jeudi 11 mars 2021

Colonisation et origine de l’anthropologie sociale et culturelle

 

Il faut au départ quelque peu clarifier le sens du mot anthropologie qui qualifie une des sciences sociales. Il ne s’agit pas de reprendre rapidement le sens premier grec d’ἂνθρωπος qui place au centre de la réflexion sur le monde l’homme en tant qu’homme. L’anthropologie moderne se rapprocherait plus de la définition kantienne d’une connaissance empire non pas de l’homme en tant qu’individu unique, mais des hommes en leurs diversités en partant de l’individu jusqu’aux peuples, recouvrant la psychologie, la socio-psychologie, l’histoire, la sociologie, la démographie, l’ethnographie et l’ethnologie. Mais de fait, j’entends ici anthropologie au sens d’un champ de la connaissance moderne qui étudie les différences culturelles, ce que l’on nommait naguère en Europe ethnologie dans les premières démarches de la tradition sociologique française et allemande… Le terme ethnologie est plus fidèle à la signification du mot grec ἒθνος, qu’anthropologie ne l’est à ἂνθρωπος. En effet, ἒθνος signifie le peuple, la nation, mais aussi un peuple non-civilisé, « barbare » au sens d’une entité culturelle et linguistique, et non au sens d’une entité politique, laquelle se dénommait δῆμος, c’est à dire la communauté des citoyens de la πόλις. Ainsi on peut dire que le sens moderne d’anthropologie a inversé de fait le sens originel du mot ἂνθρωπος l’homme, l’être humain, l’individu dans sa généralité, opposé aux dieux pour le renvoyer à ἒθνος l’homme dans ses multiples différences culturelles opposées les unes aux autres, ce dont nous entretenait Xénophon dans l’Anabase.

En choisissant le terme anthropologie la tradition anglo-saxonne a voulu faire d’emblée une référence à l’étude empirique de l’homme, non pas à une réflexion sur la nature humaine et son essence en termes philosophique, mais à celle de l’immanence humaine en ses multiples hypostases. Le mot c’est donc répandu dans le monde et en France après Lévi-Strauss en ce que le maître établit une hiérarchie analytique selon la complexité croissante de l’analyse depuis l’ethnographie, l’enquête de terrain, l’observation-description, puis à l’activité ethnologique comme mise en forme de ces observations orientées vers une interprétation générale d’une culture, pour finir par la conceptualisation théorique et comparative, définie comme anthropologie. Cependant dans la pratique réelle universitaire contemporaine ces trois démarches s’entremêlent et se rassemblent sous le vocable d’anthropologie (qui semble plus chic), si bien que présentement, n’importe quelle description journalistique de la rue d’un village, d’un spectacle frelaté pour touristes ou des relations avec les chiens perdus dans une ville s’auto-désigne comme travail d’anthropologie… tant et si bien qu’un effort théorique aussi puissant que celui d’Evans-Pritchard, de Lévi-Strauss ou de Rodney Needham sont, sous le vocable général d’anthropologie, l’équivalent d’une médiocre thèse sur les coutumes des voisins de mes grands-parents dans leur village natal. Mais revenons au but de ce petit essai. Si donc l’ethno-anthropologie est cette connaissance de la différence ou de l’altérité culturelle envisagée comme un champ important, voire parfois stratégique des sciences humaines, cela n’a pas toujours été le cas. Sans envisager ici la manière dont les sociétés sauvages perçoivent les gens différents qui les entourent, en me cantonnant aux discours et représentations propres à l’histoire de l’Occident, il s’en faut, et de très loin, qu’il en fut toujours ainsi.

Quelle fut donc l’image du sauvage ? Car c’est bien de lui dont il s’agit, entre le Moyen-Âge et nos temps modernes ? Certes les hommes du Moyen-âge connaissaient les noirs, les Arabes, les Berbères et les Asiatiques, surtout ceux de la Méditerranée qui commerçaient avec le Moyen-Orient. Quelques moines du Nord de l’Italie avaient voyagé jusqu’en Chine avant Marco-Polo. Empruntant la route de la soie, ces moines catholique ou nestoriens avaient rencontré tous les peuples qui jalonnaient ce chemin jusqu’à Pékin pendant le règne des empereurs mongols de la Pax mongolica. Le haut Moyen-Âge connaissait les noirs (qu’avait déjà connu l’empire romain et la Grèce) via l’Égypte et le Soudan, et le commerce arabe avec l’Afrique de l’est. Il s’agissait de populations vivants sur les côtes ou d’ambassades envoyées par les grands royaumes africains du Sahel ou de l’Afrique du sud. Mais il semble que ces hommes n’aient pas engendré l’effet d’un grand étonnement. En revanche, le haut Moyen-Âge pensait que le monde de l’Inde et de l’Indonésie était peuplé d’être extraordinaires, mi-hommes, mi-animaux, ce que la vulgate savante de l’époque nommait, le royaume du roi Jean. Les représentations, dessins et gravures montraient des hommes-singes, des hommes-girafes, des hommes-baleines, des animaux extraordinaires, bref des figures fantastiques et exotiques qui apparaissent aussi bien chez Pierre Breughel le Vieux que chez son maître Jérome Bosch, mais que l’on rencontre encore sur les sculptures des piliers des cathédrales romanes et gothiques d’Occident. Le monde sauvage était le lieu d’inscription d’un imaginaire du pécher, du purgatoire (invention du catholicisme médiéval), de la sexualité incontrôlé et de la manière dont le Moyen-Âge concevait le dérèglement mental.[1] Toutes ces images, ces sculptures nous renvoient à des formes imaginaires, à des représentations de visions, même si des moines de retour du sud de l’Inde et en Indonésie avaient consigné dans leur journal de voyage qu’ils avaient vu des hommes-singes, ce qui n’est pas très éloigné lorsqu’on songe à  l’Orang-Outang.

Mais la représentation change du tout au tout avec la découverte de l’Amérique, avec la découverte des Amérindiens. D’un côté la vision du monde s’était modifiée pendant le XVe siècle en Italie, la pensée scientifique s’était peu à peu convaincue de la réalité empirique de la rotondité de la Terre (pas celui du globe impérial) et donc de son unité physique, conception et vision qui s’étaient diffusées dans les cercles savants européens préparant un autre regard sur les hommes qui peuplaient ce « nouveau » continent d’une Terre unifiée. De l’autre, la mainmise des Ottomans sur toute la Méditerranée centrale et orientale coupait le commerce de Venise et Gènes, de ses sources de produits de luxe, des épices, de la soie, du cachemire, de pierres précieuses, de carmin, etc… Ce n’est pas là un point négligeable, loin s’en faut, car le but premier de l’expédition de Christophe Colomb consigné dans son journal était la quête d’une autre route pour atteindre l’Inde et ses richesses ce qu’il pensera dans un premier temps, d’où le nom générique des populations locales chez les Européens : Indiens. Et parmi les premiers actes de Colomb sur l’île Hispaniola, il y eut celui de torturer les Arawak pour savoir où sont les mines d’or ; or de mines d’or il n’y en a point à Haïti-Saint Domingue, l’or natif arrivait de l’Amazone porté par de puissants courants marin sur les plages, puis était modelé par martelage, parce qu’aucune des civilisations indiennes d’Amérique n’a connu la métallurgie en tant que processus chimico-physique

Ce voyage, ou ce pas de l’Occident selon Hannah Arendt, fut le premier pas décisif de ce que nous appelons aujourd’hui la mondialisation, car il ne s’agissait pas d’installer ici et là des comptoirs d’échanges comme cela se fit encore au milieu du XVIe siècle au Canada, mais, dès le début, d’une conquête territoriale et humaine en ce que les indigènes étaient expulsés de leurs espaces d’habitation, de leurs champs, de leurs parcours de chasse pour créer soit des mines et soit des haciendas où ceux-ci devaient y travailler comme esclave.

Ce qui est remarquable et fascinant dans les comportements des Indiens (et que l’on ne verra se reproduire plus tard que chez les Australiens), c’est le refus du travail contraint qui souvent menait au suicide collectif. Avec la décimation des populations indigènes par les maladies importées par les européens, faute de main-d’œuvre locale, très vite se mit-t-il en place le commerce transatlantique des esclaves noirs, première grande entreprise de commerce capitaliste atlantique et source des premières grandes fortunes capitalistes hispaniques, portugaises, hollandaises, françaises et surtout anglaises.

 

Surprenant, en un sens, fut la montée d’une inquiétude chez certains prêtres et moines face aux massacres massifs des Indiens par les troupes et les colons espagnols. Des îles entières, de grandes îles comme Cuba, Saint Domingue ou La Jamaïque furent en quelques années quasiment dépeuplées de leurs populations natives. Un moine dominicain Las Casas s’interroge sur ces hécatombes et sur le fait que la soldatesque et les colons les justifiaient par le fait qu’ils ne voyaient pas les Indiens comme des hommes mais comme des animaux que l’on pouvait chasser comme en Europe on chassait des lapins (ce que firent les Américains avec les Indiens du Nord du continent et les Anglais en Australie et Nouvelle-Zélande), sauf que la soldatesque hispanique entretenait des rapports sexuels avec les femmes et ainsi naissaient des métis.[2] Pour défendre les Indiens contre leurs prédateurs il fallait donc prouver qu’ils étaient des hommes. Ce fut la célèbre controverse de Valladolid entre Las Casas le moine dominicain et le théologien séculier Sepúlveda où ce dernier concéda que les Indiens devraient être considérés dorénavant comme des hommes, et pouvait ainsi relever des mêmes droits naturels que les blancs. Aussi la lutte pour la transformation de leurs mœurs (entre autre chose la lutte contre les sacrifices humains et l’idolâtrie) se ferait par l’exemple, la conversion et l’éducation (une sorte d’Aufklärung avant la lettre) et non pas la force brutale de la soldatesque : le prêtre avant le soldat (au Brésil colonie portugaise les Indiens furent traités en esclave comme les noirs importés). Ainsi, ni la conquête ni la colonisation étaient arrêtées, et les Indiens qui restaient dans les territoires récemment découverts, Mexique, Pérou, Amérique centrale, et sud du Brésil, eussent dû échapper à l’esclavage remplacés par les noirs auxquels ces dispositions ne s’appliquaient pas. Toutefois, cette disposition des lois indiennes reçue des applications bien laxistes, de plus, il convient de préciser que souvent l’extermination des Indiens n’avait pas eu besoin de soldats, avec un peu de patience, les maladies européennes contractées au contact des blancs ou souvent intentionnellement répandues par le don de couvertures et de vêtements portés par des malades européens eurent des effets plus ravageurs encore que les armes à feu ou les épées : des tribus entières de mille, deux mille, trois mille individus étaient décimées en quelques semaines.[3]

