jeudi 2 mars 2017

Bobos contre « sans-dents » ou la lutte de classe à la roumaine

Bobos  contre « sans-dents » ou la lutte de classe à la roumaine

Tout et son contraire ont été écrits sur les récentes manifestations de Roumanie, sur l’enthousiasme des jeunes cadres et des employés des multinationales présentes à Bucarest, ainsi que celui d’une grande partie des jeunes universitaires, d’une partie des lycéens qui s’étaient rassemblés sur la Place des Victoires. Tout aussi a été écrit sur les gens en général plus âgés, les petits employés, les ouvriers, en bref, les gens de peu qui manifestaient devant la résidence officielle de la Présidence de la République, au Palais Cotroceni… Oui tout a été dit sur les réseaux sociaux en majorité opposés à la décision du PSD de promulguer une ODG (ordonnance de gouvernement) tard dans la nuit. On a vu ainsi se déployer un déchaînement de violence contre le parti vainqueur des élections, une rancœur autocensurée a éclaté en des discours de haine d’une violence inouïe. Et d’un seul coup le droit constitutionnel est devenu la spécialité de la masse des manifestants, comme si l’ODG avait été une innovation anticonstitutionnelle.
Disons-le d’emblée, je n’ai pas de sympathie pour le PSD à l’exception de Gabi Cretu. C’est un parti de petits « barons » locaux, de paysans parvenus, trop vite parvenus, en partie mafieux en partie habiles en affaire, mais tout-petits. Qu’on me pardonne cette faiblesse bourgeoise, mais j’ai toujours apprécié les bonnes manières, même chez les révolutionnaires du tiers-monde que j’ai eu l’honneur de rencontrer naguère, dans ma jeunesse militante. Toutefois mes goûts de dandy un peu cynique ne peuvent en aucune façon servir de grille d’analyse pour de tels événements qui ont mobilisé, à peu près 150.000 personnes les meilleurs jours. Redisons-le aussi d’emblée pour que mon propos soit clair, l’impardonnable faute tactique de Monsieur Dragnea de faire promulguer une ODG (c’est à dire un article de loi sans vote ni débats) à peine installé au pouvoir le gouvernement Grindea qu’il dirige de fait depuis sa place de président de la chambre, est une faute politique grave pour laquelle le parti payera longtemps. Preuve que ce Monsieur est bien ce que disaient ses adversaires, un petit joueur, un stratège d’estaminet de province éloignée, un tribun de gargote.
A cet enthousiasme levant des foules à l’encontre de la corruption du PSD illustrée par cette ODG, il faut ajouter chez les mêmes manifestants des paroles d’une haine biologique lancée vers le camp adverse, contre les vieux, les « analphabètes » ou presque, les paysans, les retraités, les pauvres en général qui vivraient aux crochets des actifs, des gens cultivés, diplômés, sérieux, courageux et honnêtes. Bref d’un côté le bien, de l’autre le mal incarné par des hommes et ces femmes qu’il faudrait éliminer, auxquels on devrait retirer le droit de vote, en bref auxquels il conviendrait d’appliquer un programme d’eugénisme social. J’entends dans ces phrases un écho pas si lointain du programme appliqué aux handicapés par un certain peintre viennois raté qui fit néanmoins une des plus importantes et criminelles carrière politique au cours du XXe siècle. Toutefois dans la bouche de ces nombreux apprentis bobos ou apprentis bourgeois qui se prétendent défenseurs de l’État de droit, il y a, de fait, une profonde méconnaissance du droit : paradoxalement ils affirment défendre l’État de droit et de fait, souhaitent une République où les juges et les services contrôlent le politique !  Car l’ODG est inscrite dans la constitution comme le sont et l’état d’exception et l’état d’urgence.  