samedi 15 septembre 2012

La gloire des nations, à propos des monumenst aux morts...


La gloire des Nations, les tombeaux des peuples, l’amnésie des hommes

Des deux grandes guerres mondiales de ce court XXe siècle, selon l’expression bien venue d’Hobsbawm, je n’ai eu, comme tous ceux de ma génération, que des expériences indirectes. Ce déchaînement de techniques mises au service de la mort industrielle, je l’ai perçu en premier lieu au travers de récits familiaux : d’une part dans ceux de mon grand père paternel avec la débâcle de l’armée impériale russe sur le front de Galicie après l’échec de l’offensive du général Broussilov en 1916, des dizaines et des dizaines de milliers de morts ; puis virent les errances sanguinaires de la guerre civile ; et d’autre part, dans ceux de l’un de mes grand-oncles maternels, des mois et des mois dans les tranchées sur le front français, la description des hôpitaux de campagne, la boue, et après une grave blessure, le retour au front dans une armée de l’air encore balbutiante, jusqu’à la campagne de Weygand en Pologne en 1919-1920 contre la cavalerie rouge de Toukachevsky et Boudieny. Bien évidemment, j’ai lu quelques bonnes dizaines de livres d’histoire, quelques excellents romans ou récits-témoignages parmi lesquels ceux d’Ernst Jünger sont les plus exceptionnels[1] ; j’ai lu encore nombre de textes, lettres ou récits personnels rédigés en vers par de simples paysans roumains de Transylvanie mobilisés dans la Honved hongroises et jetés sur le front de l’Est[2] ; enfin, j’ai vu les quelques films de qualité consacrés à cette guerre (A l’Ouest rien de nouveau, Les croix de bois, Les sentiers de la gloire), ainsi que les quelques montages saisissant fait à partir de divers reportages d’actualités filmées.
Deux choses demeurent répétitives en ma mémoire. Que ce soient les récits rapportant les expériences de mes proches, avec leurs exemples nombreux de courage, de lâcheté, de peur (bien compréhensible), d’espoir ou de désespoir, de mélancolie et, ne le cachons point d’enthousiasme vus et vécus par ces modestes acteurs du premier conflit planétaire, ou que ce soient les récits agencés selon les critères propres à la structure des narrativités de cette catégorie du discours moderne sur le passé que l’on nomme « histoire », ce qui me frappe toujours c’est l’acceptation, somme toute surprenante, des hommes face à leur propre folie meurtrière, y compris de la part d’hommes de haute culture, et, si je m’en tiens au référents franco-allemands, parmi les enthousiastes de la guerre on rencontrait des esprits aussi distingués que Durkheim, Ernest Denis, Debussy, Verhaeren, Freud, Schnitzler, Wittgenstein, Strauss ou Thomas Mann lesquels entonnèrent des hymnes patriotards, parfois ridiculement grandiloquents rendus au courage, au sacrifice et à l’abnégation réels offerts à la Patrie par le peuple ![3] En découdre  avec l’ennemi quand la guerre est devenue une guerre totale, une guerre industrielle, où pour reprendre les termes d’Ernst Jünger, le soldat devient militaire et le civil se réduit à n’être plus que le rouage producteur des instruments de la machine de guerre, dans un tel contexte, il n’y a de fin qu’avec l’extermination totale de l’adversaire, Delenda Carthago est ! Les élites politiques et militaires insouciantes n’avaient pas prévu de tels carnages lorsqu’elles lancèrent cette guerre[4] ; quant au peuple, au bon peuple, il l’accepta non peut-être comme normalité, ni même d’un cœur joyeux, mais à tout le moins comme fatalité nécessaire. On ne signale aucune désertion massive au cours de la guerre à l’Ouest, tant du côté allemand que des côtés français, italien ou anglais. Le déchaînement de fer et de feu finit par leur sembler un état plus ou moins « normal » ! Certes avec des ratées, des révoltes ici ou là, mais rien, sauf en Russie prérévolutionnaire, qui mis en danger la cohésion de ces armées de conscription.
Il convient de souligner que cet engagement total à la fois des masses et des élites donnait raison à l’intuition hégélienne de sa philosophie de l’histoire (laquelle se nourrissait de la révolution française, de l’épopée napoléonienne et de la guerre de libération de la Prusse en 1813), qui regardait la mort pour la Patrie comme le sacrifice suprême offert pour l’accomplissement de l’Esprit du monde, comme le don de ce que l’homme a de plus cher dans sa vie, précisément sa vie même, pour quelque chose, en ce temps de nouveau et d’éminemment moderne, l’États-Nation en tant qu’entité concrète-abstraite, transcendante-immanente accomplissant l’Esprit du monde. Il s’agissait bien d’une innovation, d’une notion et d’un concept de Nation conceptuellement et subjectivement renouvelée. Dorénavant il n’était plus question de l’antique communauté linguistique ou/et religieuse (la Natio médiévale comme elle était représenté à l’Université de Paris, de Strasbourg ou de Bologne au Moyen-Âge), mais de la Nation-État et de l’État comme entité emblématisant le Peuple-Nation rassemblé en une union fusionnelle qui subsume et dépasse les clivages régionaux, ethniques et sociaux, unissant toutes les classes sociales en un seul corps politique, économique et spirituel.
