![12] Car ce n’est pas la Révolution, hormis la lutte pour l’indépendance contrôlée par les Britanniques, qui arriva en Inde, mais les formes les plus rudes du sous-développement rural et urbain. Or, cette dynamique de l’innovation propre à la modernité que Nietzsche pointa comme son essence nihiliste se dirait, un demi-siècle plus tard, dans la philosophie de la culture d’hégéliens de gauche enfin débarrassée de son wishful thinking et de l’héritage de l’Aufklärung, chez Adorno et Ernst Bloch, « le travail du négatif », sans autre dépassement que sa propre marche en avant négative : la dialectique négative de la modernité.
Une fois le nihilisme saisit comme essence de notre monde moderne, Est et Ouest confondus, revenons maintenant au thème du colloque. Après 1989-1991, l’écrasante majorité des universitaires du monde développé et moi-même avons sauté sur le vocable « post-communisme » pour en user et même en abuser, en tous cas, pour beaucoup, sans jamais tenter d’en déconstruire le fondement, sauf exceptions parmi lesquelles je vois quelques personnes ici présentes. Très peu de chercheurs tentèrent de véritablement en saisir les formes, les modalités de la continuité et celles de la discontinuité. La majorité répétait à satiété les fadaises d’une politologie et d’une sociologie politique argumentées par des cohortes de laquais, toujours prompts à courber l’échine devant les désirs de leurs maîtres. Je ne suis pas stipendié par de quelconques fondations prétendant défendre la démocratie ou la société ouverte ; je ne suis ni poète ni prophète, et comme la chouette d’Athéna qui prend son envol au crépuscule, je raisonne et interprète post factum. Mais j’ai évité de me ridiculiser en assénant devant des masses d’étudiants esbaudis le pronostique d’une chute du régime communiste par l’apocalypse d’une guerre atomique planétaire : Dulce bellum inexpertis écrivait déjà Erasme.[13] Mais quoiqu’on écrivît pour mettre en garde contre ce prophétisme de médias à scandales, cela n’eut aucun effet sur la doxa du moment, sur le déploiement des discours universitaires les plus fantasmagoriques, car, comme on le sait depuis longtemps, le ridicule ne tue plus, et de sinistres histrions comme BHL ou André Gluksmann ont pu dégoiser leurs bêtises, produit d’une vanité sans limite protégée et disséminée par des médias aux ordres.
Que voit-on du monde après la disparition – plutôt par implosion que par explosion – des formes politiques de ce socialisme réel qui s’auto-nommait communiste et qui, me semble-t-il, s’apparentait bien plus aux variations de régimes économiques ressortissant à un capitalisme d’État plus ou moins redistributif, dirigé par des politiques allant de la dictature totalitaire la plus ferme à une social-démocratie autoritaire ? Bref, une fois le système implosé, à quel spectacle l’histoire nous a-t-elle conviés ? A l’évidence, nous avons assisté à l’extension triomphale de la forme-substance capital qui, au tournant des années 1990, agrémentée d’un zeste de parlementarisme représentatif (très souvent plus d’opérette que de pratique réelle), était présentée comme le stade historique indépassable du devenir politico-social de la Planète enfin libérée (sic !) du totalitarisme. En définitive, la fin de l’histoire ! La prophétie de Marx se serait avérée en tant que réalité au moment-même où le socialisme réel disparaissait ! Quelques années plus tard, à partir de septembre 2008, la crise économique généralisée devait démentir cet enthousiasme quelque peu prématuré.[14]
Il est vrai qu’en quelques mois, de la consommation privée au vol légalisé des infrastructures énormes laissées par le régime communiste, les firmes occidentales envahissaient le marché et obligeaient de détruire (avec la complicité des anciennes-nouvelles élites politico-économiques) des industries diverses encore rentables. L’effet fut immédiat : une chute démographique massive, une lente et inexorable augmentation du chômage et de l’émigration[15]. Qu’est-ce qui avait donc fondamentalement changé ? La base de hiérarchisation de la société ne s’établissait plus sur le rapport de chacun au Parti communiste et à ses diverses institutions, mais sur les ressources financières de chacun et les réseaux permettant le vol de la richesse publique. Entre le gros business, orchestré la plupart du temps par les anciennes-nouvelles élites du parti communiste et de sa police politique, et la croissance exponentielle de la presse people, on avait là les plus grossières caricatures de l’Occident, mais en Occident ni Soros, Warren Buffet ou Ben Bernanke ne font la une des potins porno-mondains de Gala, de Voici ou de la presse Springer. En revanche, l’aliénation demeurait, et fermement. Elle s’intensifiait en ce que la pauvreté d’une majorité faisait ressentir avec plus d’acuité le manque. Les instruments de propagande pour le contrôle des masses mettaient en avant non pas tant de nouvelles figures politiques, mais d’anciennes-nouvelles figures d’intellectuels au