L’ODG numéro 13 n’est donc pas inconstitutionnelle, mais elle a été vue et perçue comme inconstitutionnelle car elle se présentait comme une opération ad hoc afin sauver de l’inculpation quelques politiciens non seulement au pouvoir, mais, on l’a oublié, simultanément dans l’opposition. De fait, il eût fallu préciser qu’elle était certes légale mais dans le contexte de la décision de la promulguer, elle apparaissait illégitime. Or si l’on s’en tient à une tradition qui remonte aux Grecs et se poursuit jusque dans la modernité, une loi illégitime est une loi inique, et le Prince qui la promulgue comme ordonnance ou la fait voter par sa majorité, devrait, si tel avait été le cas de ceux qui se sont mobilisés contre l’ODG numéro 13, être déchu, et ceci devrait être étendu à tout le gouvernement et à tous ceux qui appartiennent à son parti et en auraient accepté le contenu. Or, ce n’était pas là le mot d’ordre de ceux qui, dans un premier temps manifestaient, ils voulaient l’abrogation de cette ordonnance. Pays démocratique, la Roumanie permet aux citoyens de s’exprimer par des manifestations de rue, même si celles-ci de son pas autorisées. La police anti-manifestation, la gendarmerie y est, sauf rarissime exception, plutôt bon enfant, rien de comparable avec les polices françaises, italiennes ou étasuniennes. A cela il faut ajouter que la plupart des membres de la génération qui manifeste aujourd’hui contre le gouvernement n’a pas connu, les grandes manifestations de décembre 89, le très violent conflit avec les mineurs ou les batailles rangées entre Roumains et Hongrois de Târgu Mures en mars 90. Jeune adultes célibataires, jeunes couples avec ou sans enfants, avec animaux de compagnie, nous avons affaire à des diplômés du niveau de la maîtrise ou pour un petit nombre, avec doctorat, pour l’essentiel des diplômés en sciences économiques, sociologie, journalisme, langues étrangères, management culturel et droit. Si donc, l’illégitimité perçue de cette ODG avait été énoncée clairement, les manifestations eussent dû dès le début exprimer la « volonté générale » d’en découdre avec le gouvernement PSD-ALDE et demander non seulement la démission de tout le gouvernement, mais la tenue d’élections nouvelles sous prétexte de forfaiture du pouvoir législatif. Ceci était d’autant plus qu’en filigrane, dans un geste totalement inconstitutionnel, le Président, sûrement conseillé par les représentants du groupe Soros dans son cabinet (entre autres personnes par Madame Pralong pour ne la pas nommer) s’est mêlé aux manifestants pour déclarer son soutien et les appeler : « mon peuple » (sic !...) Cependant, entre la légitime indignation d’une partie de la population urbaine jeune et moderne, voire hypermoderne (même si cette modernité n’est que parodique, qu’une sorte de bovarysme local), et le style réel des appels à manifester sur les réseaux sociaux prétendant simultanément à une spontanéité de la mobilisation et des rassemblements, il y a un hiatus qui m’oblige à songer à quelque chose de bien plus organisé au travers de ces mêmes réseaux sociaux.
Ayant milité dans les associations étudiantes communistes, puis dans l’un des syndicats de l’enseignement supérieur français (SNES-Sup), j’ai quelques notions quant à l’organisation de manifestations d’une certaine ampleur. Certes on peut, sur un lieu de travail quelconque, retrouver un groupe de salariés insatisfaits ou indignés par une injustice patronale ayant déclenché une grève spontanée, mais dans une grande ville, de surcroît une capitale où la socialisation est par essence atomisée en quartier, appartements et lieux de travail dispersés sur une grande étendue, rassembler 20.000, puis 50.000 personnes et enfin 150.000 cela ne se fait pas avec le bouche à oreille entre voisins, il faut une force mobilisatrice organisée, capable de réunir des gens éparpillés. Ce travail a été fait par un certain nombre d’ONG qui sont unies pour la plupart par un plus petit dénominateur commun, elles émargent toutes plus ou moins à des fondations liées à l’Open society dont Monsieur Soros serait le