samedi 24 octobre 2015

Vasile Ernu ou l’antipolitique politique. Quelques remarques qui m’ont été suggérées à la lecture de Sectanții (Tomul I de o Micà trilogie a marginalilor), edit. Polirom, 2015.

Vasile Ernu ou l’antipolitique politique. Quelques remarques qui m’ont été suggérées à la lecture de Sectanții (Tomul I de o Micà trilogie a marginalilor), edit. Polirom, 2015.

Il n’est guère aisé de se lancer dans la critique du livre d’un ami que l’on tient pour un homme d’une fine intelligence armée d’un humour souvent décapant. Le risque est grand, soit d’être complaisant, ce qui n’est guère mon style, soit de mésinterpréter les intentions profondes de l’auteur, et donc de se tromper, ce qui est le fait de tout homme, fût-il un intellectuel car Errare humanum est ! Mais une fois n’est pas coutume, je l’assume, et d’autant plus que l’auteur, l’un de mes anciens et plus brillants étudiants lorsque je professais la philosophie critique à l’UBB, me demanda mon avis sur son ouvrage. J’ai tardé à répondre à sa demande car, outre des travaux antérieurs à achever, je souhaitais laisser passer la vague d’enthousiasme et de louanges venus de divers groupes culturels roumains, hormis bien sûr les néoconservateurs perdus dans leurs délires stipendiés.
Je dois le dire d’emblée, j’ai été pris sous le charme du réel talent de chroniqueur et de narrateur dont fait montre Vasile Ernu. Certes, il l’avait déjà offert dans ses précédents ouvrages, mais ici la maîtrise de la trame narrative est, me semble-t-il, parfaite. D’un paraphe à l’autre, d’un chapitre à l’autre, Vasile Ernu sait tenir son lecteur en haleine et ce jusqu’au point final. Dans ce qui se présente comme un authentique Bildungsroman l’auteur sait, avec brio, instiller du suspense dans la succession des thèmes qu’il enchaîne, les reliant habilement avec des incises déjà avancées précédemment, puis, plus avant, il les redéploie dans un vaste panorama de faits, de remarques personnelles et d’idées plus générales. Pas de doute aucun, l’auteur sait composer un ouvrage, rendre attrayant son objet de quête et d’enquête qui est parfois sombre, sinistre, voire tragique. Les phrases souvent courtes, les métaphores très bien construites, retenant ainsi l’attention soutenue du lecteur. En bref, il a le talent d’un authentique conteur-journaliste qui sait mêler et doser souvenirs personnels et incises générales sur l’histoire de ce petit bout de terre sis au sud de la Bessarabie, le Bugeac.
Je dirai plus. Vasile Ernu nous donne des descriptions de ces diverses communautés de sectes peuplant le Bugeac comme autant de remarquables descriptions ethnographiques qui pourraient servir de modèle à bien des professionnels de l’anthropologie et du folklore, lesquels savent rarement dépasser la langue de bois des questions prêtes-à-être-posées. Tout au long d’une chronique qui s’étend sur plus d’un siècle et demi on voit vivre ces gens placés à la marge des livres d’histoire, le plus souvent omis et donc tombés dans l’oubli du temps. C’est une véritable phénoménologie socio-anthropologique du sectarisme vu de l’intérieur et à une minuscule échelle qu’il offre au lecteur, une phénoménologie de petits groupes d’hommes réels, la description de leur mode-à-être et à paraître dans le monde (Seinde) qui est mis à nu sous les yeux du lecteur. Aussi y perçoit-on là le courage, ici la frivolité, ailleurs les passions et les amours, très souvent la dureté de la vie quotidienne ou les obsessions de chacun et de tous ; en d’autres mots, et au sens littéral, Vasile Ernu fait revivre sa communauté d’origine, un néo-protestantisme judaïsant ainsi que ses voisines nombreuses dans les méandres des vicissitudes de ces années de fer et de sang, de la fin du XIXe au sanglant XXe siècle. Parmi les personnages qui marque ces pages il y a la figure emblématique de ce très sage grand-père qui lui fait comprendre que ceux leur communauté déportés dans les prisons et les camps staliniens n’ont pas à se plaindre, au contraire ils sont vus comme des héros parce qu’ils accomplissent là le véritable témoignage de la foi chrétienne s’inscrit dans le martyr. Ils prouvent ainsi leur foi comme les premiers Chrétiens le firent quand ils étaient jetés dans l’arène pour combattre les fauves parce qu’ils refusaient d’adorer l’empereur-Dieu romain. On était à bien des égards dans une société chrétienne totaliste où tout acte se reflétait dans et s’interprétait à la lumière de l’histoire biblique, dans le champ sémantique de la parole des prophètes de l’Ancien testament, de celle du Rédempteur et des Evangélistes, un monde qui n’était pas éloigné du Moyen-âge de la chrétienté latine ou plus encore présent, celui de la chrétienté orientale. C’est pourquoi il intitule un chapitre : Stalinismul : ultima epocà de aur a crestinismului. Or cette conception chrétienne de la déportation je l’avais déjà lu sous la plume d’orthodoxes roumains, comme le moine-prêtre, Iona Iovan, A fost frumos la Gherla ! (Patmos, Cluj-Napoca 2009), ou sous une forme littéraire bien plus élaborée, chez Nicolae Steinhart, dans son Jurnalul fericirii. Il faut ajouter ce qui fera grincer beaucoup de dents du côté des arrivistes intellectuels stipendiés (les ciocoi noi post-1989) et autres néo-légionnaires de théâtre, ce sont les remarques de l’auteur concernant l’extrême violence du fascisme orthodoxe des légionnaires de la Garde de fer vis-à-vis des minorités et des sectes, que son grand-père avait vu comme des acteurs politiques beaucoup dangereux et cruels que le bolchevisme athée qui était globalement antireligieux, et non pas sélectif dans la répression, même les orthodoxes roumains et russophones subissaient sa rigueur idéologique athée…
Il convient donc d’entendre la minutieuse description que Vasile Ernu nous donne du Bugeac comme une ode aux sectes, et plus encore, comme un chant simultanément funèbre et d’amour offert à sa communauté d’origine, à sa famille proche et étendue qui l’a nourri d’une sagesse, mais aussi d’une habileté sociales qui me semble le caractériser encore aujourd’hui dans sa vie mondaine professionnelle. On découvre au fil des pages un  monde que nous avons tous perdu, un monde de secte à la fois d’une grande tolérance (qu’il idéologise quelque peu !) dans le rapport à autrui, d’une grande fermeté morale et d’un inébranlable courage pour maintenir envers et contre tous ce qui était bien plus qu’une simple foi, mais, au-delà et en-deçà, eine Total Weltanschauung avec laquelle on ne transige point. Ne pas céder ou, si cela est impérativement nécessaire, faire parfois semblant pour certains lorsque l’adversité devenant par trop pressante, il convenait de survivre pour propager la bonne parole afin de conserver intact le fondement même de la foi. Il est là une leçon spirituelle et principielle que d’aucuns, girouettes de la politique et du carriérisme postcommunistes, de droite et de « gauche », feraient bien de méditer s’il leur arrivait un jour d’illumination de lire les pages de ce livre. De fait, Vasile Ernu devenu homme de son époque, co-fondateur d’une revue on line de critiques socio-politiques CA, se remémore sa jeunesse, la saga familiale et communautaire dans une quête qui s’apparente celle de « A la recherche du temps perdu » : perdu au sens du temps oublié dans la mémoire, comme celle de ces dissidents protestants dont il rappelle les actions clandestines de survie physique et spirituelle très efficaces et dont la notoriété ne fut jamais signalés par les médias occidentaux, lesquels préfèrent toujours le spectaculaire, dût-il être ultra-marginal et inessentiel, mais disposé à être peint aux couleurs de la société du spectacle de la marchandise intégrée.