succès apparent un peu trop retentissant pour être honnête, une intensification de la publicité des marchandises et des services, et la transformation du débat politique en joutes de théâtre de boulevard. Néanmoins, il convient de reconnaître que si les effets économiques sont humainement redoutables, l’apparence est beaucoup plus soft que sous les régimes précédents ! Au bout de quelques mois, une forte minorité d’universitaires, de journalistes, de chercheurs, toute la lumpen-intelligentsia servaient déjà aux étudiants, aux auditeurs et aux téléspectateurs un brouet insipide quant à la finalité de l’histoire. L’ensemble représentait une sorte de version triviale de l’hégélianisme, où le capitalisme le plus libéral possible était promu par la Rank corporation comme l’accomplissement de l’Esprit du monde et la fin de l’Histoire, le stade suprême de la démocratie que Fukuyama, semblable à un vulgaire représentant de commerce, était chargé de vendre à tout-va. Il se trouva tant à l’Ouest qu’à l’Est des universitaires distingués, des directeurs de séminaires de doctorat pour organiser de savants débats autour d’une semblable ineptie. Cependant, cet effondrement du pouvoir communiste réactualisa simultanément de vieilles antiennes. Ainsi, on eut droit au retour des valeurs chrétiennes « traditionnelles » mêlées à la liberté du business, voire mises en scène pour bénir les escroqueries les plus crapuleuses[16]. On eut droit à la réactivation des valeurs nationalistes les plus obtuses, les plus racistes et à des bouffées de fascismes sorties de la naphtaline de vieux coffres, mais demeurées criminellement agressives comme dans l’Entre-deux-guerres.[17] Les naïfs qui les avaient crus enterrées dans le champ analytique de l’histoire en furent pour leurs frais. Certes, l’histoire ne se répétait pas. Point de Mussolini, d’Hitler, de Szálasi ou de Quisling à l’horizon, car leurs héritiers ressemblent bien plus à de grotesques pantins gesticulant comme des automates qu’au démagogue armé d’un verbe redoutable, capable de soulever l’enthousiasme des masses et de mettre en mouvement leurs instincts meurtriers. En effet, les bailleurs de fonds de l’UE barraient toute dérive fascisante à l’ancienne, la seule dictature admise et promue étant celle de la marchandise, donc de l’argent. Quoique la stratégie politique de l’empire étasunien nous réservait encore bien des surprises. Face au renouveau de la puissance russe les États-Unis organisèrent à Kiev la « révolution » du Maïdan, or cela sembla tout à fait insuffisant pour faire plier le président élu Ianoukovitch ; alors, au mois de février 2014, les États-Unis et l’UE durent remettre en selle les héritiers enthousiastes des anciens nazbrocs des divisions SS, les fans des polices auxiliaires chargées par les nazis d’éliminer les juifs et les petits-enfants des gardiens de camps de concentration pour accomplir un véritable coup d’État qui réussit à chasser le Président de la République.

Soyons brutaux : je ne suis secoué d’aucuns sanglots nostalgiques, car si « la philosophie ne doit pas être édifiante », elle ne doit pas être non plus consolatrice face aux malheurs de ce monde qui est notre monde avec ses « grands cimetières sous la lune » (Bernanos). La réalité est là, devant nos yeux, et doit être regardée sans sourciller. Ce sont bien des régimes s’affirmant communistes qui ont engendré ce capitalisme sauvage fin de siècle, ce capitalisme sans foi ni lois, incapable même de respecter les règlements que ses parlements nouvellement élus votaient, tant ses serviteurs, les élites compradores produites par le régime socialiste précédent, sont animées d’une soif inextinguible d’argent et d’objets, et font montre d’une cupidité cynique digne d’un Nucingen.[18] Ces maîtres de l’accumulation primitive n’ont pas échappé à l’essence de la modernité comme le démontre journellement leur praxis. Certes, les idéologues de services (politologues, journalistes, sociologues, voire même anthropologues, etc.) et les naïfs par ailleurs fort nombreux parmi les spécialistes universitaires rémunérés pour interpréter le monde ex-communiste, ne se posent jamais cette banale question : pourquoi soixante-dix ans de socialisme dur, parfois très dur, en URSS et pendant une quarantaine d’années dans les pays satellites ont-ils eu, au bout du compte (et des comptes), si peu d’influence sur les comportements économiques et sociaux des hommes du post ? Pourquoi au sein des représentations du peuple du post est-il resté si peu de traces de l’enthousiasme des combats initiaux engagés pour voir enfin naître une société plus juste ? Les réponses, de droite ou de gauche, je les connais comme vous, et ce depuis longtemps. Ainsi, on me dira d’un côté :

— Mais Monsieur Karnoouh, le Goulag, tout vient du Goulag qui a détruit moins les référents capitalistes que les espoirs mis dans le socialisme pour l’accomplissement d’un monde meilleur, moins cruel, moins barbare, dans le champ du paradigme socialisme ou barbarie.