mécène permanent depuis plus de quarante ans dans tous les pays non seulement de l’ancien bloc soviétique, mais encore en Asie du sud-est ou en Amérique latine. Je sais bien, selon l’adage français, que l’on ne prête qu’aux riches, mais toute la fortune de Monsieur Soros qui est certes conséquente, ne suffirait pas à financer non seulement de vastes opérations culturelles (la CEU par exemple), mais plus encore des opérations politiques comme les révoltes dites « Orange » ou Printemps arabe. Au risque de lui déplaire, mais peut me chaut, Monsieur Soros n’est qu’un intermédiaire comme l’avaient prouvé ses spéculations contre la livre et le franc au milieu des années 90 où les autorités françaises d’alors (Président Chirac) avaient découvert qu’il était l’intermédiaire de l’État américain et des pétromonarchies[1]. A l’époque le franc avait résisté grâce à un soutien massif de l’Allemagne, mais la livre non, le bénéfice attendu devait être gigantesque, mais la Bundesbank fit en partie capoter l’affaire. Bref, ce genre de service d’intermédiaire se paie et se paie très cher. Mais personne en Roumanie ne s’est interrogé sur la manière d’acquérir une telle fortune en aussi peu de temps ? Car Monsieur Soros n’est ni Rockefeller ni Pierpont, ni Rothschild, ni Ford, ni Goldman Sachs, ces immenses fortunes-là ont mis plus d’un siècle pour devenir ce qu’elles sont. C’est ainsi que l’on fait passer pour de la générosité philanthropique ce qui n’est au bout du compte que des interventions étatiques déguisées en opérations caritatives privées, en aide à l’apprentissage de cadres devant former l’armature administrative et politique d’un pays prétendument démocratique. Selon le vieil adage toujours d’actualité, « dis-moi qui finance et je te dirai qui dirige la musique ». Il était donc suffisant de repérer les sites mobilisateurs sur Facebook pour voir que diverses ONG, diverses figures autoproclamées comme représentantes de la société civile (où comme par hasard on ne trouve jamais d’ouvriers, de simples salariés, encore moins de paysans ou de retraités) étaient mobilisées pour fournir les thèmes des soirées sur la Place des Victoires, depuis les slogans jusqu’aux représentations, une fois c’est le drapeau national, une autre fois les téléphones portables allumés, etc… ? Quant à moi, j’ai, depuis fort longtemps, appris de la philosophie politique comme de la sociologie politique qu’il n’y a de représentants légaux d’un peuple en sa diversité sociale, ethnique et religieuse que les hommes et les femmes que ce même peuple élit au suffrage universel.
Revenons à présent à notre propos initial. L’ordonnance de gouvernement numéro 13 promulguée au journal officiel est d’une parfaite légalité, puisqu’elle a été conçue, rédigée et signée par des ministres issus d’une élection démocratique non contestée. Que la manière et le but aient pu paraître abusif, qu’il y a là quelque chose dans l’ordre de la morale qui outrepasse le mandat qui avait été donné à ces politiciens, je le conçois très bien. Toutefois, en ayant désigné cet acte comme une énorme faute tactique qui, à mon humble avis, devrait être sanctionnée au sein du parti en remplaçant par exemple Monsieur Dragnea à la tête de la chambre des députés et de son parti, je n’ai ainsi manifesté aucun parti-pris particulier. Aussi l’exigence de son abrogation doit-elle se réduire à un acte visant la critique de l’illégitimité éthique de cette ordonnance particulière, et non de l’article de la constitution qui le permet. En effet, que je sache, depuis 1991 tous les gouvernements ont usé et abusé des ODG sans que cela ne soulevât l’ire des prétendus démocrates, lesquels, dans la vie quotidienne, n’hésitent jamais à donner ici et là un bakchich pour obtenir ce dont ils ont besoin et mettre ainsi de l’huile dans les rouages du fonctionnement administratif, technique ou médical.