L’extermination totale avait été possible dans les îles, mais moins dans les zones de très forte densité humaine comme l’était les grandes civilisations urbaines du Mexique, Aztèques, Toltèques, Mixtèques et Mayas, ou chez les Incas des Andes, ou au milieu de la forêt vierge amazonienne. Cependant, l’idée d’un Royaume hispano-indien avait germé dans la tête de Cortès et des franciscains qui l’accompagnaient. Cette tentative avorta, refusée à la fois par le Vatican (le clergé séculier) et la Couronne espagnole. Il fallait donc que les blancs dominassent une population Indienne toujours soumise aux caprices des colons quelque peu contrôlés par les édits royaux prônant une certaine tolérance. Pour faire un Royaume hispano-indien il fallait donc créer une élite ou s’accorder avec la précédente pour qu’elle donne ses enfants à l’apprentissage théologico-politique qu’envisageaient les Dominicains et les Franciscains, plus tard les Jésuites. C’est ce cas de figure qui prévalu dans le Royaume de Nouvelle Espagne, (Le Mexique) avec les Franciscains sous l’égide du père Sahagún.

Ce qui est remarquable dans le début inaugural de ce rapport à la fois criminel et curieux, c’est que la différence d’attitude vis-à-vis des indigènes entre Las Casas et Sahagún s’est perpétuée au travers du temps. Las Casas présente d’une manière objective la situation tragique des indigènes au cœur des terribles massacres qu’ils subissent, il décrit leur courage intraitable et demande un changement de comportements de la part des conquistadors. Sahagún lui aussi décrit les exactions dont sont victimes les indigènes après l’élimination du pouvoir politique aztèque, c’est-à-dire celui de l’empereur, de ses lieutenants et de ses soldats après de très âpres batailles se soldant par des centaines de morts, des prisonniers systématiquement pendus ou jetés aux chiens. Mais après le bain de sang Cortés et les Franciscains présents veulent fonder un royaume hispano-indiens en acculturant ce qui reste des élites, plus précisément les enfants de la noblesse, en les conduisant vers la foi chrétienne et aux valeurs monarchiques européennes. Pour se faire Cortés compte sur les Franciscains, car les Jésuites seront plus présents en pays Maya, dans les Îles, et en Amérique du Sud… Sahagún a compris que pour acculturer en douceur il faut connaître son adversaire. Il apprit donc la langue nahuatl, puis l’écriture nahuatl faite de pictogrammes, d’idéogrammes et de symboles phonétiques. Il commença par débattre avec les prêtres survivants de l’ancienne religion, sur sa valeur face à la supériorité du christianisme en ce que leur dieu suprême Quetzalcóatl n’avait pas répondu à leurs invocations et n’avait pas manifesté sa puissance et sa sollicitude pour les aider face aux Espagnols. Sahagún récupère des codex (des centaines avaient été détruits pendant la conquête même, tandis que d’autres très nombreux le furent longtemps après). Sahagún créa des écoles où les Franciscains apprirent le nahuatl, et enseignèrent le latin et l’espagnol aux enfants des nobles indiens. On est là dans ce que l’on peut définir comme une véritable démarche pré-anthropologique, même si elle ne se nommait pas ainsi, en ce que le moine cherche véritablement à saisir les ressorts de la pensée indigène dans l’énonciation de sa propre langue, certes pour ensuite la rapporter à son propre but, la conversion et la création d’une élite locale chrétienne, mais l’anthropologue ne fait-il pas souvent la même chose en rapportant une pensée dans des catégories (classifications dans la logique argumentaire grecque) et une visée, la thèse de doctorat et les articles savants devant des jurys qui sont loin des intentions et des préoccupations indigènes. Car la plupart du temps, sauf rares exceptions, et c’est là le paradoxal approche de l’anthropologue, celui-ci explique la pensée indigène dans des catégories inconnues, voire inconcevable à cette pensée, d’où cette situation si bien caractérisée par Derrida critiquant Lévi-Strauss pour ses analyses structurales des mythes se réduisant de fait à la production d’« équivalents domestiques » en guise de traduction culturelle.[4]

Aussi, ce fameux pas en avant de la mondialisation dont parle Hannah Arendt, et qui changerait le devenir du monde, engendra-t-il la violence sans précédent d’un massacre non seulement physique mais civilisationnel, la disparition en moins de trois siècles de civilisations très anciennes à l’échelle d’un double continent : une annihilation inouïe, sans précédent.

Toutefois, une perception nouvelle à l’égard de ces hommes émergea, une perception qui n’était plus commandée par le fantastique imaginaire des hommes-animaux du Moyen-Âge, mais par la perception d’une altérité humaine radicalement différente de l’Occident (même si pour les conquistadors Mexico leur était apparue comme la plus belle ville du monde !). Cette attitude nouvelle, ce regard inaugural, cette curiosité pour la nature humaine de cet homme totalement différent qui n’en était pas néanmoins homme, visiblement homme, de cet homme qui parle une langue articulée et donc avec lequel on peut communiquer avec des traductions, d’un homme si différent et possédant aussi des livres (les codex), cette attitude nouvelle donc prépare l’inauguration d’un savoir auquel il ne maquera plus que le processus d’objectivation propre à la pensée de la science. Homme cependant radicalement différent parce qu’il est non seulement idolâtre, souvent anthropophage, mais encore parce qu’il prie et sacrifie pour des dieux selon des rites effrayants pour les Européens en ce que les offrandes aux divinités étaient constituées d’hommes vivants, en général des prisonniers de guerre auxquels on arrachait le cœur qui, palpitant encore, était offert par le prêtre au soleil, afin que l’astre du jour retrouvât son énergie et fasse fructifier tous les biens produits par la terre et sanctifiât son peuple.

La tentative d’acculturation d’une élite aux valeurs hispaniques et chrétiennes dura peu. Très vite les autorités monarchiques et le Vatican refusèrent cette option et les Amérindiens du Royaume de la Nouvelle Espagne étendue alors jusqu’à la Floride, l’Arizona, le Nouveau Mexique, le Texas, la Virginie et toute la Californie jusqu’à San Francisco, ainsi que tous ceux d’Amérique latine furent considérés comme des sujets mineurs, des hommes de seconde zone, de fait souvent mis en esclavage, longtemps dans l’impossibilité d’avoir leur propre clergé catholique et maintenu en état d’ignorance.

Mais la conquête comme vous le savez ne s’est pas arrêtée aux Espagnols et à l’Amérique centrale et du Sud, elle s’est étendue au Nord vers ce que sont aujourd’hui les États-Unis et le Canada. Certes le Nord du continent était beaucoup moins peuplé que le centre et les parties du Sud où s’étaient épanouies de très grandes civilisations urbaines. En Amérique du Nord la conquête commence un peu plus tard, vers la fin du XVIe siècle. Avec les guerres entre les Européens les Indiens négocièrent leurs alliances croyant tirer leur épingle du jeu face à leurs vieux ennemis tribaux. Or ils furent employés comme chaire à fusil, et les maladies dont les pires la variole et le typhus décimèrent très vite les tribus de l’Est (Algonquins, Hurons, Mohicans, Iroquois), puis avec la ruée vers l’Ouest, vers l’or et la colonisation systématique dès le tournant du XIXe siècle, les déportations successives dans les réserves de plus en plus hostiles, la quasi extermination des ressources carnées (extermination de millions de bisons) qui affama les Indiens des Plaines, et enfin, après l’ultime grand massacre, et malgré la victoire de Little Big Horn,  le 29 décembre 1890 à Wounded Knee de 250 Sioux menés par le grand chef Big Foot on atteint ce qu’il est convenu de définir comme la fin des guerres indiennes en Amérique du Nord. Au début du XXe siècle il ne restait plus que 237 196 Amérindiens aux États-Unis sur une population d’environ 7 à 9 millions en 1550 ! A ces exterminations directes sans pitié (« A good Indian is a dead Indian ») il convient d’ajouter, le rapt massif d’enfants envoyés dans des écoles-prisons protestantes ou catholiques pour les contraindre à abandonner toutes références à leur culture, y compris leur nom. Et, si peu à peu des lois vinrent améliorer le sort des survivants, il n’empêche, des escarmouches ici et là, sporadiques, mais très violentes, émaillèrent encore le devenir des Indiens d’Amérique du Nord où à la différence de certains pays d’Amérique latine aucun mouvement indigéniste n’a pas pu se développer avant la fin du XXe siècle tant le contrôle et la répression des autorités Yankee bloquaient violemment toute initiative en ce sens. A ce terrible tableau qui n’est rien moins que la froide description du plus grand crime de la modernité contre l’humanité, il convient d’ajouter que la présence des blancs a totalement changé les modalités et les moyens guerriers des Indiens : cheval et armes à feu (que les Aztèques n’ont pas eu le temps d’employer) rendirent certes les batailles plus rudes pour l’US Cavalery et les pionniers, mais en revanche les coups en hommes beaucoup plus lourds pour Amérindiens déjà démographiquement très fragiles.

Voilà le tableau général et ce qu’était devenues les sociétés amérindiennes au tournant du XXe siècle.