La Première Guerre mondiale, si elle répond en partie à la définition objective qu’en donna Lénine, une guerre déchaînée entre divers impérialismes concurrents, se montra simultanément dans le champ idéologique comme une guerre agrée dans le cadre de la technique moderne, comme la manifestation acceptée d’une violence extrême décuplée et qui, au cœur de l’apothéose et de l’apocalypse, affirmait pour les uns, réaffirmait pour les autres, l’unité et l’unicité irréductible des États-Nations (c’est pour cette raison idéologique et philosophique que l’Autriche-Hongrie finit par se dissoudre) : en bref, la guerre totale comme moyen d’assumer et de proclamer la légitimité historique, sociale et économique de la nouvelle forme politique du techno-capital propre à cette époque historique : l’État-Nation…
Nous en connaissons tous les coûts humains colossaux (mais quel changement d’époque n’engendre-t-il pas des pertes humaines énormes ?). Cette mutation propre à nos temps modernes nous en connaissons aussi les coûts économiques négatifs pour les uns (l’Europe), positifs pour d’autres (les États-Unis), nous en connaissons encore la réorganisation géopolitiques, ainsi que leurs causes et leurs effets idéologiques à courts et moyens termes, et, par-delà, les mines à retardement porteuses de nouveaux conflits. En effet, la paix boiteuse négociée à Versailles, Trianon et Saint Germain était grosse de nouveaux affrontements, les hommes d’État ayant oublié cette sentence de Salluste : Concordia parvae res crescunt, discordia maxumae dilabuntur (La concorde fortifie les petits États, la discorde détruit les plus grands).
Mais qu’en fut-il des hommes qui survécurent aux « Stahlgewittern », de ces dizaines de milliers de blessés, d’amputés, de défigurés, de ces centaines de milliers de veuves et d’orphelins. Comment faire accepter aux hommes les effets mortifères de leur enthousiasme guerrier dès lors qu’à l’excitation vécue comme une sorte de délivrance lors des premiers départs (à Berlin, Nach Paris, andare a Gorizia, trecem Capartii) et des premiers combats se substitua bien vite, pour ceux qui survécurent aux premières hécatombes tragiques, la perception d’un gâchis de plus en plus énorme.[5] Comment ces hommes et ces femmes survivants pouvaient-ils réintégrer le décours d’une vie « normale », apaisée, après tant mois vécus dans la boue, le sang, les souffrances, les deuils et les larmes. Que devaient-ils leur dire les hommes d’État, les gouvernements qui les avaient mobilisés et entraînés, avec leur consentement, dans ce cataclysme ? Il fallut bien trouver un moyen de louer leur longanimité, leur abnégation têtue pour beaucoup, leur courage encore. Dans un monde où les régimes politiques de type démocratique, république ou monarchie (France, Allemagne, Italie) ou lentement en voie de le devenir (Roumanie, Autriche-Hongrie), exigeaient une conscription nationale et populaire de citoyens ou de sujets-citoyens, le soldat n’étaient plus l’anonyme, le mercenaire, souvent pillards et voleurs, guerroyant pour la gloire du Prince. En France, depuis 1792, le soldat était devenu le soldat-citoyen (« La Patrie en danger » : « aux armes citoyens, levez vos bataillons… »), le citoyen-soldat dont le chef de guerre, en même temps qu’il était le chef politique, n’était autre à Iéna que « l’Histoire passant à cheval » sous les fenêtres du plus grands des philosophes idéalistes allemands. Ce modèle se généralisa au cours du XIXe siècle, et ainsi, plus les régimes politiques européens réclamèrent des sacrifices de la part de leurs citoyens ou de leurs citoyens-sujets pour assurer la pérennité de la puissance de l’État-nation, plus l’homme du rang gagnait en dignité politique (d’où l’exigence du suffrage universel et dans certains pays de la réforme agraire). Il fallut donc d’une manière ou d’une autre l’honorer cet homme du rang offrant sa vie à la Patrie. Aux vivants on distribua des médailles, aux blessés, aux veuves et aux orphelins des pensions et des prébendes sur des monopoles d’État, (buraliste par exemple en France)… mais comment rendre hommage aux morts et aux milliers de disparus. Alors, pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, surtout en France, en Allemagne, en Italie, et dans une moindre mesure en Roumanie et en Hongrie, les autorités firent construire des monuments aux morts dans les villes et les bourgs.