Mais à écouter les dirigeants des sites des ONG-s « démocratiques » qui nous présentent la massive mobilisation comme le résultat d’une coagulation sociale spontanée, on se serait cru dans une sorte de conte de fées politique irénique ! Quant à moi, je dirais à ces gens-là, de véritables ONG-istes professionnels, « qu’il ne faut pas prendre les enfants du Bon dieu pour des canards sauvages ! » En d’autres mots, plus directs : il ne faut pas pendre les lecteurs des réseaux sociaux un peu avertis de la chose politique et syndicale pour des naïfs ou des imbéciles. J’ai, comme l’ai fait remarquer, assez participé dans ma jeunesse à des manifestations étudiantes ou universitaires pour savoir que la spontanéité cela s’organise. Même en 1968, les très grandes manifestations, y compris les luttes nocturnes avec la police n’étaient pas spontanées, trotskistes de diverses obédiences, anarchistes, une partie des étudiants communistes, jeunes syndicalistes de la CGT avaient travaillé avec leurs réseaux dans leurs milieux professionnels ou universitaires pour mobiliser les gens. Qu’il y ait eu sur la Place des Victoire quelques milliers de naïfs (coàda de topor) appelés par leur légitime colère à venir hurler leur haine et leur dégoût face au gouvernement j’en conviens aisément, mais si l’on suivait avec attention les discours des leaders des ONG-s habituellement mobilisatrices sur Facebook, il sautait aux yeux que c’était ces gens-là qui appelaient aux rassemblements en intensifiant les angoisses et en fournissant mots d’ordre, slogans et thèmes de banderoles… Puis, les soirs suivants, après le drapeau national, on vit apparaître des drapeaux de l’UE, comme si l’UE avait quelque chose à voir avec ces décisions constitutionnelles. Dès lors l’origine des organisateurs de ces manifestations s’éclaircissent partiellement. On devine ici et là, les signes de députés européens qui, à Bruxelles, travaillent en permanence à soumettre l’économie et la politique roumaines aux décisions des pouvoirs financiers internationaux de manière à contrer toute volonté gouvernementale, même la plus timide, d’augmenter les salaires minimaux et les retraites, d’améliorer un tant soit peu la situation des médecins et des infirmières, des professeurs et des instituteurs, etc., et, last but not least, de prévoir pour les compagnies multinationales un contrôle plus ferme de leurs impositions sur les bénéfices et de l’exportation des bénéfices énormes qu’elles réalisent en Roumanie[2]… Nous le savons déjà de longue date, pour contrôler le nouvel ordre mondial de l’exploitation économique, et donc aussi politique, s’appuie sur des agents plus puissants que les politiciens élus. Pour contrôler cela, il faudrait des lois de souveraineté drastiques. Sans ces lois, le pays n’est jamais maître de son destin.
Cependant on ne peut comprendre ce mouvement de masses des classes moyennes urbaines roumaines selon la seule grille monocausale d’une manipulation bien montée car on ne peut manipuler les gens que sur un fond de subjectivité déjà préparé à recevoir cette manipulation. Il faut donc chercher du côté de la subjectivité des acteurs. Dans les têtes de ces manifestants il y a d’un côté une énorme ignorance de la réelle praxis politique qui les conduit à un idéalisme de rêve, et tout autant, de l’autre, on les perçoit saisis d’une totale irrationalité sociale et historique ; ils sont emplis de frustrations, hantés d’espoirs déçus, habités d’une grande incertitude quant à leur avenir et à celui de leurs enfants qu’ils pensent en général exporter ; ils sont rongés par la dénégation de leurs origines rurale ou prolétaires qui engendre chez eux un sentiment de culpabilité et une honte profonde de leurs parents demeurés largement archaïques. De fait dans leur expérience existentielle ils sont soumis à nombre d’aspects quotidiens qui incarnent les stigmates de la soumission aux vieilles règles familiales.[3] J’incline à penser que ces jeunes gens et ces jeunes femmes, ces jeunes couples avec ou sans enfant, mais souvent avec des animaux de compagnie, amateurs de bicyclette, d’écologie urbaine, de nourritures végétariennes, sinon véganes, manifestant une peur panique des conflits : le mot d’ordre le plus entendu lors des manifestations, « sans violence », nous dit tout. Mais simultanément ils sont, dans leur entreprises, soumis aux très dures exigences de rentabilité du travail exigées par le capital privé, ou pour les enseignants (sauf les professeurs titulaires) aux salaires médiocres, ce qui les conduit à vivre dans un état de fébrilité constante, sans cesse à la recherche d’une bourse ici ou là quel que soit le sujet, courant d’un colloque à l’autre et