Autant ai-je été pris sous le charme du Bildungsroman, y compris par sa forme narrative, autant au moment que Vasile Ernu s’aventure dans le général, son livre devient ennuyeux à tout le moins pour ceux qui, comme moi, ont un peu lu les quelques ouvrages classiques sur les mouvements hérétiques parmi les juifs d’Europe centre-orientale et de Russie, voire des Balkans.[1] Le mouvement de judéo-christianisme messianique de Iosif Davidovici Rabinovici qui joue un rôle essentiel dans les origines familiales de l’auteur s’inscrit tardivement dans les mouvements qui, depuis le XVIIIe siècle, ont secoué le pouvoir totalitaire du judaïsme rabbinique, que ce soit le messianisme hassidique, ou plus violemment l’hérésie frankiste. Cette dernière née à la suite du baptême chrétien de Jakob Frank vers 1755 en Podolie entraîna une très grande partie de la communauté juive sabbatéenne d’où il était issu. Il s’agissait d’une très vieille communauté juive, dont l’anti-talmudisme était dénoncé avec violence par les rabbins qui les considéraient comme de très dangereux hérétiques, c’est pourquoi ils demandèrent d’abord aux rois de Pologne, puis aux Tsars de les persécuter... De fait, le courant messianique du frankisme n’était pas une innovation dans ce monde archaïque ébranlé par les guerres et les grandes mutations politiques du XVIIe siècle (le début de la fin de la puissance polonaise, le déclin de la puissance suédoise et l’émergence de la Russie comme puissance européenne à partir de l’écrasante victoire de Poltava le 8 juillet 1709). Les sociétés juives des Balkans avait déjà produit un antécédent de taille dans la remise en cause du pouvoir rabbinique avec le mouvement lancé par Sabbatai Tsevi (ou Zevi) au milieu du XVIIe siècle dans les Balkans de l’Empire ottoman, puis dans sa partie turc et arabe jusqu’à Gaza (de Thessalonique à la Palestine). Les Sabbataïstes avaient développé un judéo-islamisme anti-talmudique qui, après maintes péripéties, s’était achevé par la conversion de Tsevi et de ses fidèles  à l’Islam, tout en maintenant par devers le Coran, le culte secret de la Thora.[2] Frank, exilé par les autorités polonaises à Cernovit y avait rencontré des Sabbataïstes disciples de Tsevi, ce qui de manière surprenante l’avait convaincu de se convertir au catholicisme. Il faut ajouter pour compléter le tableau du côté juif que cette région d’Europe orientale, en particulier l’Ukraine de l’Est, la Crimée et toute la région d’Odessa, comptait aussi une secte juive hérétique beaucoup plus ancienne (implantée là depuis la fin du VIIIe siècle) et venue directement de Judée, les Karaïtes qui avaient étendu leur présence bien au-delà du Moyen-Orient et des Balkans, jusqu’en Lituanie, et qui dans la modernité donna deux importants leaders bolcheviques, Trotski et Joffé. On trouve dans ce livre la même faiblesse vis-àvis du monde des références au missianisme pravoslavnic… Il y a, tant en Russie-URSS que dans les meilleurs départements d’études slaves du monde académique anglo-saxon, allemands ou français, de remarquables ouvrages auxquels, à la place de Marx et Engels, Vasile Ernu eût pu faire appel lorsqu’il prétend ressaisir dans le général le particulier du Bugeac. Ainsi, pour ce qui concerne les vieux croyants l’admirable ouvrage de ce français qui vécu plus de dix ans en Russie puis en Union soviétique entre 1914 et 1924, Pierre Pascal et son ouvrage inégalé Avvakum[3]. Quant aux castrats, le livre de Nicolai Velkov, La Secte russe des castrats (traduit en français aux Belles lettres) avec un splendide essai introductif du spécialiste de l’histoire russe Claudio Ingerflom, intitulé « Communistes contre castrats », fait aussi autorité parmi les spécialistes de l’histoire du sectarisme russo-orthodoxe. Toutefois, à la décharge de Vasile Ernu, il faut lui accorder que son livre s’adresse en général à un public quasi analphabète (sauf exceptions notables) tant pour ce qui concerne l’histoire des divers courants messianiques des judaïsmes d’Europe centre-orientale et russe que sur celle des sectarismes russes les plus radicaux, en dépit de la présence depuis le XVIIIe siècle de fortes communautés juives en Moldavie (puis en Ardeal après l’Union en 1919) et des Lipoveni dans la région du Delta du Danube où ils trouvère un havre de paix, à tout le moins jusqu’à l’arrivé des légionnaires dans les années 30.
Enfin, ce livre sous-tend en filigrane le discours politique fondamental de Vasile Ernu, sa croyance dans l’exemplarité du retrait du politique propre aux sectes comme forme la plus achevée de la morale sociale. Ce qui est, faut-il le dire fort discutable du point de vue de l’engagement du citoyen dans la Cité. Or, et ce quelle que soit parfois la grandeur tragique de ces groupes, prôner cette pratique se tient dans une double illusion et philosophique et politique. D’une part parce que le retrait du politique est toujours un acte politique dans un monde où toute manifestation positive ou négative vis-à-vis du Léviathan, et justement parce que c’est le Léviathan, est un acte politique. Et d’autre part, parce pour le non-croyant qu’est devenu Vasile Ernu, l’appel aux sectes « antipolitiques » dans le contexte de la position géopolitique roumaine est un moyen pour se dédouaner de tout engagement réel vis-à-vis du conflit majeur qui domine le monde en ce début du XXIe siècle, celui des Etats-Unis contre la Russie-Chine, de fait le conflit majeur du monde globalisé qui est naît depuis les redistributions du partage du monde après la chute de l’empire soviétique en Europe, l’effondrement de la Russie eltsinienne, le renouveau putinien et la montée en puissance de la Chine, seconde puissance économique de la planète… Lorsqu’on lit Vasile Ernu, non seulement dans cet ouvrage, mais dans ses articles plus journalistiques, on comprend qu’il appartient à cette gauche morale qui rêve en permanence d’une société idéale, version soft sociale-démocrate du kantisme politique qui nous assurait que demain viendra la Parousie d’une Paix perpétuelle si l’on applique la Loi et enseigne le savoir aux masses encore plongées dans les ténèbres de l’ignorance. Les idéaux de Vasile Ernu, comme ceux des marxistes-léninistes naïfs, héritiers des Lumières plaident pour un pouvoir épuré du mal, pour une démocratie pleinement participative, pour une totale émancipation de l’homme, comme si l’homme n’était pas aliéné dès sa naissance. En bref, plus encore héritier de Rousseau, Vasile Ernu pense que l’homme naturel est fondamentalement bon et que c’est le Politique qui le corrompt : mais dès qu’il s’en éloigne cela le rendrait meilleur. C’est pourquoi hormis les souvenirs familiaux, il est tant attaché au sectarisme marginal, au sectarisme sans pourvoir politique ni effets politiques. Mais cette volonté idéale de retrait ne l’empêche pas, comme nous tous et moi le premier, d’être véritablement dans le monde (Mitte-Welt), de pratiquer nos petites compromissions car il faut bien vivre face aux pouvoirs qui nous bâillonnent. C’est là où, à la différence de ses ancêtres, Vasile Ernu se trouve en porte à faux dans ce que je nommerais le discours du simulacre de la critique socio-politique ; et c’est là me semble-t-il la source de l’immense succès de son livre en Roumanie, certes pays de la vraie droite et d’une vraie extrême-droite, mais malheureusement pays de la fausse gauche, soit d’une gauche corrompue (PSD), soit d’une gauche d’opérette, de pleureuses professionnelles de la moraline, soit d’une gauche de séminaires universitaires et de bibliothèques sans pratique politique réelle au sein de la mobilisation populaire.
Car si l’homme n’est pas en son essence humaine (Dasein) bon comme je le pense dès longtemps en suivant Machiavel et Hobbes, s’il est mené par le mal en raison de la puissance de son intelligence mise au service de son avidité atavique (ontologique oserais-je dire !), il n’empêche, l’action politique peut parfois engendrer quelque chose de moins mauvais, de moins abjecte, de moins sinistre, de moins criminel. Mais pour cela il faut sortir du cocon de l’en-soi pour, avec la pratique collective, s’engager dans l’en-commun… or cet en-commun n’est rien moins que ce qu’Aristote désignait il y a déjà très longtemps le zoon politikon.
Claude Karnoouh
Bucarest le 17 octobre 2015