[6] Aussi, pour la première fois dans l’histoire européenne était-ce le simple soldat, le feldgrau, ostasul, katona qui était nommément mentionné au panthéon de l’histoire glorieuse de la Patrie avec son nom propre gravé dans la pierre, dans l’ordre alphabétique et non plus selon la hiérarchie des grades telle qu’elle fonctionnait dans la pratique militaire réelle du commandement. Avant, et même sous la révolution française ou l’Empire napoléonien, seuls les Rois, les Princes, puis les maréchaux et les généraux commandants les armées se voyaient représentés avec une statue offerte à la gloire de leurs victoires ou dans un cartouche gravé sur l’un des piliers de l’Arc de triomphe. Les soldats de l’an II, de la campagne d’Italie, de l’Empire, comme les Prussiens de la campagne de 1813 étaient rappelés parfois par quelques rares monuments en nom collectif : aux héros tombés ici ou là pour la Nation, l’Empire, la renaissance de la Prusse, etc… Après 1914-1918, les États et surtout la France et l’Italie érigent dans chaque ville, chaque quartier, chaque bourgs (i borghi), chaque village des monuments plus ou moins éloquents où est héroïsé le simple soldat mourant dans les bras d’une femme symbolisant la France, la Germanie, l’Italie avec les noms des héros du lieu rassemblés en une seule et même liste funèbre, nouveau régiment, bataillon, compagnie des morts réunis dans l’épreuve ultime ; et ce, quels que soient leur métier, leur classe sociale, leurs origines, tous héros sacrificiels reconnus égaux vis à vis de la dette que l’État-nation se devait d’honorer. Là se trouvait inscrite dans la pierre l’unité transcendante de la Nation.[7]
Mieux encore ce sera le traitement du soldat inconnu, sans nom ni grade, enterré au centre de la place l’Etoile rendant hommage aux plus grandes gloires militaires de la Révolution et de l’Empire, et auprès duquel seront légitimés lors de prises d’armes, tous les actes solennels symbolisant le destin unitaire du pays, sa grandeur vis à vis de lui-même ou de l’étranger. C’était là, dans la pratique d’une reconnaissance officielle et nationale, donner une fois encore raison à Hegel pour qui la guerre manifestait la plus grande épreuve de la vie des peuples en ce que l’individu (entité propre à la sphère économique, celle de la propriété privée) pouvait s’y dépasser et ainsi retrouver l’unité du Tout incarné par le peuple-Nation : Tout qui a aussi pour nom celui de Patrie.
Certes œuvrant ainsi les pays et les peuples européens mettaient en avant une sorte de culte voué à la violence extrême produit par la guerre totale, mais simultanément ils consolidaient la légitimité de cette nouvelle forme politico-économique, caractéristique de la seconde modernité, l’État-nation. Car il ne suffisait plus d’imposer (ou pour certains d’inventer de toute pièce) une langue littéraire commune, et avec cette langue une littérature, d’élaborer un théâtre, de construire les récits fondateurs, une histoire présentée comme mémoire collective ( ?), une philosophie argumentant dans son jargon logico-métaphysique une essence nationale irréductible, et des sciences sociales venant « confirmer cette vérité » dans des domaines plus empiriques, derechef il fallait qu’avec des rites mortuaires nationaux ces morts-là, ces morts que l’on connus vivants peu de temps auparavant s’intègrent nominalement dans la grande saga de gloire et d’héroïsme où se forge l’histoire de la Nation… Les textes n’y suffisaient pas, les textes maintiennent le lecteur dans une relation individuelle à l’événement. Il fallait que des actes collectifs se déploient sous l’égide de l’État à qui le sacrifice de la vie avait été offert. Certes, il y avait d’immenses cimetières là où les plus sanglantes batailles eurent lieu, première manifestation de l’égalité dans la mort avec l’alignement sans fin des croix blanches identiques (Verdun ou Redipuglia dans la province de Gorizia), des cénotaphes, mais, afin d’unir le particulier, le terroir, et le général, l’État-Nation, les municipalités, les départements les arrondissements des grandes villes firent élever des monuments, enserrant ainsi le territoire national dans un fin maillage afin que chaque commune rendît hommage à ses hommes morts pour la Patrie… Dans mon village des Cévennes le texte inscrit sur le monument appartient au modèle général : « Sainte Croix Vallée française à ses enfants morts pour la Patrie », le particulier, les enfants du village ont donné leur vie au général, la Patrie… Comment ne pas voir dans ces érections de colonnes, de simples statues ou de groupes, parfois sur des bas- ou haut-reliefs, la grande communion des morts et des vivants réunissant en une seule communauté organique et pour l’« éternité » tous les enfants de la Patrie, permettant ainsi, par la matérialisation immédiate du sacrifice et de la mort, à la mémoire glorieuse et collective de fonctionner comme oublie des souffrances insignes. Après le sang mêlé de boue et d’excréments, après les têtes et les membres broyés, les abdomens éventrés, les hommes étaient reçus dans le sein d’une Patrie-femme comme une résurrection… et tous les vivants pouvaient dire : « Dulce et decorum est pro patria mori » (il est doux et beau de mourir pour sa partie) pour d’ajouter, comme une sorte de revanche post factum, « Pareant amici, dum inimici una intercidant » (Que meure l’ami, pourvu que succombe l’ennemi).