Les nostalgiques, quant à eux, me diront :
— C’est la faute à la trahison des élites politiques et des intellectuelles pendant la Perestroïka, toutes achetées pour un plat de lentilles par l’Occident. Les communistes européens, une fois encore Est et Ouest confondus, ont failli, ils ont perdu leurs vertus devant les comptes en banque…
                                                        
Oui… et alors ?… so what ! C’est l’évidence même. Il n’est guère besoin de longues et coûteuses études pour s’en apercevoir. Mais pourquoi les communistes ont-ils failli ? Selon une droite toujours diabolisante, c’est parce qu’ils ont mis en œuvre une politique de contre-nature humaine, bref un antihumaniste ? Est-ce véritablement un argument que celui de l’humanisme ? Car qu’est-ce la nature humaine ou la contre-nature humaine ? Vaste programme de reconstruction métaphysique ! Il faut le redire, même s’il s’agit là d’une évidence, les crimes de masse des régimes totalitaires sont le fait des hommes, rien que des hommes, jamais des lions ou des tigres. Aussi ces crimes sont-ils tout-à-fait humains, totalement humains, peut-être même « trop humains ». Par ailleurs il convient de poser une question essentielle : qu’est-ce que l’humanisme en économie et en politique quand interviennent les problèmes de la souveraineté et de la puissance de l’État ? Car l’humanisme est à l’essence de la modernité, c’est-à-dire du nihilisme, ce que la déploration est à l’essence de la guerre, de vaines paroles faites pour donner bonne conscience aux pleutres qui se terrent derrières les bons sentiments énoncés au cours de séminaires universitaires, de conversations familiales ou de bavardages de bistrots. En effet, ce qui naguère se proclamait le « monde libre » a-t-il manifesté jamais quelques larmes de compassion pour les victimes de ses guerres coloniales, néocoloniales, de ses interventions impériales ? Ou bien, faut-il suivre, une fois encore, les trotskystes sur le thème de la révolution trahie ! Oui, elle l’a été, à tout le moins en partie, mais cette assertion est plus qu’insuffisante comme réponse de fond. La Révolution française aussi a été trahie, et pourtant elle a survécu fermement dans ses traits essentiels jusqu’au milieu du XXe siècle ! Une autre voix dirait que l’URSS a failli parce que le capitalisme a contraint le régime communiste à dépenser des sommes de plus en plus démesurées par rapport à ses revenus pour se doter d’armes de plus en plus sophistiquées (avions supersoniques, fusées intercontinentales à têtes nucléaires multiples, « guerre des étoiles »). Oui, c’est en partie vrai, mais la Chine communiste/capitaliste, consacre présentement des sommes de plus en plus importantes à son armement et à sa recherche spatiale ! Or non seulement elle conserve sa puissance économique, mais l’augmente simultanément avec sa puissance politique. Ainsi, dans l’appel à l’exemple chinois, on peut entendre quelque chose qui devrait nous guider, à savoir que le communisme chinois, tout en se prétendant communiste, a changé son régime économique, le pays devenant le champ d’expérience inédit d’un véritable système mixte où le capitalisme privé possède des domaines très importants d’activité autonome, engendrant à des niveaux rarement atteints, sauf aux États-Unis au tournant du XXe siècle, une croissance économique et urbaine pharaonique et une consommation somptuaire devenue le but principal des élites, pendant que la masse des richesses produites à bas prix (bas prix parce que le travail productif est très peu rémunéré) inondent le monde, depuis l’Occident jusqu’aux derniers villages africains… Force nous est donc de constater que la Chine « communiste-ex-communiste-encore-communiste » se conforme, certes avec son style singulier, à la domination mondiale de la forme-capital ; non seulement elle s’y conforme, mais elle contribue à sa radicalisation. La Chine est devenue l’agent principal de l’infinitisation fantasmatique du produire mondial.