répétant le matériel que les institutions occidentales leur réclament sur les thèmes, les théories et les méthodologies qu’elles imposent sans égard aux situations et aux talents locaux. Bref, pour toutes ces nouvelles classes moyennes urbaines profondément marquées par l’idéologie hyper-individualiste du nouveau néo-libéralisme déversée à satiété depuis décembre 1989, la vie en Roumanie leur paraît sombre, sans véritable avenir, sans ascension sociale prévisible. Aveugles ou aveuglées sur les origines de ce blocage sociétal, oubliant leur propre exploitation, elles en attribuent la cause à l’énorme masse des laissés-pour-compte de la transition avec ses thérapies de choc, aux chômeurs, aux familles détruites, aux femmes seules en charge d’enfants, aux misérables des campagnes, aux vieux des quartiers pauvres des villes, aux retraités aux revenus à la limite de la survie. En effet, et là elles ont raison, il y a de quoi désespérer de l’avenir d’un pays dont le futur est largement obstrué, voire barré par des politiques économiques sans lendemain qui favorisent le gain immédiat sans vision du lendemain (comme par exemple les ventes à pertes d’entreprises fort rentables, les défrichages massifs des plus belles forêts de Transylvanie, ou l’acceptation de multinationales qui vendent leurs services plus chers que dans les pays occidentaux). Ces classes moyennes urbaines voient aussi que les meilleurs parmi les ouvriers et les contremaîtres, les meilleurs parmi les étudiants en sciences et techniques, mais aussi dans les humanités, ou pis parmi les médecins, les stomatologues et les infirmières (29.000 en 2016 !) partent exercer leurs talents dans les pays développés, offrant à ceux-ci des spécialistes de qualité dont la formation n’a rien coûté aux États qui les reçoivent. Elles savent aussi que nombre de ceux qui ont émigré travaillent dans des activités sous-qualifiées (ainsi des ingénieurs constructeurs se retrouvent simples ouvriers du bâtiment, une assistante médicale simple fille de salle dans un hôpital privé, sans parler des dizaines de milliers de semi-esclaves qui travaillent dans l’agriculture des pays occidentaux). Ainsi, nourries de tant d’illusions moralistes et de tant de peurs si peu politiques ces manifestations ne sont pas sans rappeler la société du spectacle si bien démontée par Debord. Habitées d’une subjectivé réifiée (selon la terminologie de Lukács) le spectacle qu’elles nous offrent n’est au bout du compte que du pseudo : du pseudo politique car on n’y entend parler que de la corruption d’un parti sachant que toute la classe politique ou presque y a goûté depuis décembre 1989 ; du pseudo contestataire mis en scène par des ONG-s qui n’ont ONG que le nom et qui se gardent bien de toucher aux multinationales par exemple (le scandale Microsoft par exemple), du pseudo moralisme en ce qu’elles se présentent comme le bien absolu, comme si elles n’appartenaient pas elles-aussi à cette société avec leurs petites corruptions journalières. Elles veulent donc la démission de Monsieur Dragnea, et pourquoi pas celle du Président qui vient d’être reconnu coupable d’appropriation abusive d’appartement à Sibiu sa ville natale ? Pour un autre gouvernement ? Mais dans le cadre légal ce sera toujours un gouvernement PSD puisque ce parti avec le petit ALDE de Monsieur Tariceanu ont ensemble gagné la majorité absolue ? Elles ont essayé d’exiger de nouvelles élections ? Mais des sondages sérieux prédisent une plus grande victoire du PSD ! Elles prétendent lutter pour l’État de droit, mais bafoue l’État de droit en soutenant l’ingérence des juges et des services dans le législatif, ce qui contredit les fondements même de l’État de droit moderne : la séparation des pouvoirs ! En bref, les manifestants d’une part trop peu nombreux et surtout trop pusillanimes pour engager une véritable épreuve de force avec le pouvoir défendu par une gendarmerie fidèle à la légalité, en sont réduits aux vociférations, aux cris et imprécations qui rappellent les subversions symboliques des anciens carnavals médiévaux de l’Occident catholique. Cependant, tous ces bruits parasites n’arrivent pas à dissimuler la véritable lutte classe qui traverse sourdement la société roumaine post-communiste, c’est à dire celle qui se joue entre un conglomérat de parvenus du business, de leurs serviteurs diplômés bien-mis et obéissants au capital local ou étranger, et ceux qui, comme l’a écrit récemment un médiocre philosophe, et simultanément businessman corrompu de l’édition, n’ont pas les moyens de se faire soigner les dents chez un dentiste, les « sans-dents » si chers à un autre médiocre, cette fois français, le président François Hollande.