[1] Ghershom Scholem, Le messianisme juif, Ed.: Presses Pocket, Coll., Agora, 1992.
Sabbataï Tsevi. Le messie mystique, 1626-1676, Verdier
[2] Ces Sabbatéistes donnèrent à la fin du XIXe siècle les « Jeunes turcs » communauté d’appartenance d’Ata Turc et des fondateurs de la Turquie moderne post-ottomane.
[3] Pierre Pascal, sa thèse monumentale est reconnue, y compris par l’érudition russe, comme la somme sur la question, Avvakum et les débuts du Raskol, EPHE, Mouton & Co, 1963.

dimanche 13 septembre 2015

De la compassion comme censure de la pensée politique

De la compassion comme censure de la pensée politique

Personne ne peut rester insensible aux divers drames qui ponctuent depuis plus d’un an ce courant de migrations de plus en plus massives qui se déversent en Europe depuis le Proche et Moyen-Orient, depuis la Lybie et l’Afrique sub-saharienne. Les médias main stream occidentaux en ajoutent et rajoutent chaque jour dans la sensiblerie de mélodrame, surtout depuis que ce malheureux enfant kurde a été retrouvé noyé sur une plage turque près de Bodrum d’où il était parti, après que le bateau où se trouvaient ses parents a coulé au milieu des flots tempétueux. Au risque de déplaire aux pleureuses professionnelles, il convient de rappeler que celui qui entraîne sa famille et lui-même dans une telle entreprise devrait compter avec les dangers inhérents aux conditions techniques d’une navigation sur des canaux pneumatiques plus ou moins rafistolés ou des vieux rafiots à moitié pourris. Si ma pitié est totale et sans réserve pour nombre de ces malheureux, je ne succombe pas pour autant à ce Jacques Sapir nomme à juste titre la dictature de la compassion sans réflexion qui elle semble parfaitement orchestrée par les politiciens de tous bords et les médias des pays riches de l’UE, et plus particulièrement en France, en Italie, en Allemagne, puis repris par leurs imitateurs d’Europe de l’Est. Par ailleurs, les pays de l’ex-bloc soviétique et surtout ceux du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie) se montrent moins enthousiastes, voire plus que réticents. Quant à la Roumanie disons qu’elle compte peu, quoique son président ait refusé les cotas demandés, que dis-je, exigés par Madame Merkel. Tout le monde en Occident se jette de la cendre sur la tête, et ne voit pas plus loin qu’une charité qui soulage l’âme et la culpabilité à très court terme de ceux qui ont laissé faire des politiques criminelles par leur gouvernement. Mais il n’y a guère besoin d’être grand clerc pour comprendre que cela ne résoudra rien du tout sur le long terme sans qu’un changement drastique n’intervienne dans la politique occidentale vis à vis du Moyen et Proche Orients et de l’Afrique en général.
Or l’analyse de ce phénomène géopolitique (et de tous les phénomènes politiques) doit se départir de considérations moralistes, parce que confondre politique et moralisme c’est confondre les effets et les causes d’une dynamique politique quelle qu’elle soit. Nous le savons parfaitement, des politiques criminelles entraîne inéluctablement des effets tragiques, dès lors si l’on intervient pas sur les causes ce sera un perpetuum mobile. Or oublier les causes, fussent-elles multiples et parfois contradictoires, c’est marcher comme un aveugle égaré dans les ténèbres de sa propre cécité. Présentement je constate que le lacrimal généralisé, ce sentimentalisme des élites politiques, médiatiques et intellectuelles qui ne coûte rien, aucun sacrifice, est sans effet aucun sur le cours réel des choses sauf à préparer les consciences des peuples européens à accepter des solutions à venir autrement plus tragiques, et comme nous le savons de très longue date « Dieu aveugle celui qu’il veut perdre » ! Aussi est-il navrant de constater combien le lacrimal tient de plus en plus lieu de pensée, ce qui, à l’évidence, permet de mobiliser la générosité des masses trompées sur les causes et, disons-le tout bonnement, des masses tétanisées à l’idée de réfléchir un tant soit peu à un phénomène socio-économico-politique d’une telle ampleur qu’il implique toute l’histoire contemporaine du XXe siècle et son accélération avec la chute du système soviétique. En effet, la peur de penser la radicalité du phénomène paralyse la pensée d’une majorité à la fois ignorante et placée sous la férule d’autorités intellectuelles ou artistiques stipendiées pour l’occasion, tandis que les vrais décideurs organisent au travers des médias dont ils sont les propriétaires les émotions spontanées qui légitimeront les décisions d’une quasi guerre mondiale.[1] Une vision froide, cynique au sens grec du mot ou, selon la voie réaliste tracée par Machiavel, effrayerait parce qu’elle révèlerait la responsabilité massive des peuples européens dans le choix de leurs politiciens et l’acceptation de leur politique criminelle. Combien de politiciens de gauche ont-il applaudi aux bombardements de la Lybie ? Aussi une large majorité parmi les peuples occidentaux s’adonne-t-elle à la compassion compulsive et spectaculaire comme narrativité apophasique, de dénégation (« je sais bien, mais quand même ! »). Dans le contexte actuel (et les comparaisons avec d’autres époques de migrations bien plus tragiques encore ne me semblent pas de mise), lorsque j’écoute les politiciens et les « spécialistes » de tout acabit qui nous accablent de leurs commentaires prétendument savants, les bateleurs et bateleuses de l’audio-visuel, il me semble que ce phénomène de migrations sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et les mois qui suivirent en Europe la chute du IIIe Reich, survient du néant, comme advenu sans y prendre garde, comme un cataclysme naturel imprévu et imprévisible. Certes depuis au moins deux ans et demi, depuis que l’OTAN et la France en première ligne ont détruit la Lybie du Colonel Gaddafi, le nouveau régime de Tripoli ou de Benghazi laisse passer les bateaux qui se rendent en Italie, à Lampedusa, ou un peu à Malte, mais encore rien de comparable avec le présent, avec ces milliers de « réfugiés » qui arrivent chaque jour de la Turquie en Grèce, puis de là transitent par la Macédoine vers la Serbie, pour atterrir en Hongrie et de là se rendre à n’importe quel prix en Allemagne où ils semblent être accueillis à bras ouverts. Pour ceux qui se présentent en France et souhaitent la Grande Bretagne comme terre d’accueil cela semble mission impossible, le Premier ministre Cameron, sans être critiqué par l’UE, interdit l’entrée de son pays d’une manière drastique (ce que veut faire le Hongrois Orbán, mais lui est accusé d’hypernationalisme raciste : quant à moi je ne vois pas de différence entre ces deux attitudes). C’est ainsi que Calais en France est devenu le point terminal des migrants qui s’entassent dans des campements de fortune où des hommes du Moyen-Orient, d’Erythrée, d’Ethiopie, d’Afghanistan, etc… s’essaient journellement et sans succès à passer en GB en se faufilant dans les chargements des poids lourds internationaux, voire même en prenant d’assaut les trains de l’Eurotunnel.