Continuons cette description. Que peut-on déchiffrer de l’après communisme au-delà des discours de la politique-spectacle tenus sur l’agitation des intellectuels dissidents polonais, qui dès l’émergence de Solidarnosc, n’hésitèrent pas pour la majorité à empocher les prébendes occidentales ? A quoi nous sert-il de ressasser le préchi-précha procapitaliste de feu Havel, mis un temps à l’écart dans une prison bien confortable (rien à voir avec celles de l’époque stalinienne, ni avec le Guantanamo étasunien !), ou le bla-bla du SzDSz hongrois (parti des démocrates libres), historiquement composé des anciens dissidents venus de l’élite des jeunes communistes, dissidents dorlotés des années 1980, quand ils étaient soumis à un contrôle plutôt bonhomme de la part des autorités kadaristes (« ce sont quand même nos enfants » - disaient les vieux apparatchiks !). Combien de fadaises ne nous a-t-il pas contées ce Pleşu, pseudo-dissident roumain, bénéficiaire de bourses d’étude en République Fédérale Allemande au début des années 1980, et dont l’« exil » à Tescani (dans le sud de la Moldavie), dans un monastère, en septembre 1989 faisait partie d’une de ces mises en scène de la Securitate qui préparait son coup d’État de décembre 1989.[19] Ce n’est pas avec ces discours lénifiants que l’on peut donner sens au déploiement de ce capitalisme sauvage post, qui n’est pas sans rappeler celui des États-Unis après la Guerre de Sécession, qu’un film récent (There Will be Blood) a parfaitement illustré. Cette violence barbare d’un capitalisme renaissant avait été déjà très subtilement observée en Russie au temps de la NEP par l’écrivain, romancier et journaliste Joseph Roth.[20]
Depuis 1990, chaque jour de l’après-communisme a vu, voit et verra jusqu’à épuisement de toutes leurs ressources, la mise à l’encan de la plupart des industries et des matières premières des pays de l’Est, leur démolition, leur revente aux ferrailleurs ou leur rachat à prix bradé pour les premières, l’achat de concessions ruineuses pour l’écologie et l’économie locales pour les secondes. Tout cela, rendu possible par la violence politico-économique du capital occidental (FMI, Banque mondiale, BCE, Bruxelles), allié à divers intermédiaires locaux, sans que les peuples s’émeuvent outre mesure de ce qui n’est rien de moins que le vol pur et simple de la propriété publique et donc du peuple lui-même.[21] De plus – et ce n’est pas un simple épiphénomène – l’après-communisme a engendré l’accélération de la délocalisation de nombre d’industries d’Europe occidentale, voire des États-Unis, ce qui prouve que c’est l’ensemble du monde occidental, en symbiose avec le monde ex-communiste, qui est plongé dans le postcommunisme. Avec des résultats évidents : les diverses nations de l’ex-bloc soviétique se sont unifiées plus encore qu’elles ne l’étaient grâce à l’arrivée massive de produits identiques sur leurs marchés, y compris de produits culturels et financiers, ces derniers fructifiant joliment parce que la part majoritaire de la production de richesses engendrées par le travail salarié local a été captée par quinze années d’une politique de crédit à tout va catastrophique, orchestrée par les agences locales des banques occidentales et les grands groupes financiers internationaux. De fait, c’est l’ensemble du marché des biens de consommation, des nourritures, des programmes de télévision, des livres, des revues, des films qui a multiplié la mêmeté à l’échelle de la Planète. Aussi, la mondialisation se tient-elle non seulement dans la finance et le « big business », mais dans ses effets immédiats sur la consommation quotidienne, laquelle détermine aussi bien l’expérience existentielle la plus intime des gens que les modes de socialisation organisant l’en-commun des collectivités.[22]
Cependant si toutes ces remarques saisissent un apport de sens, elles n’en demeurent pas moins insuffisantes pour offrir une interprétation profonde du grand chambardement à l’Est. Au bout du compte, en dehors du coup d’État roumain effectué pour des raisons intérieures très spécifiques et de la guerre qui permit le démantèlement de la Yougoslavie pour des raisons de géopolitique impériale, l’« empire du Mal » disparut par implosion sans grands conflits, il s’est en quelque sorte auto-dissout, alors que tant de belles âmes de la politologie, voire de la philosophie politique prédisaient une guerre mondiale pour l’abattre ; et même un esprit aussi subtil que Castoriadis s’était laissé prendre au piège et formulait de telles inepties six mois avant sa chute !

S’il me fallait commenter le titre d’un petit ouvrage roboratif sur les blagues politiques produites à l’Est, intitulé « Le Communisme est-il soluble dans l’alcool »[23], je dirai que le Communisme n’a pas été soluble dans l’alcool, mais qu’il a été absorbé et phagocyté par le monde de la marchandise en sa dynamique propre. Le monde communiste a fini par s’identifier à un énorme ratage, celui du modèle idéal de l’American Way of Life qui était instillé par les feuilletons étasuniens, Dallas, Dynasty et autres films, massivement projetés par les télévisions de l’Europe communiste au cours des années ‘70 et ‘80 du siècle dernier. Véritables soupapes de sécurité sociétale que tous ces produits d’une réalité fantasmée par l’usine à rêves hollywoodienne : le luxe pour tous se s’offrait sur les écrans comme la « réalité » hédoniste du consumérisme, « réalité » bien plus attrayante que les images d’Epinal du bonheur à venir proposées par le réalisme socialiste avec son moralisme étriqué de petit-bourgeois du XIXe siècle. Ou, pour le dire autrement, ce ne furent pas les idées proposées par Marx, Engels et Lénine qui ont fini par triompher là où les bureaucrates du communisme proclamaient que la révolution se déployait au nom du prolétariat, mais, sans mot dire et dans l’apophasie, ce furent les objets proposés par les grands magasins, les hypermarchés et les fast food regardés comme la quintessence du bonheur et de la démocratie occidentale qui ont mis à bas dans la sphère de la subjectivité le communisme réel. Ainsi, on peut avancer sans erreur que la subjectivité tient la position véritable de l’infrastructure.