Or nous le savons, l’homme du commun, les humbles ou les moins humbles, toi lecteur et moi, nous ne pouvons accepter l’éphémère et le précaire, nous avons un besoin inné de sécurité, d’assurance, aussi par le biais du monument l’union entre le général et le particulier nous inscrivait-elle dans quelque chose d’« éternel » que l’allemand dit avec bien plus de force métaphysique que le français « mon village ou ma ville », c’est le Heimat, et que l’italien formulerait ainsi, il mio paese.
Exode rural massif après la Seconde Guerre mondial, industrialisation généralisée et pharaonique, on le constatera aisément, nos temps ont changé radicalement. Il semble bien que les trente glorieuses et la crise économique en Occident, l’hyper développement industriel de la période communiste et les vingt ans de postcommunisme sous forme de thérapie de choc et de transition à l’Est aient fait éclater l’unité partiellement chimérique du peuple, mais unité néanmoins. Sous les coups de boutoir du seul individualisme économique, au profit du seul hédonisme consumériste, ou de son fantasme, et peut-être plus souvent encore de son cauchemar, les temps nomades sont notre sort commun… quant aux morts, comme le dit le poète, « les morts les pauvres morts ont de grandes douleurs »…[8]
Claude Karnoouh
Paris, septembre 2012…




[1] In Stahlgewittern , 1920.
Der Kampf als inneres Erlebnis, 1922.
Sturm 1923.
Feuer und Blut. Ein kleiner Ausschnitt aus einer grossen Schlacht, 1925.
[2] Certains textes on été publié par Constantin Bràiloiu, in Poeziile soldatului Tomuț din razboiul 1914-1918, Bucuresti, 1944. J’ai moi-même dans mes archives de recherche un texte de 2500 vers, une sorte d’Odyssée, rédigés par Alexa Paul de Breb (Maramures).
[3] Parmi les pacifistes notables il faudrait citer les Français Jean Jaurès (assassiné à la veille de la déclaration de guerre), Romain Rolland, les Allemands Rosa Luxemburg, Fritz Küster, Hugo Ball, Ernst Bloch, Frantz Werfel, les Autrichiens Stefan Zweig et surtout Karl Kraus dont la pièce de théâtre monumentale est l’une des plus violentes charges contre les acteurs de la guerre, les industriels, les politiciens et les officiers supérieurs : Die letzten Tage der Menschheit, 1918, dont l’enthousiasme suscité lors des lectures publiques données en 1917 a été rapporté par Elias Canetti in, Karl Kraus – Schule des Widerstands, Macht und Überleben, 1972.
[4] Le Kaiser Willem II sur le champ de bataille de Verdun dit, en constatant le carnage : "Das habe ich nicht gewollt" (Je n'ai pas voulu cela) ». Il n’avait pas voulu cela, mais cela se fit !
[5] Pendant les premiers mois du conflit sur le front franco-allemand, sur quatre millions d’hommes mobilisés en 1914, les Français perdirent tués, blessés et disparus, un million d’hommes, soit le quart des premiers effectifs…
[6] En Roumanie comme dans la nouvelle Yougoslavie de 1920, on ne pouvait construire partout des monuments aux morts pour la nation étant donné que partie non négligeable des citoyens avaient combattus dans deux camps opposés et qu’en outre, dans certaines régions, de puissantes minorités nationales ne se reconnaissaient pas dans les nouveaux États-nations constitués après 1920. En Yougoslavie, Slovènes, Serbes de Voïvodine et Croates avec les Austro-Hongrois ; en Roumanie, par exemple, Saxons, Souabes, et Roumains de Transylvanie dans l’armée Austro-Hongroise, quant aux soldats saxons ou souabes morts au combat dans l’armée impériale autrichienne leurs noms ont été inscrits sur des plaques de marbres scellées sur les murs de leurs églises respectives, luthériennes ou catholiques.
[7] En France, déjà en l’espace de cinq ans, entre 1919 et 1924, diverses municipalités, divers départements, aidés ou non de souscriptions populaires érigèrent 35.000 monuments aux morts.
[8] Charles Baudelaire, « La servante au grand cœur », in Les Fleurs du mal

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