Or cet étonnement hypocrite masque les causes réelles… Depuis l’échec de l’intervention étasunienne en Afghanistan ce pays est à feux et à sang, et plongé plus encore dans la plus grande des pauvretés ; depuis la seconde guerre d’Irak et l’invasion du pays, celui-ci est en proie à une guerre civile permanente que les soldats de la coalition Otanesque n’ont pu contenir, et ce d’autant plus que divers services, selon la grande tradition britannique, travaillent toujours à monter les communautés religieuses et ethniques les unes contre les autres, mettant la vie quotidienne de tous les Irakiens sous l’empire d’attentats sanglants ; depuis l’orchestration par l’OTAN de la guerre civile en Syrie où il est maintenant assuré que les gouvernements français, britannique, étasunien, saoudien, quatari et israélien ont armé et conseillé de prétendus « résistants modérés » qui n’ont été jamais que du lumpen recruté dans tous les pays musulmans (ou chez les détenus des prisons séoudiennes) se donnant comme islamistes radicaux et qui, échappant parfois à leur maître, intensifient à l’extrême la violence de la guerre à la fois politique et religieuse (voir les massacres de Chrétiens, de Kurdes et de Chiite) et détruisent tout le tissus social et économique villageois et urbain. Sur ce fond de violences extrêmes s’est greffée la naissance (toujours énigmatique dans les détails de sa mise en action) de l’État Islamique DAESH (ISI) dont la guerre de conquête pour l’établissement du califat a intensifié plus encore la violence guerrière et les assassinats permanents des gens non-conformes à la Charia, jetant sur les routes de l’exil des dizaines de milliers de réfugiés. Je viens de brosser une rapide description des effets de la stratégie du « chaos contrôlé » telle que l’ont théorisée les néo-conservateurs au pouvoir tant aux États-Unis que dans l’Union européenne. Ceci n’a donc rien d’un complot, c’est l’un des instruments grâce auquel, après la chute du bloc soviétique, l’empire étasunien tente d’imposer sa volonté et son contrôle sur le monde comme l’explique publiquement l’ouvrage de Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard : American Primacy and Its Geostrategic Imperatives, (New York, 1997). De l’Ukraine au Moyen orient, du Venezuela et à l’Extrême orient l’Empire doit contenir et contrôler ses ennemis réels, potentiels, voire imaginaires. Puisque la globalisation est quasiment accomplie, le monde étant devenu « the global village » les analystes devraient chercher à établir les bonnes corrélations des interdépendances mondiales des conflits.
Le raz de marée soudain de migrants venus du Proche et Moyen Orients doit être compris sous un double aspect, d’un côté en fonction de causes politiques identiques, le chaos engendré par ces guerres locales de basse intensité, mais très meurtrières pour les civils, de l’autre et cela n’est pas délié du précédent comme un phénomène politico-économique de paupérisation due à la fois à l’élimination par la force des États-nations multi-ethniques et religieux assez riche par leur pétrole comme l’Irak et la Syrie et aux effets ravageurs des politiques néo-libérales sur des pays du tiers-monde, voire du quart-monde aux économies en transition très fragiles.
En effet, un nombre important de ces migrants (en général ce sont des gens issus des classes moyennes et moyennes supérieures capables de payer un passage qui, de la Syrie ou de l’Irak à la frontière macédonienne coûte entre 5000 et 12000 euros) fuient des zones de conflits, de génocides et devraient ainsi considérés comme des réfugiés politique ? Cependant, avec eux un grand nombre utilisent aussi la situation politique pour masquer une émigration purement économique qui en fait de vrais migrants et non des réfugiés politiques : mes grands parents paternels qui quittèrent ainsi la Russie en 1919 pour des raisons éminemment politiques, étaient considérés comme de vrais réfugiés politiques ; en revanche les masses rurales d’Europe centrale et orientale qui quittèrent l’Allemagne, l’Empire russe, l’Autriche-Hongrie avant 1914 pour les États-Unis, hormis les juifs menacés de mort par les pogromes, étaient des émigrés économiques. Pour une analyse politique sérieuse la différence est de taille. En effet, que nos pays occidentaux soient ouverts à tous ceux qui sont menacés directement dans leur vie rien que de plus normal ; en revanche que nos pays accueillent massivement une main-d’œuvre qui pèsera très lourdement sur le marché du travail européen déjà marqué par des taux chômage historiquement très élevés ou, par ce qui est généralisé en Allemagne, le travail précaire, cela n’a pas le même enjeu politico-économique.[2] Dans un cas on intègrerait des réfugiés, dans l’autre on crée une nouvel armée de réserve de travailleurs à bon marché afin de briser les velléités revendicatrices du prolétariat européen quelles que soient ses origines. On peut anticiper sans trop d’erreur ce qui va arriver en donnant l’exemple espagnol. Lorsque des travailleurs saisonniers marocains de l’agriculture du sud du pays se mirent en grève pour protester contre des conditions de travail quasi esclavagistes, ils furent aisément remplacés par l’arrivée massive de Roumains qui acceptaient des salaires de misère et des logements que le chien du propriétaire eût refusé à coup sûr. Que les présidents des patronats allemand, français et belge, le ministre de l’économie allemand (CDU) chantent en cœur les bienfaits de cette émigration massive pour l’économie de leur pays respectifs et de l’Europe occidentale, ne semble pas surprendre l’attention critique des gauchistes et des pleureuses droit-de-l’hommisme professionnelles dans leur enthousiasme charitable. Quant à moi, je n’ai jamais vu les représentants du grand capital soutenir une action politico-économique sans qu’il y ait à la clef de la plus-value à récupérer d’une manière ou d’une autre. Car allemand, français, belge ou britannique, le capital est le même, il n’a qu’un seul but : le plus grand bénéfice possible le plus vite possible.