 

Il vrai que la curiosité pour les mœurs des sauvages commença à se répandre parmi les colonisateurs après les premiers essais de Sahagún demeurés à l’état de manuscrit et mis à l’index par le Vatican. Explorateurs français le long du Mississipi, américains vers les Grandes plaines, dès la seconde moitié du XVIIIe, tous rapportent des notes sur les mœurs des sauvages, leurs modes de vie qui servent à alimenter des débats sur les fondements du Contrat social et l’état de nature.[5] Les grands voyages d’explorations du Pacifique à la fin du XIXe siècle sont aussi une source d’étonnement et de volonté de conquête. Cook, La Pérouse, Bougainville, d’Entrecastau, von Krusenstern, rédigent d’excellents documents sur les Amérindiens de la côte Ouest du Canada, des États-Unis et du Mexique. Mais le sauvage n’est ici qu’un objet de curiosité exotique, ce qui domine c’est la cartographie des routes maritimes et des escales, la botanique et la zoologie, données essentielles et sans lesquelles il n’y a pas de découverte de matières premières susceptibles d’intensifier le commerce international source d’importants bénéfices.

Il y a aussi en cette fin du XVIIIe siècle des énoncés philosophiques qui présentent des travaux dit d’anthropologie, mais qui sont plutôt des collections de faits rassemblant toutes sortes de notes et de développement concernant aussi bien les mœurs, les croyances, les rites, la linguistique, une psychologie des peuples, essentiellement centrées sur l’Ancien monde, mais aussi dans le cas de Chavannes une physiologie, une anatomie, une biologie spécifiquement humaine. Chez Kant il s’agit de montrer empiriquement l’unicité de l’homme, le seul être qui sache dire « je », énonciation même de la conscience de soi par rapport à l’autre.[6] Tous cela demeure fort intéressant, mais il est peu ou pas question d’interroger la spécificité culturelle des divers peuples primitifs ou sauvages, ceux que mon ami Remo Guidieri dans l’introduction à l’édition roumaine de l’Abondance des pauvres[7] avait qualifié, cum grano salis, de « présocratiques tropicaux ».

Il est notable de souligner que cinq ans à peine après la fin de la guerre de Sécession, quand la conquête de l’Ouest reprit de plus belle et que les Indiens sont repoussés toujours plus loin de leur terre ancestrale avec les massacres afférents (massacres aussi de colons), un politicien membre du parti républicain, Henry Lewis Morgan, soudain pris de passion pour les Indiens Iroquois de l’État de New-York, se lance dans l’étude de leur langue et de leur culture au point même d’être adopté par l’un de leur clan. En cette fin du XIX les Iroquois ne sont plus très nombreux, vivant dans des réserves, on a estimé que des 22.000 individus présents aux Etats-Unis en 1630 ils en reste 6000 au cours du XVIIIe siècle, leur nombre remontant à 15.000 à 20.000 au cours du XIXe siècle.[8]

Aussi, en cette fin du XIXe siècle, lorsque les civilisations indiennes sont démographiquement ruinées (certaines éteintes), émergeait un véritable nouveau savoir qui fait de l’Indien le parangon d’une science nouvelle ou d’une herméneutique nouvelle, l’anthropologie sociale et culturelle qui se différencie et de l’anthropologie physique avec sa mesure des formes humaines et des os, et de l’anthropologie philosophique avec sa quête de l’essence de l’homme. Ce que l’on peut résumer très rapidement ainsi : on dira que l’anthropologie sociale et culturelle recherche et compare les différences entre les cultures humaines tandis que l’anthropologie philosophique cherche les diverses essences de l’homme en tant qu’unité de l'Homme qui déterminent la spécificité d’une nature humaine a-historique, a-culturelle, a-temporelle : l’essence de la raison, de l’esprit, de la morale, de la religion, de l’art et du beau, de la politique.

Tout le monde s’accorde à dire que c’est Lewis Henry Morgan (1818-1881) qui inventa et développa ce que l’on nomme aujourd’hui l’anthropologie sociale et culturelle comme science humaine dévolue au premier chef aux hommes non-européens. En dépit de sa carrière de juriste puis de sénateur républicain, il fut captivé lors de rencontres avec ce qui restait d’Indiens de la côte Est des États-Unis, en particulier par les Iroquois avec qu’ils racontaient de leur vie traditionnelle. Il décida donc de les étudier, et pour cela de vivre avec eu, lesquels l’adoptèrent. Il mit ainsi immédiatement en place la base même de toute enquête de terrain anthropologique, la participation à la vie quotidienne des sauvages. Ayant appris la langue de ses interlocuteurs, il comprit une chose essentielle, non seulement sur laquelle personne n’est revenu depuis, mais, au contraire qui n’a fait que se développer au cours des cent cinquante ans qui suivirent : à savoir que chez les sauvages, c’est la parenté qui possède le statut d’infrastructure de la société et non la propriété foncière, les échanges et les productions matérielles, même si les Iroquois avaient pratiqué l’agriculture depuis le XIIIe siècle et étaient en quelque sorte usufruitiers des lopins de terre qu’ils cultivaient.[9] C’est autour et avec la parenté que la société s’organise pour échanger tout ce que la terre offre et ce que les hommes produisent (la seule propriété privée de l’Indien, ce sont ses armes). Et c’est autour de la parenté que se tient la quête parfois extrêmement violente de l’harmonie entre le modèle idéal des rapports parentaux et les confusions installées à la fois par les pratiques et les aléas de la vie et de la mort, ce dont, chacun à leur manière spécifique, nous parlent les rites et les mythes. Aussi, en tant que phénomène social total ou global, dont elle est à la fois le canevas et le carcan, c’est-à-dire la structure ontologique ou le Dasein si l’on veut, la parenté modèle les activités sociales, rituelles, cultuelles, symboliques, psychologiques, mythologiques, les relations de voisinages, l’amitié ou la guerre. 

 

Ce sur quoi je voudrais insister ici ce n’est pas sur l’importance de cette analyse pour la théorie marxiste de l’histoire avec le célèbre livre de Engels, L’origine de la famille de la propriété privée et de l’État (1884), mais sur la note restrictive de l’édition anglaise du Manifeste du parti communiste (1888) qui souligne combien le travail de Morgan réduit la portée historique de l’assertion de la première édition : « l'histoire de toute société connue jusqu'ici a été l'histoire d'une lutte de classes ». Ainsi le premier grand commentateur de Morgan, Engels, a saisi que l’histoire n’était donc pas un continuum identique depuis l’origine (une critique de Hegel) jusqu’à sa fin supposée. A un moment donné, qui put durer des siècles, une rupture essentielle eut lieu qui tenait de l’essence même d’une société qui s’était transformée du tout au tout.

Or qu’est-ce, au bout du compte cette transformation ? La colonisation dans ce qui apparaît et se voit immédiatement en dépit des discours lénifiants sur l’apport de la civilisation et de la vraie foi ? Pourquoi tant d’exactions, de meurtres massifs, d’acculturations féroces, pourquoi tant de violences physiques et spirituelles ? Une réponse quasi religieuse pourrait être la nature mauvaise de l’homme. Cependant il y eut des sociétés relativement pacifiques, en tout cas qui ne cherchaient pas l’expansion (l’ancienne Chine, ou les Mélanésiens par exemple). Si ce n’est donc pas l’homme comme incarnation du mal, alors il nous faut revenir à un concept que n’aime pas la pensée de gauche, mais qui dans ce cas n’est pas sans valeur, il faut revenir à une sorte de choc des civilisations. Quel type de rencontre fut la rencontre entre des sociétés fondées sur la lutte de classe, c’est-à-dire sur la propriété privée capitaliste des moyens de production (car la colonisation de l’Amérique et la découverte de l’altérité radicale date de la première expansion du capitalisme mercantile), et des sociétés s’articulant autour des structures de parenté. La seule réponse plausible renvoie au plus grand choc de civilisations depuis la révolution du néolithique tardif. Choc entre les peuples structurés par la lutte de classe, c’est-à-dire par le conflit pour la possession individuelle de toutes les choses, de tous les espaces, et ceux structurés par la parenté dans un rapport d’harmonie rituelle, entre les peuples menés par la métaphysique et les peuples menés par le merveilleux du mythe (le mythos grec : la parole qui dit le vrai par le seul fait de l’énoncer), entre des peuples où les monnaies sont objets d’échanges singuliers et spécifiques (cycle de la Kula des Trobriandais) et des peuples où l’argent fonctionne en tant qu’équivalent universel de tout (même du pardon, voire les Indulgences des catholiques), où l’argent mène la dance de l’histoire…

Ce qui est le grand paradoxe de la modernité, c’est qu’après avoir éliminé tant et plus d’hommes primitifs, l’homme occidental les a pris d’abord comme objets respectables d’analyse (sans leur demander leur avis certes), puis quelques décennies plus tard, comme objet d’un amour fraternel au point d’en faire des modèles de sagesse et d’humanité heureuse, une sorte d’incarnation du bon sauvage de Rousseau pour bobos confortablement installés dans les illusions de leurs cartes de crédits et de leurs safaris balisés. Ils avaient simplement oublié que les Sauvages aussi faisaient la guerre, pratiquaient la torture et l’anthropophagie, qu’ils n’étaient ni des doux rêveurs ni des tendres !  De fait les Sauvages n’étaient ni bons ni mauvais, ils étaient tout simplement radicalement autres.

Tandis que l’immanence nihiliste de nos temps continue le travail du négatif, engendrant l’inexorable destruction des forêt primaires (rain forests) et tout leur éco-système, pour la quête effrénée de l’or, des pierres précieuses, du bois, pour le développement des plantations de palmiers à huile ou de colza, ou du tourisme, pour la construction de routes et de barrages, autant d’actions qui détruisent les espaces de vie des ultimes représentants (vanishing peoples) d’un monde qui a déjà disparu. Cependant, encore et encore au Brésil, au Pérou, mais aussi aux États-Unis, les guerres indiennes ne sont tout-à-fait achevées ; quant aux guerres contre les aborigènes, ceux d’Australie, de Nouvelle-Zélande, de Mélanésie ou des Philippines elles le sont pour toujours…

Claude Karnoouh, juin 2016.



[1] Jurgis Baltrušaitis, Réveils et Prodiges dans le Gothique Fantastique, 1960.