Claude Karnoouh
Bucarest le 27 février 2017

PSD : parti social-démocrate… dont Monsieur Dragnea est simultanément le président et l’éminence grise gouvernementale. De fait un parti centriste qui par le passé a privatisé sans retenue. Il est très bien implanté dans les provinces et les municipalités. Il a des velléités (selon le modèle Hongrois) de défendre le capital local contre le capital étranger en s’assurant d’un réel soutient populaire des gens de peu, des petits fonctionnaires et des ouvriers, pour lesquels il en promulgue de légères augmentations des salaires minimaux et des retraites des plus modestes. Haïs des libéraux Bruxellois, voire même des socio-démocrates, il ne touche pas vraiment aux avantages financiers énormes dont jouissent dans le pays les multinationales des services ainsi que les étrangers ayant acheté ou loué de très grandes surfaces agricoles dont les revenus viennent massivement des subventions de Bruxelles.
ALDE : Petit parti de type libéral au sens du XIXe siècle, allié du PSD et dirigé par le seul politicien roumain qui semble avoir la carrure d’un homme d’État : Monsieur Tàriceanu.
PNL : droite libérale atlantiste et européiste radicale, parti du Président de la république, congloméra du PD et et PNL historique. Soutenu par les ambassades occidentales, les lobbies bruxellois où leur élus agissent en permanence pour dénoncer la « mainmise russe » sur la Roumanie ! Essentiellement défenseur des multinationales et de la privatisation totale de l’économie, y compris les prisons.



[1] Au moins de juin 1997, élu chevalier de l’Armagnac, le préfet du département du Gers, centre de cette région viticole, avait refusé de participer à la cérémonie d’intronisation pour protester contre ce que le gouvernement avait appelé alors, un acte de guerre économique contre la France.
[2] Je rappellerai simplement que  Véolia par exemple vend plus l’eau plus chère à Bucarest que dans les villes de France où elle la gère !...
[3] Par exemple il est fréquent de les entendre se proclamer athées, mais ils font baptiser leurs enfants, ou ils se marient à l’église… autant de situations spirituellement inconfortables.

samedi 24 décembre 2016

De la claire vision en géopolitique. Quelques remarques critiques adressées aux politiciens et aux journalistes roumains

De la claire vision en géopolitique. Quelques remarques critiques adressées aux politiciens et aux journalistes roumains

Je comprends fort bien que cette fraction de la population roumaine qui rassemble indistinctement les politiciens, leurs conseillers, les journalistes et les intellectuels (parfois confondus en un seul et même personnage), en permanence branchée sur Facebook, Twitter, Instagram, la télévision, etc., se soit enflammée pour d’abord présenter, puis commenter les résultats des élections parlementaires du 11 décembre 2017. La victoire écrasante du PSD, et réciproquement la défaite historique du PNL, et, après deux jours, la presque liquéfaction de l’USR née du vide comme les plantes artificielles en plastique, parti de bobos urbains privilégiés sans une véritablement assise dans la population, a suscité un déluge de bavardages souvent plus creux les uns que les autres. Aujourd’hui, à l’heure où j’écris ces lignes les spéculations sont sur le point de se terminer avec la nomination du Premier ministre d’une république où le Président appartient au parti vaincu. Ce qui dans un pays comme la France ou la l’Allemagne fédérale se nomme la cohabitation est une lutte au couteau dissimulée au yeux du public par l’hypocrisie des bonnes manières bourgeoises. Ici on a l’impression jour après jour d’avoir affaire à des débats publics de marchands de tapis, à des relations qui interdiront une collaboration minimale entre le législatif et l’exécutif menant, une fois encore, à des tentatives plus ou moins grotesques d’impeachment du Président.