Dans son dernier article Zizeck pointe bien la problématique de cette crise où ni les solutions néo-libérales du laisser faire généralisé ni celles de la gauche humaniste du type « accueillons tous le monde » ne seraient à même de résoudre le problème comme par enchantement, car elles ne répondent en rien au défi mondial que révèle cette crise.[3] Si on suit les néo-libéraux ou les gauchistes de diverses obédiences nous dit Zizeck, et qu’on ouvre les portes de l’Europe à tout va, il est assuré que dans les deux ou trois ans à venir, tout au plus, nous assisterons à des révoltes populaires de la part des peuples européens, révoltes qui mèneront à coup sûr à des guerre civiles généralisées, une forme renouvelée de la Weltbürgerkrieg de Carl Schmitt. Or nous Européens depuis deux mois sommes placés devant un fait accompli dont l’origine est quelque peu mystérieuse (et que très peu veulent interroger), le raz de marée des émigrants. Certes on ne peut renvoyer ces gens, du moins une majorité. De ce point de vue les maîtres occidentaux du monde ont très bien joué le coup de la charité et de l’humanisme des gens pour tenter, une fois encore, de briser toute résistance des peuples européens à la mondialisation du pouvoir des banques et des très grandes entreprises, des fonds de pensions anglo-saxon et des autres grands joueurs de la spéculation économique.
De plus l’articulation de la légitimation de cette soudaine et étrange hospitalité (les travailleurs d’Europe de l’Est ne sont plus tellement les bienvenus à l’Ouest, et les Tsiganes encore moins) s’incarnant comme on le dit « dans le discours des valeurs de l’humanisme propre à l’Occident européen » est un faux-semblant offert aux amnésiques et aux ignorants par des cyniques sans scrupules. C’est en quelque sorte le simulacre proposé par le maître vis à vis de l’esclave, celui-là obligeant celui-ci à tenir le langage de la pitié pour mieux ensuite le contraindre. On retrouve ici exactement le schéma narratif du colonisé qui est conduit à tenir le langage du maître pour justifier les bienfaits civilisationnels de la colonisation.[4] En effet, le langage de l’humanisme des valeurs occidentales est à coup sûr le pire des simulacres politiques que j’ai pu lire ou écouter ces dernières semaines. Car, à quelles valeurs humanistes occidentales ces bonimenteurs de gazettes, d’émission audio-visuelles, voire de revues académiques se réfèrent-ils ? Au whisful thinking de l’idéalisme de rêve des néo-kantiens toujours en retard d’une bataille, aux merveilles de l’Inquisition, aux Guerres de religions, à la Guerre de Trente ans, au génocide du Wurtemberg par les troupes du Grand Roi, Louis XIV, au radicalisme sans pitié des révolutionnaires de la Terreur, à la colonisation de l’Amérique et à l’Holocauste de Indiens des Caraïbes, du Nord et du Sud, au commerce mondial des esclaves, aux Carpetbaggers du Deep South, à l’extermination des Zoulous et des Boers, aux boucheries des champs de bataille de la Première Guerre mondiale, à celles plus étendues de la Seconde, aux camps de concentration et d’extermination nazis, à la Guerre d’Algérie et à la torture systématique des prisonniers du FLN, à la Guerre du Vietnam avec la napalmisation des populations civile et le Yellow rain, à l’usage des munitions à uranium appauvri par l’OTAN lors des Guerres de Yougoslavie, d’Irak et d’Afghanistan, au dernier bombardement systématique de Gaza, à la démolition de la Lybie… Bref de quoi nous parle-t-on ?… Car, de fait, les seules valeurs de l’Occident que je connaisse se nomment valeurs d’échange et se négocient dans les quelques grandes bourses qui dominent le monde économico-politique…
Il n’est pas de mystère quant à une possibilité théorique d’un règlement réel du problème des migrants. Il ne pourrait avoir lieu qu’avec un changement radical de politique au Moyen-Orient et en Afrique. C’est le vœu de Zizeck, vœu d’une grande justesse, mais aujourd’hui totalement  irréaliste parce que le Capital mondialisé sous la houlette étasunienne a précisément besoin de ce chaos plus ou moins maîtrisé pour maintenir sa griffe sur les ressources énergétiques du monde et bloquer toute émergence de nouveaux pouvoirs mondiaux (ce qu’il a du mal à réaliser avec la réémergence de la Russie et l’émergence de la Chine). L’Empire et ses commensaux sont prêts à tout pour arriver à leurs fins, et repousser sans cesse les termes de leur décadence (« tout empire périra », écrivait le grand historien des relations internationales Jean-Baptiste Duroselle). Pour ce faire, Ils sont prêts à organiser le déplacement de milliers de personnes en mettant à feu et à sang des pays aux gouvernements légitimes, mais récalcitrants à leurs commandements. Certes, comme toute politique, il est une part d’inconnue dans les décisions des maîtres, car l’aléa est le propre de la liberté dans l’histoire qui est un devenir qu’aucun initiateur ne peut maîtriser en totalité, voire prévoir, mais il n’empêche, pour contrôler la situation il leur semble avantageux d’étendre à l’Europe une partie du chaos afin de briser pour au moins un siècle ce qui peut encore rester de pouvoir aux classes ouvrières européennes. C’est pourquoi demain on peut s’attendre ici et là à diverses guerres civiles larvées. Et je n’en veux pour preuve que de rappeler combien Madame Merkel appelle de ses vœux la constitution d’une force de police militaire européenne transnationale qui pourrait intervenir ici ou là dans le cadre de l’UE, évitant, autant que faire se pourrait, des solidarités nationales entre une force de police locale et des hommes révoltés… Sans me faire prophète, il me semble que demain « There will be blood » sur notre sol européen, ce que, comme une prémonition mortifère, nous annonça à la fin du siècle dernier la Guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie… Ainsi les droits-de-l’hommiste professionnels auront très bientôt beaucoup d’autres larmes à verser… Je souhaite qu’ils en aient de larges réserves à la hauteur des crimes de masse qui s’annoncent…
Claude Karnoouh
Bucarest 11 septembre 2015