[2] Cortés lui-même avait pour maîtresse une Indienne Toltèque remarquablement intelligente qui l’aida à comprendre la situation politique et les faiblesses de l’Empire Aztèque.

[3] En 1618 un siècle après le début de la conquête de l’Empire aztèque, la population totale du Mexique était passée de 20 millions d'habitants à seulement 1,6 million, soit une diminution de l'ordre de 90 %, in Mark Nathan Cohen, Health and the rise of civilization, Yale University Press,‎ 1991.

[4] Cf., Claude Karnoouh, « Présupposés historiques et statut métaphysique de l'anthropologie », in Adieu à la différence, Arcantère Paris, 1992, trad. Roumaine, Adio Diferentiei, Idea, Cluj, 1995.

[5] Pierre Poivre, Voyages d'un philosophe ou observations sur les mœurs et les arts des peuples de l’Asie, de l’Afrique & de l’Amérique, 1769.

Abbé Guillaume Raynal, Histoire philosophique et politique du commerce et des établissements des Européens dans les deux Indes, Paris, 1772.

[6] Alexandre César Chavannes (1731-1800). Il est suisse à la fois philosophe et théologien huguenot. Il est l’auteur d’une Anthropologie ou science générale de l’homme pour servir d’introduction à l’étude de la philosophie et des langues, et de guide dans le plan de l’éducation. Lausanne, 1788.

Emmanuel Kant, Anthropologie d'un point de vue pragmatique (1798).

[7] Remo Guidieri, L’Abondance des pauvres, Seuil, Paris, et Abondanta Sàràcilor, Idea, Cluj.

[8] Au début du XXIe siècle l’ensemble des diverses tribus Iroquoises avec celle qui s’y rattachent par la langue sont au nombre de 125.000, dont 80.000 aux États-Unis et 45.000 au Canada.

[9] Lewis Henry Morgan, Systems of Consanguinity and Affinity of the Human Family, 1871.

Ce n’est pas l’effet du hasard si, lorsque les Indiens attaquaient des convois de colons se dirigeant vers l’Ouest, ils se comportaient exactement comme pendant les guerres qu’ils menaient entre eux. Ils tuaient les hommes et capturaient les femmes, lesquelles, insérées dans le système de parenté, devenaient des épouses et les mères potentielles d’enfants, future monnaie d’échange entre les clans.

 

vendredi 3 avril 2020

Le retour du tragique

Le retour du tragique
Homo homini virus
(Un auteur anonyme sur Facebook)

En cette fin du mois de mars 2020, le monde est agité et ébranlé par une pandémie virale venue selon certains de Chine, selon d’autres des États-Unis, qui terrorise le monde blanc Européen, celui d’Amérique du nord et du Pacifique. Ici, comme auparavant dans la province Hubei en Chine presque toutes les activités institutionnelles et économiques sont arrêtées.
N’étant pas économiste de profession, mais en ayant lu quelques-uns, réputés pour leur compétence, il me semble que nous nous dirigeons vers une crise économique plus grave que celle de 1929, crise déjà prévisible avant la pandémie, mais que celle-ci a révélé au grand jour et qui ne fera que s’aggraver. Quant à la gravité médicale, il semble qu’il y a deux écoles. L’une nous affirme qu’enfin de compte il ne s’agit que d’une forme de grippe beaucoup plus forte que les habituelles grippes hivernales saisonnières ce qui est constaté dans certains pays comme l’Italie du nord, l’Espagne, la France de l’Est et Paris, et la ville de New-York. D’autres plaident pour une pandémie inédite d’une force de nuisance identique à la célèbre grippe espagnole de 1918-1919. Bon but n’est évidemment pas de décider pour l’une ou l’autre interprétation. Mais, au-delà d’évidente manipulations politiques de la part de pouvoirs à l’inclination dictatoriale, mon but est de saisir, autant que faire se peut, le pourquoi de cette subite angoisse générale qui a envahi les peuples des pays les plus développés.
Pour approcher une quelconque intelligence de l’évément il conviendrait de rappeler en premier lieu combien de pandémies ont ravagé depuis des siècles les populations européennes : la terrible peste noire à la fin du XIVe siècle, les redoutables épidémies de variole depuis l’antiquité jusqu’à la découverte du vaccin à la fin du XVIIIe siècle, l’épidémie de choléra du premier tiers du XIXe siècle qui emporta Hegel, la terrifiante grippe espagnole de la fin de la Première Guerre mondiale (entre 50 et 100 millions de morts dans le monde en partie dus à la guerre et aux transfert de populations affaiblies par la famine), et enfin, plus récemment, les grippes hivernales très dures (1980, 2003), HIV, Ebola et le SAR2… Si nous prenons comme exemple le HIV, malgré 30 millions de morts dans le monde, il n’a jamais déclenché une telle panique et pourtant il était lié à l’une des activités parmi les plus répétitives de l’homme, le sexe. Et à l’évidence c’est à tort que beaucoup regardait le HIV comme uniquement réservé aux homosexuels, comme si le sexe débridé était caractéristique de l’homosexualité.
De plus, tous les débats auxquels nous assistons, et plus particulièrement en Europe de l’Ouest sur les bons traitements masquent deux aspects non-dits ou peu dits, d’une part, derrière les choix thérapeutiques il y a une lutte féroce entre de très importants laboratoires en raison des sommes mises en jeu, et, de l’autre, des propositions simples, avec des médicaments bon-marché aux résultats prometteurs sans être ni généralisés ni assurés. Le problème c’est que le médicament bon marché vient d’un pays sous embargo américain, Cuba et son complément d’un pays en guerre économique avec les États-Unis, la Chine, aussi ce choix ôterait-il de très gros bénéfices aux big farma étasuniens, britanniques ou français. Il y a là une vision objectivante de la situation, l’émergence au grand jour des contradictions du capitalisme pharmaceutique sur le dos des malades. Enfin et hormis l’Italie dont les taux de mortalité paraissent bien plus élevés qu’une grippe hivernale forte, les autres pays ne semblent pas fournir des taux excédant la mortalité de grippes un peu plus fortes que de coutume sur des populations massivement concentrées dans des mégapoles.