Dès lors, à l’évidence, le critère post attribué aux régimes qui ont succédé au régime communiste, renvoie à leur héritage, il y aurait donc en celui-ci la réserve des diverses manifestations de l’essence de la modernité tardive en tant que nihilisme radicalisé. C’est pourquoi, le régime du communisme réel doit être repensé à nouveau frais dans le champ même de la modernité tardive généralisée. En effet, si les régimes communistes se sont effondrés dans leur post, manifestant tant de signes d’une modernité radicale, voire même, par certains aspects, d’une postmodernité déjà bien en place, c’est donc qu’ils furent modernes de bout en bout et jusqu’au bout. C’est pourquoi nul ne peut leur attribuer ce caractère de « frigidaire de l’histoire » qui avait fait les délices des anticommunistes primaires si tonitruants dans nos universités au tournant des années 90 du siècle dernier. Si donc l’essence du post-communisme est celle du communisme réel, c’est qu’il a bel et bien été à la fois une réponse moderne alternative à l’exploitation bourgeoise (non pas narodnik, slavisante, roumanisante ou magyarisante, etc. – dût-il parfois en user comme d’un ersatz) et le producteur d’une modernité tardive qui le détruisait en brisant les limites sociales et politiques qu’il avait lui-même instaurées. En tant que modernité, le communisme a été le régime politico-économique qui a fabriqué les classes moyennes avec leurs idéaux consuméristes qui ont fini par le délégitimer.
En effet, la simple observation de la société fabriquée par le communisme réel en soixante-dix ans en URSS et en quarante ans dans les pays satellites montre, à l’évidence, la présence de plus en plus accusée de la modernité la plus radicale, dût-elle être une modernité parfois inaccomplie. Cela semble si indubitable que, parfois, je me demande : pourquoi faudrait-il encore débattre avec les semi-doctes qui prétendent le contraire ? Je ne reviendrai pas sur l’analyse phénoménologique de cette modernité, je l’ai longuement exposée tout au long de ces dernières années et vous renvoie modestement à quelques uns de mes textes que l’on trouve dans Postcommunisme fin de siècle et L’Europe postcommuniste (L’Harmattan), ainsi que dans le chapitre intitulé « De la chute du communisme à la tiers-mondisation ou l’acheminement de la modernité tardive en Europe de l’Est » paru dans La Grande braderie à l’Est (op.cit.) et dans une version plus développée dans Les Généalogies du post-communisme (version roumaine et anglaise), aux éditions Idea de Cluj (Roumanie).
Quoiqu’on en dise, c’est à partir de cette dynamique de la modernité radicale ou modernité tardive qu’il convient de commencer pour réinterpréter la situation de l’après-communisme d’un point de vue philosophique. Si l’essence (Wesen, ce qui persévère en sa présence intangible en nommant l’être-là particulier) de la modernité intensifiée se manifeste concrètement par un certain nombre de réalisations théoriques et pratiques dont les sciences et les techniques, alors, incontestablement, le système communiste fut l’un de ses écrins. Si l’essence de la modernité trouve à s’incarner dans une organisation sociale articulée autour du seul travail productif industriel, alors le système communiste fut tout à fait moderne, voire même hypermoderne. Si l’essence de la modernité exige la création d’un gigantesque système d’enseignement visant la fabrication d’ingénieurs et de chercheurs scientifiques en très grand nombre, alors le système communiste en représente l’exemple parfait. Et si cette production de techniciens hautement spécialisés engendre un socius de classes moyennes toujours plus nombreuses et qui exigent l’accès à des biens sociaux et matériels de plus en plus diversifiés, le système communiste, avec parfois des restrictions, des dysfonctions et plus ou moins d’efficacité, l’a mis en place[24]. Si l’essence de la modernité implique dans le social une subjectivité de la civilisation des loisirs, de la culture et du sport-spectacle, alors le communisme, certes à sa manière militante, l’a produite et massivement intensifiée pour la mettre à l’unisson de l’Occident capitaliste.