[1] MichelOnfray :http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/09/10/31003-20150910ARTFIG00382-michel-onfray-on-criminalise-la-moindre-interrogation-sur-les-migrants.php

[2]Jacques Sapir : http://www.info-contre-info.fr/economie-societe-video/videolorsque-lallemagne-veut-accueillir-800-000-emigrants-cest-un-tres-beau-geste
Jean-Michel Gradt.http://www.lesechos.fr/20/02/2015/lesechos.fr/0204174006166_allemagne---12-5-millions-de-personnes-sous-le-seuil-de-pauvrete--un-record.htm
[3] Slavo Zizeck : http://www.lrb.co.uk/v37/n18/slavoj-zizek/the-non-existence-of-norway
[4] Albert Memmi : Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Paris, 1957.

vendredi 7 août 2015

Le Printemps grec des illusions perdues.

Le Printemps grec des illusions perdues.

Dans la nuit du 12 au 13 juillet 2015, après la victoire triomphale du non (OXI) au référendum du 5 juillet 2015 qui offrait à Alexis Tsipras une légitimité que ne possède aucun des chefs d’État de l’UE, et dès lors que son ministre des finances Varoufakis donnait sa démission le lendemain même de la victoire, le Premier ministre grec se rendait sans conditions aux exigences terrifiantes de contrôle économique et financier formulées par l’Allemagne, la France, la présidence de l’UE, l’Eurogroupe et la BCE. La stupeur fondit sur tout ce qui s’autoproclame gauche radicale en Europe. Comment, après un vote aussi massif accordant une confiance quasi totale à son programme d’anti-austérité et de maintient dans l’UE, Tsipras a-t-il pu accepter des conditions économiques plus rudes encore que celles contre lesquelles le peuple avait voté ?
Divers analystes de gauche, souvent parmi les plus sérieux ont immédiatement parlé de trahison, donnant ainsi raison aux critiques avancées par le KKE (le parti communiste grec) dès avant la victoire de Syriza au mois de janvier 2015 par lesquelles il avait refusé toute alliance gouvernementale parce que le programme d’économie-politique de Syriza lui paraissait flou et peu radical par rapport aux exigences financières imposées par la Troïka d’une part et, de l’autre, par rapport au positionnement face à la zone euro et à l’appartenance à l’UE. Cependant il y a mécompréhension profonde et la gauche radicale européenne ne devrait guère s’étonner de ce qui apparaît à première vue comme un virage à 180°. En effet, la possibilité de modifier la purge économique drastique imposée par des négociations tactiques avec la Troïka était au cœur même du programme de la majorité de Syriza. En résumé, d’une part lutter contre l’austérité et de l’autre ne pas quitter la zone euro, en d’autres mots, transformer la politique imposée à la zone euro par l’Allemagne et la BCE avec une action de critique interne menée dans le cadre même de l’euro-zone comme le soutiennent encore et toujours dans le plus total aveuglement idéologique le parti communiste et le Parti de Gauche en France et… Podémos en Espagne. Or les meilleurs critiques français de la politique prônée par l’Allemagne (la France ne compte pas, elle ne joue qu’au faire-valoir de l’Allemagne), Jacques Sapir et Frédéric Lordon ont démontré articles après articles, le premier sur son blog, le second dans Le Monde diplomatique, que cette option n’était pas viable en raison de la volonté politico-financière de l’adversaire qui veut en découdre avec n’importe quel opposant à sa politique, c’est pourquoi il ne peut admettre aucune dérogation à sa loi car il sait que toute faiblesse de sa part vis à vis de la stratégie politico-économique qu’il a imposé à la zone euro par la force pourrait en un instant voler en éclats. En effet, vouloir la fin de l’austérité et demeurer dans la zone euro relève de la quadrature du cercle, c’est à proprement parler Mission impossible ! Or, au moment du référendum, tous les sondages faits en Grèce par des organismes autonomes grecs ont montré que parmi les Grecs favorables à Syriza une majorité souhaitait simultanément la fin de l’austérité et surtout pas de Grexit !!! Comme les autres peuples européens (y compris ceux de l’ex-bloc soviétique) les Grecs (et pour rester dans le contexte culturel local) veulent l’huile d’olive et l’argent de l’huile d’olive. Le peuple souhaite donc vivre dans un pays de cocagne sans payer le prix de son émancipation du statut de protectorat néocolonial, de sa souveraineté économique recouvrée, de fait, de sa souveraineté politique en devenir…  Sans le savoir, les Grecs appellent de leurs vœux la servitude volontaire face aux diktats des maîtres de l’euro-zone, les Allemands. Or ce qui semble à peu près assuré c’est qu’au bout du compte et des comptes ils n’auront que sueur et larmes, le lot sempiternel des vaincus de la pauvreté.
Cet état d’esprit de la majorité de la société grecque était parfaitement connu de Tsipras qui n’as pas eu le courage (ou qui en a été dissuadé) d’expliquer pourquoi l’option ni-ni était intenable. Varoufakis quant à lui l’avait parfaitement compris qui avait élaboré un plan B de lutte contre la volonté de la BCE de mettre en état de mort cérébrale le système bancaire grec. Commencer par créer une monnaie parallèle pour peu à peu desserrer l’étau monétaire mis en place par la BCE. Le ministre des finances du premier gouvernement Tsipras souhaitait l’expliquer par le menu détail aux citoyens afin qu’ils se décidassent en véritable connaissance de cause. Le peuple eût été mis devant ses véritables responsabilités, devant la réalité tragique d’une situation qui eût exigé des mesures drastiques (et violentes) comme le contrôle des changes et de la circulation des capitaux, la mise sous tutelle gouvernementale de la banque centrale grecque (ce que la Hongrie libérale de Orbán a déjà fait), la saisie des réserves des banques privées, mais aussi celles des entreprises étrangères soupçonnées de malversation et de corruption, la mise en place d’un retour progressif à la monnaie nationale qui viendrait peu à peu suppléer à l’arrêt de l’alimentation en euros de la part de la BCE (ce qu’avait décidé Draghi l’homme de Goldmann Sachs placé à la direction de la BCE) et enfin le refus d’appliquer les sanctions contre la Russie ce qui eût permis d’exporter à nouveau une grande partie de ses produits agro-alimentaires, assurant derechef des rentrées de devises… Or tenir un tel discours de vérité implique d’être aussi capable de dire au peuple que les moments qui suivraient immédiatement le Grexit seraient très douloureux en raison de la violence de la guerre économico-politique menée contre le gouvernement grec par les technocrates bruxellois et ceux de la BCE, tous non-élus. Violence impliquant un possible coup d’État militaire et policier. On le sait, Tsipras et son équipe n’avait rien prévu de tel, pas de plan B de résistance à la volonté d’anéantissement concoctée par les « bons démocrates » de Bruxelles et de la BCE, parce qu’il pensait soit naïvement soit par manœuvres sournoises que le détournement de la volonté populaire fournirait le prétexte aux dirigeants de l’UE de concéder quelques apaisements spectaculaires comme un rééchelonnement de la dette par exemple (souhaité par le FMI).
En France à la gauche de la gauche les avis sont partagés entre ceux qui s’illusionnent sur les possibilités de modifier de l’intérieur les conditions de fonctionnement de l’UE  (Laurent du PCF ou Mélenchon du PdeG) et certains comme Nikonoff d’Attac qui affirment que nous avons eu affaire à une véritable trahison de la part de Tsipras. Ni la première ni la seconde de ces affirmations me paraissent justes tant qu’elles ne s’attachent pas à expliciter les ambiguïtés subjectives qui modèlent la majorité du peuple grec… Ainsi, dès lors qu’il n’y aurait pas eu trahison pourquoi nous sommes confrontés hors de la réalité objective de la crise politico-économique à une sorte de subjectivité quelque peu schizoïde de la majorité du peuple grec qui refuse de se donner la possibilité d’une sortie de crise, c’est-à-dire qui refuse d’assumer son incapacité à prendre véritablement son destin en main et ce quel qu’en soit le prix à court terme.