En ce début de XXIe siècle ce qui me paraît étonnant, voire sidérant, c’est la panique qui s’est emparée des peuples européens et de leurs gouvernements, à moins que ces derniers avec des médias hystérisés ne cherchent à paniquer les peuples lesquels, faut-il le souligner, répondent parfaitement à ce stimulus ! Certes, dans la majorité des pays européens ils manquent de matériel de contrôle et de protection, comme si une telle épidémie n’aurait dû ne plus arriver, comme si l’extériorisation des productions pharmaceutiques de base vers la Chine, le Vietnam et l’Inde avait été la solution miracle de la mondialisation dans une interdépendance généreuse globale. Ainsi, n’ayant que peu de moyens de contrôle de l’infection (sauf l’Allemagne), les États de l’Union européenne ont-ils eu recours à la vieille technique médiévale du confinement, de l’isolement avec la mise en veilleuse de la plupart des institutions non régaliennes de l’État, de l’économie, des lieux de convivialité, de tous les commerces sauf ceux d’alimentation, réduisant simultanément et de manière drastique les transports en commun, autobus, métros, trains, avions (l’un des deux aéroports de Paris ferme ses portes le 31 mars). Certains pays ayant même aboli de facto la constitution pour ne gouverner que par décrets-lois. On se trouve ainsi confronté à des situations hautement anxiogènes, d’autant plus violentes que des gens âgés vivants seuls sont souvent laissés à l’abandon et que les plus jeunes n’ont même plus la possibilité d’accomplir le travail du deuil puisqu’ils ne peuvent veiller leurs morts, ni même les enterrer en famille. Anxiété générale qui engendre des peurs : la peur moderne, celle du manque d’objets consommables, la peur archaïque, celle du manque de nourritures de base. Avec surprise on a entendu parler parmi les plus modernes des sociétés occidentales de punition divine, de diableries, du mauvais sort jeté sur le monde ou du travail de quelques esprits maléfiques. D’où la multiplication des prières, des processions là où c’est encore possible, des appels aux miracles, aux saints patrons, à la sorcellerie, aux secrets du Talmud, à ceux des tarots, etc. On est confronté à ce que la psychanalyse nomme le « retour du refoulé », en l’espèce de l’archaïsme auquel le moderne n’a de cesse de vouloir échapper et qui pourtant, comme le Phénix, ressurgit toujours de ses cendres. Or pour comprendre la présence anachronique de l’archaïsme dans la modernité, voire dans l’hypermodernité, quand la médecine et la chirurgie manifestent des progrès inouïs, impensables voici encore un siècle, il nous faut remonter le fil du temps.
Depuis trois-quarts de siècle, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale journaux, magazines, programmes de radio et de télévision n’ont eu de cesse de mettre en avant des articles, des reportages, des émissions de vulgarisation médicale et scientifique promouvant la démiurgie du progrès technique. A lire et écouter les journalistes et les savants médiatiques on observait l’amplification d’un discours eschatologique de la science et de la technique si bien qu’à terme, médecine, chirurgie et pharmacopée nous devaient nous mener à la parousie du bonheur, de fait à la quasi immortalité de l’homme. On vit même aux États-Unis des gens très riches demander à être cryogénisés après leur mort en attendant d’être dégelés le moment venu quand les techniques leur permettront de ressusciter ! Ils espéraient garder un ADN vivant afin de revivre clonés dans un nouvel être vivant identique !  Ainsi l’extrême modernité était en passe de réaliser le rêve d’éternité de Faust. L’homme prométhéen n’eût dû ne plus rencontrer d’obstacles face à son devenir autocentré : une version postmoderne de tinerete farà bàtrinete. Ainsi la possibilité énoncé de cette vie éternelle terrestre redonnait vie sans le formuler à de vieilles légendes. Espoir fou avaient dit à l’époque certains esprits demeurés traditionnels, mais espoir néanmoins enracinés dans les pratiques les plus avancées de la science que venait confirmer l’augmentation croissante de la longueur de la vie, au moins dans les pays les plus développés et parmi les classes les plus aisées. Face à cette espérance inouïe, l’homme était, plus encore que dans les philosophies matérialistes qui misaient encore sur un transcendantalisme historico-social (Marx, Lukács, Gramsci, Marcuse, Adorno, Bloch), mis au centre du monde en y abolissant sa finitude. Triomphe total de l’immanence de la positivité de la recherche scientifique, abolition de toute transcendance que l’on perçoit présentement dans les vives critiques dont font l’objet les diverses églises qui refusent le confinement afin de célébrer la résurrection du Christ et le renouveau de l’Eucharistie : « ceci est mon sang, ceci et ma chair ! » De moins en moins de gens ne croient au Paradis après la mort, à moins que ce soit le paradis terrestre de la consommation et de la distraction, thytainment. Des fractions de plus en plus importantes de personnes parmi les sociétés européennes entendent ne plus se soumettre à aucun pouvoir spirituel supérieur. Le seul pouvoir qui les guide a pour nom, l’argent, c’est-à-dire l’immanence générale comme somme de n’importe quel travail, de n’importe quelle marchandise, de n’importe quel être humain. La finitude humaine semblait ainsi sans cesse outrepassable, non dans les cieux, mais sur la terre. Durant des millénaires les femmes (et les hommes) savaient au travers de leur expérience quotidienne que donner la vie c’était non seulement mettre la sienne en jeu, mais aussi offrir la mort comme télos. Aussi les hommes inventèrent-ils divers discours qui leur offraient des horizons céruléens ou chtoniens pour légitimer une vie dans l’au-delà leur vie : eschatologie juive, chrétienne, musulmane, gnostique, zoroastrienne, métempsychose indienne, totémisme ou culte des ancêtres observant les vivants depuis un quelconque au-delà, le mystère d’une autre vie offrait un espoir de survie spirituelle sous diverses incarnations à la non finitude de l’âme ou de l’esprit. Or, en moins d’un siècle l’homme occidental d’abord, puis au-delà l’homme du monde, s’est convaincu que la mort n’était qu’un accident fâcheux qu’il faut éviter à tout prix par tous les artifices scientifiques et scéniques possibles. C’est cela le sens de la lutte contre les limites propres à la nature biologique de l’homme (comme de tous les mammifères) qui est devenue le but du progrès technoscientifique médical. Maîtrise de la fécondité féminine, lutte contre la stérilité féminine et masculine, transplantations d’organes, transformation des sexes, éternisation d’une formule génétique par le clonage et intervention au cœur même de la vie dans le génome. L’homme est ainsi devenu le réel centre du monde dans et par la technique qui en a fait son propre démiurge.
Et puis, soudain, un méchant virus est venu détruire son rêve d’éternité potentielle. Malgré la pauvreté de certains qui rêvaient d’abondance comme les riches, brusquement l’homme hypermoderne, l’homme de la globalisation accomplie et de la mondialisation heureuse redécouvre que la mort est sa voisine, qu’elle le guette au coin de l’escalier, dans l’ascenseur, dans les rayons des magasins, au bureau, dans les transports en commun, en parlant avec un voisin, un employé, bref que la mort rode partout, elle est ici et là, sans frontière. Devant cet implacable et foudroyant danger dont la pharmacopée est hasardeuse, l’homme de l’hypermodernité est perdu, égaré, impréparé matériellement et surtout spirituellement. Dès lors la tragédie, car il s’agit d’une tragédie puisque l’issue est la mort que l’on peut prévoir, n’est plus une figure de l’histoire de la philosophie ou de la littérature pour les uns, des feuilletons populaires ou des soirées mondaines pour les autres. Le tragique est présent, il tient de l’expérience existentielle quotidienne de tous. Et sachant que ce type de virus, comme celui de la grippe aviaire ou de SAR 2 est lié aux élevages gigantesques d’animaux domestiques pour la consommation de viande, il semble donc maintenant que la nature violée se venge en permanence. L’homme hypermoderne ayant perdu sa boussole humaine, c’est-à-dire la conscience permanente de sa finitude, il ne sait plus comment s’orienter dans la pensée et l’agir hormis en errant dans une « société du spectacle intégré de la marchandise » (Debord) qui aujourd’hui lui est déniée… Confiné, seul chez lui, plongé dans la plus mortifère des angoisses, il ne lui reste plus qu’à méditer sur la hideuse cupidité qui mène la danse macabre de la marchandise.
Oui le tragique est là, devant nous, chaque jour, à chaque heure, tandis que sur tous les plateaux de télévision nous voyons de ridicules spécialistes scientifiques et sociologiques, et de grotesques hommes politiques qui s’écharpent comme de vulgaires marchands forains, incapables de donner aux hommes quelques paroles de consolation. Ils n’offrent plus rien qui peut consoler les vivants, pas même pour les plus célèbres d’entre eux. Sic transit gloria mundi.

Claude Karnoouh,
Bucarest le 31 mars 2020

mardi 3 mars 2020

Une pensée philosophique de la guerre ou l’homme comme être-pour-la-guerre (Sein-für-Krieg)

Une pensée philosophique de la guerre ou l’homme comme être-pour-la-guerre (Sein-zur-Krieg)


Crudelis ubique/Luctus, ubique pavor et
Plurima mortis imago.
Virgile, Enéide, 2, 368 sq.



En cette année du centenaire de la fin de la Première mondiale nous avons eu un déferlement de livres d’histoire et de documents colligés venus allonger les kilomètres de rayons de bibliothèques qui en étaient déjà bien pourvues. Cette surabondance de documentation a-t-elle apporté une meilleure intelligence à cette effroyable boucherie qui a entraîné les hommes sous la conduite de chefs politiques et militaires à se sacrifier et à sacrifier des vies sans compter ? Je ne le pense guère ! Mais afin de remémorer la banale réalité aux lecteurs contemporains enthousiastes d’exploits militaires voici les chiffres que donne Wikipedia pour la première bataille de la Somme, il y a de quoi avoir froid dans le dos :

« La première bataille de la Somme est l'une des batailles les plus meurtrières de l'histoire (hors victimes civiles) avec, pour les belligérants (anglais, canadiens, français, allemands) environ 1 060 000 victimes, dont environ 442 000 morts ou disparus. Pour la Première Guerre mondiale, dans ce sinistre classement, elle se place derrière l’offensive Broussilov, qui s'est déroulée sur le front de l’est en Galicie (Russes, Austro-hongrois, Allemands), mais devant Verdun (718.000 morts et blessés pour les deux camps). Le premier juillet 1916, lors de la première journée de la bataille de la Somme, fut, pour l'armée britannique, une véritable catastrophe, avec 58 000 soldats mis hors de combat, dont 19 240 morts ».
Pour mémoire, à l’intention de ceux qui l’auraient perdue, rappelons que l’offensive du général Broussilov en Galicie (4 juin-20 septembre 1916) s’est soldée par des pertes mesurées entre 1,5 million et 2,3 millions de victimes pour l’ensemble des troupes russes et germano-austro-hongroises ![1]