Qu’elle est donc cette époque de l’étant (Seiende) que signe la chute du communisme ? Ne serait-ce point l’achèvement d’un premier moment d’authentique modernité dans ces pays d’Europe sis encore au premier tiers du XXe siècle à la périphérie archaïque du capitalisme ? Car, si un chat est bien un chat, il faut nous rendre à l’évidence, bien qu’elle fût souvent dissimulée sous la doxa léniniste : ce sont bien des paysans qui, pour l’essentiel, ont accompli les révolutions communistes du XXe siècle tant en Europe qu’en Asie ou en Amérique latine. Ainsi, dans la partie la plus sous-développée de l’Europe, le communisme réel a produit en quantité de la modernité économique, sociale et culturelle : sociologiquement cela s’incarne dans la massification du prolétariat urbain, ouvriers, ingénieurs, chercheurs, employés des services, autant de personnes qui n’ont eu jamais que leurs bras et/ou leur savoir pour vivre, en louant leur force de travail contre salaire. Or, selon des schémas historiques déjà expérimentés à l’Ouest, en l’espace de trois décennies après la Seconde Guerre mondiale, les sociétés communistes, devenues des sociétés de classes moyennes salariales (doublées, dans certains pays comme la Hongrie, d’une forte classe moyenne d’artisans indépendants) qui exigèrent un compromis historique avec le pouvoir, leur part dans le partage des bénéfices sous forme de société du loisir et de la consommation. Ce n’est là que le destin de tous les pays développés occidentaux (le Japon faisant, de ce point de vue, pleinement partie de l’Occident historial, ainsi que la Chine aujourd’hui). Une fois ce premier stade de la modernité accompli, fût-il plus ou moins bien réussi selon les modalités effectives de chaque pouvoir local[25], comme si une nécessité ontologique, celle du Gestell (arraisonnement), fabriquait (poiesein) partout le même devenir, a-t-il fallu passer au stade suivant qui n’était pas de dépassement, mais d’intensification de ce même développement, cette fois libéré des limites et des freins imposés par une bureaucratie enkystée dans la rigidité de règles devenues obsolètes.
Comment une mutation de cette ampleur, une privatisation souvent quasi totale de l’économie (sauf en Russie où l’État a conservé le pouvoir sur ses industries stratégiques), fut-elle possible, mais surtout comment a-t-elle été acceptée par les peuples fascinés de l’espoir d’une nouvelle Parousie : consommer comme il était montré dans les feuilletons étasuniens, sans se soucier du futur ? En bref, croire naïvement qu’on conservera tous les avantages du socialisme (plein emploi, sécurité sociale, enseignement gratuit et vacances à très bon marché) et gagnera simultanément ceux du capitalisme, libre marché du profit sans limite et abondance des marchandises. Qu’allait-elle devenir la protection de l’État, que deviendraient-ils les services dévolus au bien public, plein emploi, santé, enseignement, transports, minimaux sociaux ? A l’évidence, les dirigeants des années 1980-90, les plus informés sur l’état économique de l’URSS dans sa compétition avec les États-Unis, comprirent que le premier cycle d’acculturation des moujiks aux machines et à la programmatique du monde industriel était achevé et que, d’une manière ou d’une autre, il fallait passer au stade suivant, que l’organisation première, bureaucratico-politique, ne permettait plus de déployer la techno-science-capital sur cette base planifiée et redistributive. Ils avaient saisi que la transformation générale de l’économie mondiale créée avec la fin de l’étalon or et la révolution techno-électronique, celle de l’informatique tous azimuts, avaient changé la donne au tournant des années 1970, et qu’aucun pays ne pouvait plus échapper aux règles qu’elle imposait tant aux échanges commerciaux et financiers qu’à la technologie. Il a donc fallu briser le système de redistribution de l’État, jeter à la poubelle la partie de la machine industrielle soviétique regardée comme obsolète, ou la brader en totalité dans les pays satellites, entrer dans les possibilités quasi infinies de la convoitise et de la cupidité, offertes par le libre marché qui, de fait, restait (et reste) contrôlé pour l’essentiel par les anciennes élites ou leurs progéniture. Que cette transformation se fasse sur le mode de la décomposition-recomposition comme dans l’ex-URSS et ses pays satellites, ou qu’elle se déploie par une reconversion spectaculaire et totalement inédite du parti communiste en Chine, il n’est là, que je sache, aucune trahison, mais une nouvelle illustration de la manière dont les hommes sont bien plus pensés par leur temps qu’ils ne sont capables de le penser. Il n’y a là aucune trahison, comme se complaît à le répéter ad nauseam une extrême gauche incapable de regarder la bassesse et la lâcheté humaines dans le blanc des yeux, et d’en tirer les conclusions philosophiques qui s’imposent sur la nature humaine. En effet, ces mutations contredisent toutes les visions iréniques de l’Aufklärung dont le marxisme est en partie l’héritier. En effet, hormis les conflits nationalistes (ex-Yougoslavie, Pays baltes, Caucase attisés par des intérêts impériaux) aucune révolte massive des peuples ne s’est élevée contre la fin de l’État protecteur, fût-il un État autoritaire et dictatorial, contre le marché sans limite, contre la surconsommation et surtout la surexploitation. Tous était déjà là, présents au sein du socialisme et du communisme réels, et les adorateurs du Veau d’Or de la consommation, et les aliénés de la société du spectacle. Une fois la coupe bue jusqu’à la lie, l’évolution économique du monde soviétique (avec parfois un immense gâchis humain) n’a engendré qu’un seul espoir : le rêve américain.