Pour comprendre la faille entre l’analyse objective que font des économistes tels Sapir, Lordon ou Nikonoff et l’état des mentalités populaires grecques en-deçà et au-delà des rapports de classe qui bien évidemment sont au travail, il nous faut revenir sur les quarante dernières années qui précèdent la crise grecque et la crise européenne. A leur manière, quelque peu différée, les Grecs eux-aussi ont connu une sorte de trente glorieuses. Dès la fin de la dictature des colonels afin d’intégrer le pays dans l’orbite européenne des facilités financières exceptionnelles ont été accordées à la Grèce (comme au Portugal après la révolution des œillets), permettant très rapidement de couper l’herbe sous le pied des communistes qui auraient pu ramasser la mise après des années de dictature fascistoïde.  La liberté de circulation et de travailler au sein de l’UE et l’attribution de subventions sérieuses et non remboursables offraient aux citoyens restés au pays des bénéfices économiques auxquels il faut ajouter le développement du tourisme de masse pour les habitants des pays riches de l’Europe de l’Ouest et du Nord. Un tel boum économique engendra immédiatement l’explosion de la consommation, l’installation d’un bien-être matériel inespéré auparavant.
Pour saisir l’ampleur de ce phénomène, il convient de rappeler qu’à l’échelle de l’Europe il se passe aujourd’hui ce qui se faisait en Italie pour le Mezzogiorno : le Nord industriel et riche payait le prétendu développement d’un Sud qui hormis l’agriculture, laissait s’installer le gouffre sans fond des malversations de la spéculation foncière liées à la Maffia où s’engloutissait des sommes immenses dans le bétonnage systématique et totalement inconséquent du littoral et des principales villes, Naples, Palerme, Reggio Calabria, Foggia, etc. Or ce qui arrive présentement en Italie avec le programme de la Ligue du Nord qui refuse de payer pour le Mezzogiorno s’est étendu à l’échelle de toute l’UE. Le Nord en l’espèce l’Allemagne, mais aussi le Danemark, la Hollande, la Finlande (ainsi que les colonies directes de l’Allemagne que sont les anciens pays du bloc soviétique récemment intégrés pour des raisons politiques dans l’UE) refusent de payer pour le Sud. Mais le Sud n’en a pas véritablement conscience. La majorité des Grecs pour qui l’austérité est insupportable pensent qu’au bout du compte les pays riches finiront par assouplir leur politique économique s’ils se montrent aujourd’hui dociles. Les gens ont l’espoir (insensé à mon sens) qu’à la fin des fins tout s’améliorera s’ils acceptent les rigueurs présentes imposées par Berlin et Bruxelles, que la Troïka finira bien par réduire la dette et que l’abondance reviendra comme avant. Illusion mortifère certes, mais qui détermine la subjectivité d’une majorité des électeurs de Syriza comme les sondages le montraient durant les jours précédant le référendum.
Tsipras avait compris cette état d’esprit comme la majorité de Syriza avant même les élections, c’est pourquoi ils jouent avec le discours habile du ni-ni : pas d’austérité, mais pas de sortie de l’Euro. Or pour gagner les élections il fallait aussi énoncé la position plus ferme de la fraction de gauche de Syriza représentée par Theodorakis et surtout Varoufakis. Ce dernier fut donc éliminé du gouvernement dès le moment où les choses sérieuses se négocièrent. On comprend ainsi pourquoi le KKE refusa la plateforme électorale de Syriza préférant ne pas endosser la responsabilité de ce qui apparaît comme un revirement total et, au yeux des naïfs, une trahison. Tsipras n’a pas trahi, il a un moment gauchi certes son discours, mais comme Podémos issu du mouvement des Indignés, il représente la majorité du peuple qui ne veut pas tenter, avec tous les risques que cela comporte (guerre civile, guerre économique ouverte, coup d’État militaro-policier), la grande aventure politique de la lutte contre le système de l’esclavage instauré par la dette : la grande lutte pour l’émancipation. Aventure qui aurait engendré certes un temps de grande austérité, mais au bout duquel la souveraineté nationale aurait été reconquise avec en ligne de mire un nouveau modèle européen de développement qui n’aurait pas été sans rappeler certaines expériences d’Amérique du Sud comme celle de l’Equateur ou de la Bolivie.
Alea jacta est ! L’action de Tsipras et de la majorité de Syriza démontrent à ceux qui ne l’aurait pas encore compris que toute action de révolte contre l’ordre économique dominé par la suprématie de la finance ne se peut déployer sans violence, voire sans violence extrême, parce que les actions des maîtres de l’économie sont marquées du sceau de la plus extrême violence comme l’a montré le coup d’État bancaire mené par la BCE sous les ordres de Draghi[1] et dénoncé par Varoufakis, lequel est présentement accusé de Haute Trahison par une cour de justice de son pays, comme si défendre les intérêts vitaux et la souveraineté de son pays serait un crime de lèse-UE.[2] Or c’est bien cette majorité qui, ayant voté non (OXI) a simultanément refusé son émancipation. Elle nous montre une fois encore combien les trente glorieuses de la consommation et du crédit facile ont enchaîné les peuples à l’ordre mondial capitalisto-technique d’une manière bien plus efficace que toutes les politiques traditionnelles de répressions policières, lesquelles pourraient être remise au goût du jour si le besoin s’en faisait sentir en cas de véritables révoltes. Par exemple, la création d’une police militaire européenne est là pour nous en convaincre.
Aussi faut-il nous rendre à l’évidence… L’Europe de l’UE est plongée déjà depuis longtemps dans une sorte de déserrance de la politique dont des personnages comme Mélenchon et les leaders syndicaux, y compris ceux qui se prétendent les plus radicaux, sont les figures emblématiques. Le productivisme, se nommerait-il aujourd’hui Bio, incarne la course folle de l’alliance du capital et de la techno-science contre l’épuisement de ses taux de profit. Et rien, pas même les plaidoyers des illusionnistes universitaires de la décroissance (cf. Alain Caillé) ne peuvent en arrêter la dynamique qui est la structure intime du système, laquelle modèle tant la gauche que la droite dans une subjectivité identique de l’asthénie politique où l’histoire n’est plus lutte, mais gestion plus ou moins répressive. Ce mélange de productivité, de consommation réelle ou imaginaire sans limite et de dette en perpetuum mobile a corrodé en Europe toute volonté pour un agir collectif où se tiendrait l’espoir, certes fragile, de gagner l’émancipation de la dictature des banques, du FMI, de la BCE, de la Commission européenne et de l’Eurogroupe et des grandes multinationales qui commandent au devenir économique (i.e. consumériste et productiviste).[3] Voilà qui explicite les faillites des gauches européennes prétendument radicales comme Podémos en Espagne, le PCF et le parti de Gauche en France.[4] Le temps d’indigence (Durftigerzeit), celui de l’esclavage moderne est bien accompli comme le sceau nihiliste de la modernité tardive que le poète (Hölderlin) et le philosophe (Nietzsche) avait prophétiquement entrevu au début et à la fin du XIXe siècle.
Claude Karnoouh
Les Spis (Cévennes) 5 août 2015