Il ne sert à rien de développer plus avant, ces chiffres parlent d’eux-mêmes si l’on y adjoint les innovations techniques des armes mises au travail pour une superproduction de la mort pendant ce conflit : la mitrailleuse, l’artillerie légère et lourde à tir rapide par la maîtrise du recul, les gaz de combats, et l’aviation, moins pour les batailles aériennes, certes spectaculaires mais non décisives, que pour les reconnaissances précises des positions des adversaires et les premiers bombardements aériens des positions militaires et civiles. Après plus d’un siècle pendant lequel les grands pays d’Europe déployèrent la rationalité kantienne contre les préjugés archaïques et l’obscurantisme des « vérités révélées » tant dans l’ordre de la pensée politique (le concert « harmonieux » des nations) que dans celui de la pensée scientifique et technique, le continent de la Raison pratique et transcendante mit en scène le plus effroyable des conflits connu depuis la fin de la guerre de Trente ans et le traité de Westphalie. Certes, entre temps, l’Europe avait connu des batailles d’une violence extrême qui surprirent les contemporains : Eylau et ses quarante mille français morts et blessés, Borodino avec des pertes de soixante-dix-sept mille hommes et Leipzig avec ses quatre-vingt-douze mille morts en trois jours pour les deux camps paraissent faibles en chiffres et en temps comparées aux batailles de la Somme, de Verdun, de la Galicie, de la campagne de Roumanie. L’Idéal kantien d’un « projet pour une paix perpétuelle » possible entre des hommes raisonnables s’était éteint l’été 1914 dans la blondeur des champs de blé mûr de l’Est de la France, à l’horizon infini des grandes plaines d’Europe de l’Est et au milieu des prairies fleuries, en pleine fenaison sur les contreforts des Carpates. Malgré les plaidoyers des pacifistes, de l’Église catholique ou simplement de quelques hommes de lettres de bon vouloir, rien n’arrêta la mortelle marche triomphale de la volonté de puissance du capitalisme impérial mêlée à un nationalisme territorial déchaîné, le tout conduit par l’entéléchie propre au développement et à l’extension de la modernité techno-scientifique. Au-delà des usines et des politiques commerciales d’exportation, la modernité avait étendu son hybris aux combats devenus ces Orages d’acier qui déchiquetèrent tant de corps dans leur pleine jeunesse.[2]  Aussi dès le milieu du conflit, au-delà des hymnes à la gloires des vainqueurs et des anathèmes lancés à l’encontre des perdants, est-il aisé de constater l’émergence de quelque chose de neuf. Quelque chose d’inédit était advenu à la conscience des combattants au fond des tranchées du front occidental, sur les pics élevés des Alpes italo-autrichiennes, dans les mouvements de troupes au milieu de la plaine galicienne. Un nouveau type de combattant était né, un nouveau dispositif de production du matériel s’était mis en place, une nouveau type de chaîne de commandement s’était déployé. Un continuum structurel et institutionnel traversait le champ de bataille et l’arrière réunissant l’armée en campagne à la société industrielle des producteurs. Jadis, Napoléon, après la terrible bataille des Nations à Leipzig 1813, avait perdu par manque d’hommes (les Français étaient 195.000 et épuisés par la retraite de Russie, les Alliés, 330.000), mais, en dépit de la propagande allemande post-factum du coup de poignard dans le dos donné à l’armée par les grévistes, c’est bien le blocus des ports allemands qui a fini par vaincre l’empire germanique : le manque de matières premières pour fabriquer du matériel de guerre en quantité toujours plus grande et les vivres pour nourrir soldats et civils. Ernst Jünger dans son célèbre récit Orages d’acier et dans ses carnets de guerre le remarque dès 1917 tant à propos de l’artillerie lourde britannique que de l’aviation alliée ; sur le front de la Somme dit-il en substance, les alliés sont capables non seulement de remplacer le matériel perdu, mais d’en augmenter la quantité jetée sur le champ de bataille. Ainsi ce n’est plus comme naguère la quantité, la discipline, le courage et la motivation des hommes qui décident seulement de la victoire, même si ce courage existe toujours, et parfois à un très haut niveau d’engagement, ce qui décide en dernière instance ce sont la technique et la gestion programmatique des moyens de production : la prévision, les capacités d’approvisionnement et les finances. C’est pourquoi dorénavant le combattant n’est plus seulement au front, mais simultanément à l’arrière, dans les usines, les ateliers de recherche mécanique, les laboratoires de chimie, en bref, dans les lieux où s’élaborent les théories scientifiques et leur applications. Le combattant n’est plus un valeureux guerrier, mais un soldat pris dans un vaste organigramme de spécialistes qui, chacun à son niveau de compétence, actionnent des machines fabriquées à l’arrière, tant et si bien que l’ouvrier et l’ouvrière sont aussi dans leur spécialité des soldats. La société civile s’est militarisée et l’ordre militaire s’est industrialisé sous la tutelle de l’État. La guerre devenue industrielle s’est totalisée en mobilisant l’ensemble de la société plongée dans la tornade de la Totalmobilmarhung. Dorénavant soldats comme ouvriers ne sont plus que les rouages d’une gigantesque industrie de mort. En définitive, soldat et ouvrier adjointés ne composent plus qu’une seule est même forme (Geschtal), celle du Travailleur (Die Arbeiter) selon la remarquable phénoménologie qu’en donna Jünger en 1931.[3]
Ainsi, pendant les quatre ans et trois mois que dura ce conflit aux pertes humaines, matérielles et financières immenses, un monde nouveau naquit que les philosophes n’avaient pas prévu. D’un côté la guerre scella la fin de la suprématie économique et politique mondiale de l’Europe, remplacée par les États-Unis, de l’autre, par la conscription générale, elle mit en œuvre la monté en puissance des mouvements de masses, lesquels furent le terreau sur lequel s’enracinèrent des mouvements d’opinions et de forces politiques de type totalitaire des années1920-1945.[4] En effet, pour satisfaire leur ambitions nationalistes et impérialistes les gouvernements issus des démocraties libérales classiques du XIXe siècle avaient fait appel aux masses populaires, les avaient armées y compris les plus déshéritées, avaient simultanément et massivement mobilisé les femmes dans les usines, si bien qu’à la fin des hostilités on ne se pouvait plus faire comme si rien ne s’était passé, on ne pouvait plus recommencer la gestion des hommes comme avant. Les survivants voulaient du neuf, du travail, du bien-être, de la protection sociale, sanitaire, scolaire, bref, une répartition plus juste et équitable des fruits du travail. C’est ce à quoi dans des pays ruinés par la guerre répondirent les masses sous diverses formes tant dans l’Italie fasciste que dans la Russie communiste ou dans l’Allemagne hitlérienne[5] en instaurant un contrôle étendu des masses voulu par les masses y compris par ceux qui luttaient contre un totalitarisme au nom d’un autre principe totalitaire. Ce qui s’était montré efficace pendant la guerre entre 1914 et 1918 devenait peu à peu la réalité quotidienne générale :  pour faire de la puissance dans la modernité il faut une organisation militaire des masses ouvrières et militaires.
A la lumière des événements actuels en Europe, mais aussi de ceux qui apparaissent dans le monde en permanent expansion du capitalisme mondialiste, on peut signaler, comme l’annonçait déjà Gérard Granel dans son célèbre essai, que « Les années trente sont devant nous »[6]. Aussi ces années trente nous apparaissent-elles aujourd’hui comme la protohistoire de notre contemporanéité. C’est parce que ces années trente furent précédées d’une guerre industrielle totale qui exigea une gestion totale des hommes militaires et civils, une gestion sans pitié et sans pardon pour leurs faiblesses « humaines trop humaines » où se dévoila l’essence humaine de l’homme, l’Être-pour-la-guerre, Das Sein-für-Krieg. Cette guerre apparut alors comme la prémisse du totalitarisme à venir. Ce ne sont pas les injustices et les inconséquences aveugles de Versailles comme l’affirmèrent des réformistes comme Keynes qui ont engendré les pouvoirs totalitaires de l’Entre-deux-guerres, mais bien l’essence totalitaire du déploiement de la guerre comme la guerre elle-même. Il faut nous rendre à l’évidence et l’admettre même si cela choque les idéalistes de tous bords, rien moins que la guerre totale pour engendrer le totalitarisme sociétal. Et si avec un peu de courage intellectuel nous eussions poursuivi la réflexion de Gérard Granel nous eussions constaté sans efforts surhumains combien ce qui a suivi dans le monde, dans tout le monde, représente autant de moments de totalitarismes durs ou softs selon les circonstances qui dominent ici et là la scène politique. C’est pourquoi les considérations humanistes ne sont que des fables enfantines pour il pensiero debole, car bien plus que l’exploitation de l’homme par l’homme comme moteur de l’histoire, je pense dorénavant que c’est bien l’extermination de l’homme par l’homme qui, en dernière instance, en est le fondement ontologique et l’expression ontique.

Claude Karnoouh
Bucarest février 2019




[1] Entre l’entrée en guerre de la Roumanie août 1916 et la fin de 1918, pour une population d’environ dix millions d’habitants, la Roumanie perdit : 1 300 000 soldats blessés et 700 000 tués, soit 20% de sa population. Le plus fort pourcentage de tous les belligérants !
[2] Allusion au journal de guerre d’Ernst Jünger, in Stahlgewittern.
[3] Der Arbeiter, Berlin, 1931. Quelque année auparavant le film de Fritz Lang, Metropolis illustra parfaitement les travailleurs comme armée du travail, Berlin, 1927.
[4] Il faudrait ajouter, et ce serait l’objet d’un autre essai, que cette guerre, où les Alliés jetèrent dans le champ de bataille des masses d’hommes venus de leurs colonies, fut le terreau des grands mouvements de libération nationale qui triompheront après la Seconde-Guerre-mondiale.
[5] Je rappelle simplement pour mémoire des sous-produits de ces vaste mouvements historiques, la Pologne du Colonel Beck, la Hongrie horthyste, la Roumanie de la dictature carliste puis légionnaire, la Turquie d’Ataturk.
[6] Gérard Granel, Études, Éditions Galilée, 1995, p. 71-74.

mercredi 19 juin 2019

Éthique et médecine au présent, un aspect du nihilisme moderne



Éthique et médecine au présent, un aspect du nihilisme moderne*


« The world is too much with us; late and soon, Getting and spending, we lay waste our powers; – Little we see in Nature that is ours; We have given our hearts away, a sordid boon!”

William Wordsworth, 1807






Aujourd’hui nul ne peut parler sérieusement de médecine sans l’aborder par la problématique de la technoscience tant ce très ancien[1]« art » de guérir a subi au XIXème siècle une transformation radicale, devenant l’une branche des sciences appliquées issues de la biologie générale, de la biologie moléculaire, de la chimie, des neurosciences, de la micro-informatique, de l’électronique, de la physique des solides, de la physique nucléaire.

Deux informations récentes ont, une fois encore, appelé mon attention sur l’aspect extrême des ultimes innovations scientifiques de la médecine.
1) Un laboratoire de médecine expérimentale chinois a réalisé des jumeaux humains par le clonage d’un embryon.
2) Des laboratoires étasuniens de robotique et de neurosciences ont mis au point des implants cervicaux nano-microscopiques qui selon des programmes préétablis dont ils seront chargés au préalable, feront agir le sujet sur ordre sans que celui-ci y perçoive la volonté d’un agent extérieur, au contraire, il percevra son action comme venant de sa propre initiative, produite par sa propre décision.

En lisant ces informations je me suis rappelé des scènes brossées dans des romans de science-fiction à portée philosophique, plus précisément à Brave New World d’Huxley et à 1984 d’Orwell.

On le remarque d’emblée, dans les deux cas choisis, qu’il s’agit, une fois encore, de lutter contre la nature en contrôlant son déroulement normal, c’est-à-dire celui instauré comme telle dès l’origine de la vie, non seulement de l’espèce humaine, mais au moins de tous les mammifères. Dans le premier cas on modifie de fond en combles le procédé naturel de reproduction en intervenant au cœur même du processus de division cellulaire, dans l’autre ont s’approprie des processus de décision spécifiques à la conscience humaine. Que le décours de la reproduction naturelle d’une part et la conscientisation de soi par rapport au monde extérieur soit le fait d’un créateur incréé ou d’un quelconque big-bang physico-chimique cela n’a aucune importance, c’est toujours contre la nature que ces travaux exemplaires de la modernité s’instaure.