C’est donc une fois encore la logique du développement de l’essence de la forme-substance capital (ce qui perdure en soi-même et pour soi-même de la forme-substance capital), inscrite dans la Technique en tant qu’ultime métaphysique de la modernité, qui commande les énoncés du Dasein du post et non l’inverse, et donc la subjectivité. Ce qui nous conduit logiquement à interpréter l’implosion du communisme européen et la mutation chinoise comme la réactualisation-radicalisation-appropriation du seul véritable sujet de l’histoire de la modernité tardive : non pas le prolétaire, mais le Capital et les capitalistes. Ces derniers étant toujours la classe planétaire objectivement maîtresse de la finance et de la production et, subjectivement, celle de l’hyperconscience de ses intérêts de classe. C’est la seule classe qui sait mener à son profit la lutte de classe sans faiblir, sans se laisser distraire jamais par les friandises (tittytainment, ce concept cher à Zbigniew Brezezinski) de l’industrie de la culture et du sport dont elle abrutit les peuples certes consentants.
Cela me conduit logiquement à réviser l’une des affirmations idéalistes de Marx et de Lukács, à savoir que la révolution prolétarienne n’est possible qu’au moment de l’union comme totalité de l’objectivité et de la subjectivité du sujet de l’histoire, que seul le prolétaire incarnerait… A l’échelle du temps historique de l’essence de la forme-substance capital, entre les moments d’exploitation maximale et ceux du keynésianisme, il semble que seuls les capitalistes aient été à même de maintenir ce cap de l’union fusionnelle entre objectivité et subjectivité, au-delà des aléas et des incidents inopinés qui toujours surviennent dans le devenir humain. Voilà qui devrait donner à penser à ceux qui rêvent encore de révolution en répétant, comme les moulins à prières tibétains, des impasses analytiques qui, au bout du compte, n’ont été que les naïvetés généreuses et pleines d’espérance des moments inauguraux, celles propres aux temps de l’innocence politique du prolétariat ou des illusions de la fausse conscience réformiste nourrie des ruses du Gestell (arraisonnement ou dispositif) comme techno-science. Comme l’a si souvent souligné Heidegger, il y a des manières d’être anti- qui se tiennent dans la même détermination ontologique que ce contre quoi on s’élève[26]… et, dans le cas précis qui m’occupe devant vous, il s’agit de la dynamique d’un déjà-là en attente (le postcommunisme) qui poursuivait son cours sous un déguisement, celui du communisme institutionnalisé en raison d’État.
La chouette d’Athéna s’élevant au crépuscule, c’est donc au moment où il disparut par implosion que le communisme réel se dévoila à sa propre vérité, au moment de son post factum comme renouvellement dynamisé de la figure du nihilisme. Aussi le postcommunisme se révèle-t-il depuis plus de vingt ans, en tant qu’élément-clef de l’accomplissement du capitalisme de troisième type, stade ultime de la mondialisation techno-financière.
Claude Karnoouh
Paris septembre 2011-janvier 2012 (revu en mai 2014)



[1] La parole du mythos dans la langue d’Homère, opposée à celle du logos.
[2] La même situation se présenta à Cook lorsqu’il aborda la grande île de Hawaï dans le Pacifique Sud où les indigènes le traitèrent comme un dieu jusqu’au moment où, y retournant et transgressant un tabou à lui inconnu, ils découvrirent ainsi sa nature humaine, le tuèrent et semble-t-il en consommèrent la chair.
[3] Remo Guidieri, L’Abondance des pauvres, Seuil, Paris, 1982.
[4] On comprend parfaitement cela en lisant soit le premier vers de l’Iliade : « Chante, ô déesse, le courroux du Péléide Achille » ; soit les vers 97 à103 de la Théogonie : « Lorsque le deuil s’est abattu sur l’âme de l’homme, et que le cœur accablé se dessèche, il suffit qu’un aède, serviteur des Muses, célèbre la gloire des hommes de jadis et les dieux bienheureux qui possèdent l’Olympe : l’homme oublie aussitôt sa souffrance, il perd la mémoire de son deuil : le présent des déesses déjà le console. » (J’insisterai sur la fin : « le présent des déesses le console… » - elles sont bien là hic et nunc, proches de l’homme dans leur provenance à la fois céleste et cthonienne.
[5] J’emploie ici « historique » au sens où Heidegger oppose historisch à geschichtlich, c’est-à-dire relevant de l’histoire comme suite d’événements et non de l’histoire comme histoire de l’Être.
[6] Martin Heidegger, Briefe über den Humanismus, Aubier, Paris, 1963, p. 26. « Nous ne pensons pas encore de façon assez décisive l’essence de l’agir ». Traduction de Roger Munier.
[7] Martin Heidegger, ibidem, p. 27 : « On ne connaît l’agir que comme la production d’un effet dont la réalité est appréciée suivant l’utilité qu’il offre. […] Mais l’essence de l’agir est l’accomplir ».