[1] « Le blocage de l’alimentation en euros des banques organisé par la BCE à la fin du mois de juin 2015 », Jacques Sapir, Pour Varoufakis in RussEurope, 30 juillet 2015.
[2] Jacques Sapir, op.cit., « Le véritable coupable de Haute Trahison est le Premier ministre conservateur Samaras qui a permis cet état de protectorat digne de l’époque coloniale et que justement Varoufakis avait dénoncé. »
[3] Aussi surprenant que cela puisse paraître, le vice-ministre des finances italien, membre du Parti démocrate, a dénoncé la zone euro comme la machine de guerre politique du néolibéralisme dans un texte publié sur le blog de Varoufakis. Cf., Stefano Fassina, « For an alliance of national liberation front », 27 juillet 2015.
[4] Nous ne parlerons point ici des gauches ou prétendues telles des anciens pays du bloc soviétique, hormis quelques groupuscules para-communistes ou trotskistes, toutes confondent charité et politique, animation culturelle (en général les gesticulations pseudo-contestatrices de l’art contemporain) et action politique. Toujours frileuses lorsqu’il s’agit d’entrer dans l’agir radical (i.e. la violente inhérente à l’histoire comme nous le rappelle Hegel avant Marx), elles sont toujours prêtes à tous les compromis pour trois francs quatre sous de bourses ou de subventions attribuées par l’UE ou l’une de ces multiples ONG qui ne sont que des couvertures prétendument désintéressées mises en place par les gouvernements occidentaux pour fabriquer de petits cadres toujours prompts à entonner les louanges de Bruxelles ou de Washington y compris sous la forme d’une opposition autorisée à sa Majesté le pouvoir impérial de la Troïka.