Déjà au milieu du XXe siècle nous avions de nombreux exemples de cette lutte acharnée contre la nature où la médecine grâce à la biologie moléculaire et la chimie eurent un rôle décisif dans la mutation radicale des comportements humains. Ainsi la pilule contraceptive pour les femmes et maintenant pour les hommes a entrainé une transformation totale des comportements humains vis-à-vis de la procréation (au moins dans les sociétés technologiquement avancées), des relations sexuelles et en conséquence de l’érotisme, de l’interdit, du prohibé, du tabou, et de manière plus générale de la séduction. Présentement, l’enfant n’est plus une fatalité du corps féminin, car plus encore que l’avortement pratiqué de très longue date et par les populations les plus primitives, la pilule permet de manière bien plus précise d’élaborer des choix de vie, que ce soit dans le cadre de stratégies professionnelles comme dans l’organisation de la vie quotidienne en sa totalité. On remarquera qu’en Europe toutes ces avancées des technologies biologiques et chimiques (qui impliquent tout autant la médecine vétérinaire) sont concomitantes et liées à la fin de la civilisation paysanne, à l’effondrement de la religiosité et des traditions populaires, lesquelles ont été et sont largement réifiées et pétrifiées dans les musées paysans et les spectacles théâtraux ad hoc. Avec les puces et les nano-implants nous voyons se profiler la fin de l’autonomie de la pensée autonome pour une majorité d’hommes et de femmes, et la mise en place d’une nouvelle forme d’esclavage, d’un esclavage totalement consenti car insaisissable comme aliénation par une conscience préprogrammée… Dès lors il ne sera plus question de la Servitude volontaire(La Boëtie) imposée par le tyran grâce à lâcheté humaine, servitude toujours porteuse de culpabilité et de révolte du fait de la conscience malheureuse, mais, a contrario, d’une servitude heureuse car issue de la conscience de soi pour soi ! Voilà qui donne une dimension nouvelle à la biopolitique, laquelle, pour le dire aux semi-doctes, n’est pas née de la plume de Foucault, mais, longtemps avant, de celle de Platon (précisément le penseur à l’origine de la modernité selon Heidegger).[2]Certes, cette lutte contre la nature ne date pas d’hier, on peut en situer l’origine depuis que l’homme a commencé à domestiquer les animaux et les plantes, et à sélectionner les espèces en fonction de ses besoins, c’est-à-dire depuis la révolution néolithique et la sédentarisation des chasseurs-cueilleurs. Mais de manière plus essentielle c’est l’intervention de la science en tant qu’expérimentation systématiquement calculée qui en a changé le mode opératoire et donne aujourd’hui des résultats non seulement spectaculaires, mais à proprement parlé inouïs : les changements de sexes chez les hommes et les femmes, les manipulations génétiques sur les plantes, les animaux et les hommes, la construction d’humanoïdes dotés d’une intelligence artificielle répondant aux situations aléatoires qu’ils rencontrent sont autant d’exemples pertinents. Ce sont ces prouesses technologiques qui permettent par exemple le développement de la théorie du genre parce que leurs résultats offre la possibilité de critiquer toutes les différences jadis attribuées au culturel et non à la nature biologique donnée des êtres vivants (en effet, en son écrasante majorité la vie des animaux supérieurs est le résultat du croisement de deux sexes différents !). Cette lutte contre la nature entraînant une conception hyper-individualiste de la liberté où chacun serait le maître du choix de son sexe quel qu’il soit à sa naissance ; hyper-individualisme qui correspondrait par ailleurs à la théorie politiquo-économique de l’hyper-libéralisme techno-capitaliste, la nouvelle synthèse du mondialisme entre l’économie proposée par Milton Friedman, la théorie génétique et la biologie moléculaire.

Or, il faut en convenir, lutter contre l’état naturel du vivant c’est lutter contre ce qui avait été donné dès l’origine à l’homme comme un état intangible. « C’est la vie ! » disaient jadis les paysans archaïques face à la mort, c’est-à-dire c’est le décours normal du devenir inscrit dans l’éternité de la vie des hommes en société. A contrario, il suffit d’observer comment les sociétés humaines les plus modernes repoussent la mort comme fatalité insupportable, que dis-je, dans certains cas comme aux États-Unis en tant que destin obscène, et, en conséquence, comment elles cherchent dans toutes sortes de découvertes scientifiques les moyens de différer, de congédier sine diela mort, voire même de ressusciter la personne ou l’animal par clonage de son ADN après un séjour cryogénique, pour percevoir l’ampleur de la mutation spirituelle engendrée par de notre modernité. Lutter contre l’intangibilité des valeurs d’une société humaine, c’est, de fait, lutter contre les panthéons spirituels que les hommes avaient élaborés pour donner sens simultanément à l’éternité groupe et à la fragilité mondaine de l’individu. Ainsi l’éternité des Grecs se nommait la physisque nous trahirions si nous le traduisions par « nature » puisque selon Aristote elle comprend aussi la Polisentourée de ses champs, de ses forêts, de ses plaines et de ses montagnes domaines des dieux, des demi-dieux, des nymphes et des satyres avec leur théâtre grotesque ou tragique. Comme anthropologue, et pour agrémenter d’une touche d’exotisme cet essai, je me permets de signaler que les Dayak de Bornéo ne pensent pas différemment lorsqu’ils refusent de très consistantes sommes d’argent de la part des industriels du bois malaysiens qui cherchent à s’approprier les essences précieuses de leurs forêts primaires. Ils avancent qu’ils ne peuvent vendre la forêt puisqu’elle est le lieu de résidence des esprits de leurs ancêtres avec lesquels ils entretiennent répétitivement un long commerce mémoriel et cérémoniel. Récemment aux États-Unis des Indiens Sioux ont refusé le passage sur les terres de leur réserve d’un pipe-line de pétrole parce qu’il traversait des terres sacrées où reposent leur ancêtres et, qu’on ne peut attenter à l’espace des morts sous peine de grands châtiments. Je pourrais multiplier ainsi les exemples des peuples primitifs pour qui les valeurs transcendantes sont véritablement transcendantes, intouchées par l’agir humain sublunaire.

Dans l’Europe chrétienne médiévale si les forêts abritaient encore des fées et des elfes, l’illimité de l’exploitation de la nature était encouragé et légitimé par la Bible qui enjoint aux hommes de l’exploiter et de proliférer. Toutefois en ces temps on ne travaillait pas le dimanche et ni lors des jours fériés en grand nombre. J’ai encore trouvé cet état dans les campagnes roumaines, voire en ville dans les années 1970. Les théologiens médiévaux comme Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin avaient démontré l’inanité du prêt à intérêt parce que précisément l’intérêt court (travaille) les jours chômés qui doivent être impérativement voués à la prière, à Dieu, au Christ, à la Vierge et aux saints. Or qu’est-ce l’intangibilité des valeurs qu’elle soit spatiale chez les Grecs ou temporelle chez les Chrétiens ? Qu’elle est la qualité essentielle de ces référents qui se présentent comme immuables et invariants ? En langage philosophique on les appelle des valeurs transcendantes, des valeurs qui dépassent toutes autres actions ou justifications mondaines. Cependant lorsqu’on regarde l’histoire humaine depuis quelques bons siècles nous constatons que ces valeurs ont partout volé en éclat, dussent-elles parfois soutenir des combats d’arrière-garde aussi violents que vains pour en maintenir la vérité. Quoi qu’il en fût, au bout d’un temps, les résultats furent toujours les mêmes, ces valeurs intangibles cédèrent face à la modernité technique, à l’efficacité pratiques des applications, au confort qu’elles pouvaient apporter, mais aussi aux violences mortelles qu’elles impliquaient, aux victoires militaires totales qu’elles étaient sensées préparer. Cet effacement plus ou moins lent, plus ou moins rapide des valeurs transcendantes touche toutes les activités humaine, l’industrie et l’enseignement, l’ingénierie et… la médecine dans son rapport de plus en plus intime à la technoscience. Parmi ces valeurs l’éthique prétendue intangible occupe une place essentielle en ce que ses concepts voudraient imposer à la politique, mieux, quand elle se veut elle-même politique fondée sur l’antique dichotomie légal / légitime, où le légitime représente le moral.[3]Dès l’advenue de l’expérimentation scientifique la médecine s’est confrontée aux valeurs transcendantes, depuis la dissection jusqu’aux toutes récentes expérimentations sur l’embryon humain (pour l’animal la chose est admise depuis plus d’un demi-siècle).

En effet, s’il y a des limites intangibles aux pratiques expérimentales (la théorie pose moins de problème puisque Copernic pu exposer son système théorique sans subir les critiques de l’Église alors que Galileo, l’expérimentateur, dut en subir les foudres !), les résultats qui épistémologiquement appellent au dépassement pour prouver le bien-fondé de la théorie s’en trouveraient bloqués. Or la science fonctionne toujours dans le cadre d’une dynamique du dépassement, mais d’un dépassement non dialectique, d’un dépassement arithmétique, géométrique ou exponentiel. Alors la médecine devenue de plus en plus scientifique, de plus en plus liée aux science expérimentales les plus en pointe est contrainte d’outrepasser les limites éthiques que la société, au travers de ses lois morales ou de ses institutions, lui avait imposées. Comme toutes les sciences expérimentales, il faut qu’à chacun de ses pas en avant la médecine justifie l’outrepassement qu’elle s’était interdit auparavant quand l’au-delà avait été envisagé comme infranchissable, immoral (illégitime), inacceptable par le Demos, le socius, la collectivité. A l’usage on constate qu’aucune morale ne peut arrêter cette fuite en avant, en ce que les inductions et les déductions théoriques venues de la pratique ne peuvent être vérifier que par cet outrepassement. En conséquence se trouvait bouleversée de plus en plus violemment et rapidement notre relation au vivant, laquelle n’était plus la source d’un émerveillement divin comme le percevait encore Saint François d’Assise devant les oiseaux, mais l’artefact d’un pur objet d’expérience. Ainsi en est-il du corps humain pour la médecine.

Finalement pour que la science avance il lui faut repousser sans cesse, ad infinitum, les limites des valeurs éthiques qui en bloquaient la marche. Déjà Aristote l’avait entrevu quand il écrivait (Politiques) que l’infini ne doit pas commander aux hommes. Or justement la science construit le possible de ses objectivations comme l’infiniment indéterminé a priori, comme l’illimité (apeirondes Grecs) ou si l’on veut en termes kantien comme les conditions de possibilités illimitées de l’objectivation. Quels sont donc ces champs de l’activité humaine qui non seulement travaillent dans l’illimité, mais dont l’illimité est l’essence (Wesen) même de leur devenir : la techno-science et l’économie, ce que Heidegger désigne comme Arraisonnement ou Dispositif (Ge-stell), métaphysique de la modernité technique. La première invoque le progrès scientifique, la seconde le progrès économique et social. D’où une conséquence évidente : l’ensemble que l’on peut nommer sans erreur le progrès techno-économique ne supporte, au bout du compte, aucune limite qui entraverait son perpetuum mobile. Plus précisément, c’est par la permanente destruction des valeurs, et en particuliers des valeurs éthiques que le progrès techno-économique peut s’avancer dans son inexorable marche triomphante. Aussi dans cette synergie de destructions et de reconstructions permanentes les valeurs éthiques en mutation sont-elles le trait caractéristique de la civilisation européenne au moins depuis la fin du Moyen-âge occidental et la découverte de l’Amérique.