[8] Dans ce schématisme des relations des philosophies de l’histoire entre l’anté et le post, Heidegger occupe une position singulière en ce que la détermination temporelle de la question de l’Être d’abord, puis, ensuite, celle du dévoilement de la Technique comme ultime métaphysique l’a conduit à ne concevoir ni l’anté ni le post en termes de nostalgie et de décadence ou de positivité permanente du renouveau. Contrairement à Spengler ou à Jünger, Heidegger ne comprend pas l’Occident comme pris dans une dynamique de décadence, mais au contraire dans celle d’un accomplissement toujours massif de lui-même. Pour en saisir l’enjeu encore présent, il convient de se reporter à la réponse qu’il donna au texte de Jünger, Über die Linie, dans Zur Seinsfrage, Vittorio Klostermann, Franfurt am Main, 1956).
[9] Ce thème a été longuement argumenté et remarquablement déconstruit par Gérard Granel dans : « Les années trente sont devant nous… », in Etudes, Galilée, Paris, 1995.
[10] Frédéric Nietzsche, Le Nihilisme européen, textes réunis, traduits et commentés par Angèle Kremer-Marietti, 10/18, Union générale d’édition, Paris, 1976.
[11] On trouve ce nihilisme parfaitement illustré dans l’histoire de l’art depuis ses premiers balbutiements chez Vasari.
[12] Voilà l’exemple parfait où l’on voit la philosophie de l’histoire de Marx révéler ses deux sources : d’une part l’héritage direct de l’Aufklärung, de l’autre, l’hégélianisme dans la seule positivité de l’Aufhebung… cf., « Domination of Britain India », in New York Daily Tribune, n° 3828, 25 juillet 1853. A titre de document sur ces famines orchestrées par la convoitise inextinguible du colonisateur et sa totale absence de pitié, cf. Mike Davis, Late Victorian Holocausts. El Niño and the Making of the Thirld World, Verso, Londres, 2001.
[13] « Que la guerre est douce à ceux qui ne l'ont pas éprouvée ».
[14] Voilà la tâche que ses maîtres avaient assignée à l’ineffable Fukuyama. Entre temps il a dû déchanter… la crise économique engendrée par l’hybris du capitalisme néolibéral à montré aux esprits enthousiastes ou aux âmes stipendiées la réalité des effets de son essence articulée autour de la convoitise et de la piraterie sans limite des banques et des institutions financières privées sur les fonds publics et les matières premières des États faibles, mais riches en minerais et en pétrole.
[15] Ainsi, environ quatre millions de Roumains vivent à l’étranger, pour la plupart ouvriers non-qualifiés de l’agriculture, du bâtiment pour les hommes, ménage, nettoyage et aide aux personnes âgées pour les femmes. Les effets sociaux et psychologiques de cette émigration massive, qui touche parfois plus de la moitié d’un village ou d’une petite ville, sont très souvent dramatiques. Les enfants, demeurés avec les grands-parents ou des oncles et tantes, développent divers comportements pathogènes, allant de l’agressivité parfois criminelle envers les proches à des états dépressifs menant souvent au suicide.
[16] Par exemple les fraudes pyramidales de type Ponzi, comme la bien nommée Caritas à Cluj, ou, en Albanie, celle qui faillit faire disparaître le pays.
[17] L’Ukraine d’aujourd’hui en fournit le meilleur exemple.
[18] Il s’agit du baron de Nucingen, l’un des personnages centraux La Comédie humaine de Balzac, le prototype même du banquier cupide, cynique et sans scrupule, dont l’horizon du monde n’est fait que de spéculations.
[19] Lors du décès de l’excellent jazzman roumain, Johnny Răducanu, au mois de novembre 2012, Andrei Pleşu publia dans le journal Adevărul (La Vérité), une note nécrologique dans laquelle il rappelait combien étaient agréables les soirées où le musicien venait à Tescani pour y voir son ami Andrei, et y donner une sorte de petit concert privé. Si c’était cela la dureté de son exil, alors je me tiens prêt à être exilé dès aujourd’hui dans de semblables conditions, et ce d’autant plus que la table des monastères orthodoxes est un moment certes silencieux, mais très agréable à l’estomac.
[20] Joseph Roth, Reisebilder, repris dans Das Journalistische Werk.
[21] Bruno Drweski et Claude Karnoouh édit., La Grande braderie à l’Est, Le Temps des Cerises, 2004.
[22] J’ai vu à Venise les célèbres masques du carnaval « made in China », en Roumanie, en Bulgarie et au Liban, des icônes orthodoxes fabriquées en Chine et, à Paris, des tableaux de calligraphie arabe vendus devant une mosquée du 18e arrondissement, pareillement fabriqués en République Populaire de Chine !
[23] Antoine et Philippe Meyer, Le communisme est-il soluble dans l’alcool, édit. du Seuil, Paris, 1978.
[24] Cf. l’illustration qu’en donne le roman de Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude.
[25] Différences constatables entre la Pologne, la Hongrie, la Bulgarie et la Roumanie.
[26] Martin Heidegger, Parmenide, « Toute opposition qui prend la forme d’un anti- pense dans le même sens que ce contre quoi elle est. ». tome LIV, Gesamtausgabe.