Détruire sans cesse pour reconstruire et détruire à nouveau, c’est le mouvement même du monde que nous avons construit dès que les dieux grecs nous ont abandonnés et dont Nietzsche avait formulé l’empreinte philosophique. Il lui attribua un nom, nihilisme. Toutefois il convient de préciser, il ne s’agit pas du nihilisme des déshérités et ni de celui des terroristes politiques voulant la disparition du Tsar, ceux dont Dostoievski avait tracé le portrait dans Les Possédés. Le nihilisme dont il s’agit ici, c’est le nihilisme propre à la modernité, mieux encore, le nihilisme fondateur de la modernité, car sans nihilisme nous vivrions dans la tradition, or nous vivons dans l’innovation permanente et l’augmentation continuelle du nouveau, du produire, du consommer, du gagner-dépenser-détruire. Notre nihilisme c’est celui d’un trop-plein en permanente autodestruction. C’est lui qui donne sens au monde et imprime une interprétation a-morale du monde, parce que ses valeurs morales sont en permanente transformation, sont transitoires et éphémères (comme l’exposent certaines œuvres caractéristiques de l’art contemporain), et c’est pourquoi elles ne sont en fait si morales ni immorales, elles traduisent simplement une absence de morale, elles sont a-morales.

A cette mise en évidence du nihilisme comme destin de la modernité sans foi ni loi transcendantes puisque sans cesse le déjà-établit se transforme, il convient d’ajouter l’élément qui engendre la mise en mouvement de l’illimité de la science. En effet pour sans cesse outrepasser les limites éthiques imposées pendant un temps à la recherche scientifique, il faut que le monde et nous-même puissions être le topos, l’espace-temps, d’une possible objectivation infinie. Au cœur de ce maelstrom nous sommes menés, que dis-je, nous sommes malmenés car nous sommes pensés par la volonté de puissance de l’objectivation qui, parce que justement elle est infinie, laisse toujours le champ ouvert à l’illimitation éthique. Dès lors à chaque moment le transcendant est bafoué, nié (ne nous a-t-on pas dis voilà quelques années que l’on ne toucherait pas aux embryons humains pour cloner ?), refoulé, repris, ré-agencé pour assumer et légitimer la transmutation des valeurs. « Car, et Nietzsche nous l’expose clairement, c’est ainsi que se déploie l’idéal de la puissance de l’homme du moderne, puissance de l’Esprit (la logique) et de la richesse qui sont destructeurs de la vie humaine authentique » (in Extraits posthumes 1887).  Certes dans cette course sans fin à l’innovation on peut saisir tout à la fois, une fascination, un vertige, une hallucination, une névrose et un aveuglement qui me font songer à ce proverbe grec : « Dieu aveugle celui qu’il veut perdre », le Dieu ici étant la Raison dans la logique des propositions. Et c’est tellement patent que l’on discerne dans l’essence de cette poursuite fantasmatique ou infernale selon nos inclinations phénoménologiques, la vérité de l’enracinement de notre séjour dans le monde ou si l’on préfère le déploiement du Das daseinde l’homme moderne, pour le dire comme Heidegger, ou, traduit si on le peut, notre être-le-là-dans-le-mondede nos temps d’indigence éthique. Il faudrait donc rechercher l’origine de cette mutation de la pensée européenne qui nous a mené au nihilisme. Dans sa lutte contre l’Aufklärung, la tyrannie de la rationalité et l’empire de l’Esprit hégélien Nietzsche avançait l’hypothèse suivante : « La croyance dans les catégories de la raison est la cause du nihilisme » (Cf. divers passages de Morgenrote). Il ajoutait, ces catégories créent un monde imaginaire différent du monde réellement vécu par les gens, le véritable monde tragique des hommes dans leurs passions.[4]S’il est une évidence de notre présent c’est bien la disparition de l’enchantement du monde. Enchantement du monde que l’on pouvait entendre comme la croyance vivante dans la parole chrétienne formulée par Tertullien dans le De Carne Christi (c. 203-206), « prorsus credibile est, quia ineptum est”souvent rapporté par « Credo quia absurdum »

Or du moment que l’on a commencé à démontrer l’existence de Dieu en termes logiques (Albert le Grand, Saint Thomas) on est entré dans un univers mental qui ébranle le transcendant merveilleux. La nouvelle manière d’assumer la foi eût pu proclamer : « Je crois parce que c’est rationnel ! » Dès lors que l’étape suivante s’est manifestée par l’interprétation du monde s’appuyant sur les calculs mathématiques (Descartes, Leibnitz), toute la nature, y compris l’homme, n’est plus que la somme d’objets potentiels de la connaissance scientifique infinie. C’est pourquoi la logique mathématique est donnée comme l’instrument unique de la connaissance totale, idéalement sans reste, même si ce « sans reste » réel est un fantasme sans cesse réactualisé en un nouvel objet. Aussi pour que cette puissance potentielle puisse se réaliser lui faut-il éliminer tout ce qui l’entrave, et plus précisément la morale, car la volonté de puissance qui l’habite n’a que faire de la morale, c’est vrai en politique, c’est aussi vrai dans les sciences. Or la médecine comme je le rappelais au début de cette conférence est devenue une science appliquée qui ne peut échapper à cette energeiaet à son destin inexorable et inflexible : les Grecs l’appelaient une nécessité inaltérable, une fatalité implacable, l’ananké.

C’est pourquoi on trouve des hommes tout-à-fait normaux qui peuvent envisager de déclencher le feu nucléaire pour imposer leur volonté de puissance ; c’est pourquoi on trouve quantités de chercheurs qui travaillent à inventer des armes plus mortelles les unes que les autres. C’est aussi pourquoi on trouvait jadis des médecins qui réalisaient des expériences et des mutilations sur des hommes dans des camps de concentration allemands, et naguère d’autres médecins, dans des pays démocratiques comme les États-Unis[5]qui pratiquaient des expériences mortelles sur des hommes de couleurs ; il y a encore ceux qui depuis 1945 assistent des militaires qui torturent des prisonniers politiques comme ce fut le cas lors des dictatures militaires en Amérique du Sud. Certains nous diront que ce sont des cas extrêmes, toutefois ils sont suffisamment réels et fréquents pour être donnés comme exemples pertinents. Nous savons que les autorités étasuniennes comme celles de l’ancienne Union soviétique ou chinoises ont procédé à des expériences médicales sur des prisonniers de droit commun ou politiques sans que cela n’émeuve grand monde. Quant aux animaux nous voyons tous les jours la manière dont la production et l’expérimentation les traitent, comme de simples objets manipulés qui n’auraient ni sentiment ni douleurs pour les besoins de la science et de la production de masse.

Certains intellectuels sensibles se plaignent de la violence qui nous entoure, de la violence de la vie quotidienne dans nos sociétés, de la violence dans la manière de résoudre les divergences politiques et sociales. Mais leur surprise est à la hauteur de leur « sommeil dogmatique » pour parler comme Kant. S’ils avaient conscience du notre mode-à-être nihiliste dans le monde, ils comprendraient qu’y ayant fait sauté tous les verrous éthiques le monde ne fonctionne plus que sur le mode du désastre propre à démesure de la croissance maximum. L’hybrisdont les Grecs avaient déjà saisi combien elle engendre l’aveuglement orgueilleux qui habite l’homme centré uniquement sur lui-même. Or qu’est-ce que l’orgueil de l’homme moderne si ce n’est cette inextinguible soif de connaissances et de produire pour laquelle il est prêt à tout détruite, y compris son propre sol, notre planète.

Dans un l’un de ses plus célèbres ouvrages, Was heißt Denken ?, le philosophe allemand Martin Heidegger écrit une phrase qui créa une surprise de taille et de vives polémiques de la part des rationalistes : « Die Wissenschaft denkt nicht ! », « La science ne pense pas ! ». Une lecture superficielle avait trompé les lecteurs peu attentifs à la suite du texte. Le maître de Fribourg ne voulait pas dire que les scientifiques ne pensaient pas leurs recherches et leurs élaborations théoriques, il voulait signifier que la science ne pensait pas l’origine de ses conditions de possibilité. Or ces conditions de possibilité se tiennent dans l’apeironet le nihilisme qu’il engendre.

Claude Karnoouh, Bucarest le 3 juin 2019





*Cet essai est le texte amendé et développé d’une conférence donnée le 5 juin 2019 à Craiova à l’occasion du XIème congrès national de stomatologie organisé par la faculté de médecine dentaire du 5 au 8 juin 2019. Je tiens à remercier ici Madame le Doyen de la faculté de médecine dentaire de l’Université de Médecine de Craiova, Madame Veronica Mercuț et mon collègue et ami le professeur de philosophie Ionel Bușe.
[1]Le premier traité de médecine trouvé en Égypte date de XXXe siècle avant J.C.
[2]Cf., Peter Sloderdijk, Regeln fûr den Menschenpark, Frankfort am Main, 1999.
[3]A cet égard rappelons Antigoneet les débat du procès Eichmann rapportés par Hannah Arendt dans Eichmann ou la banalité du mal.
[4]Sur ce thème nietzschéen de l’irréalité de la logique et de la rationalité cf., Clément Rosset, Le Réel et son double, Paris, 1976.
Black enlisted men were used as human guinea pigs in chemical experiments during World War II—not by Nazi Germany, but by Uncle Sam.
Cf., aussi... https://www.bvoltaire.fr/intelligence-artificielle-vers-une-medecine-sans-humanite/?mc_cid=abcaeedea1&mc_eid=8c196957a5