Cependant il faut raison garder et pondérer ces événements de politique intérieure avec la réalité du monde. La Roumanie est non seulement dans le monde comme n’importe quelle nation, mais participe, même à son échelle, certes fort modeste, à la politique mondiale, par exemple en envoyant ses soldats combattre tant en Afghanistan qu’en Irak, en autorisant les États-Unis sous le drapeau de l’OTAN à installer deux bases militaires dont l’une abrite des fusées pointées vers la Russie. Ce qui est frappant dans tous les discours électoraux de tous les partis en présence, c’est l’absence surprenante de position précise quant à la politique étrangère roumaine. Ainsi le pays apparaît comme une province d’un État fédéral plus vaste dont la politique étrangère lui échapperait totalement à l’exception de sa dimension culturelle. En dépit d’une très ancienne tradition d’allégeance au souverain le plus puissant du moment (souvent désignée comme le caractère fanariotique de la politique roumaine), l’attitude demeure surprenante, ou insouciante, en tous cas surprenante dans un pays où, sauf les partis explicitement inféodés à des parrains étrangers, le nationalisme y est pointilleux, voire parfois agressif, mais toujours très vocaliste. A moins que les vocalises nationalistes ne soient qu’un simulacre dissimulant l’incapacité des politiciens et d’une majorité d’intellectuels de proposer un patriotisme ferme et non raciste capable de suggérer des mesures de politiques étrangères aptes à défendre les intérêts minimaux du pays, c’est-à-dire le peuple en sa majorité et sa diversité sociale, nationale et religieuse, ce que la philosophie politique classique appelle le bien commun et le bon gouvernement. Cette inattention à la politique étrangère est en partie dommageable en cas, par exemple, de changement d’alliance, de retournement d’alliance, de réorientation de politique étrangère ou pis de rupture de pacte de la part des puissances dominantes de l’OTAN.
Ainsi, pendant la semaine qui suivit les élections, un événement d’une importance majeure s’est produit au Moyen-Orient qui a très vite pesé sur l’ensemble des relations internationales. Il s’agit de la victoire sans appel à Alep de l’armée nationale syrienne et de ses alliés (Russes, Iraniens, Kurdes, Palestiniens et Hezbollah libanais) sur des diverses troupes de rebelles terroristes dirigées par des officiers étrangers, citoyens de pays membres de l’OTAN (USA, UK, France, RFG) et d’alliés (Israël, Arabie saoudite, Qatar, Jordanie). Evénement énorme si l’on pense aux phénoménaux moyens financiers mis en œuvre, aux masses d’armements déployées par de prétendus va-nu-pieds révolutionnaires et à la gestion hyper-technique des renseignements satellites employés pour bombarder l’armée syrienne et les hôpitaux russes. Non seulement une défaite militaire, mais une défaite morale. Comment en effet l’Occident (laissons de côté les royautés corrompues des ex-gardiens de chameaux, des coupeurs de têtes wahhabites, transformés en concierges de leur pétrole) va-t-il justifier auprès de ses citoyens, outre l’envoi massif d’officiers des services secrets dans un pays auquel ils n’avaient jamais déclaré l’état de guerre, un échec politico-militaire retentissant ? Comment va-t-il procéder pour faire taire les veuves et les orphelins qui ne pourront pas être traitées comme veuves de guerre et des pupilles de la Nation ? Je prévois dès maintenant des arguties plus que tortueuses. Mais laissons-là ces effets locaux. Les citoyens des pays de l’OTAN n’ont que ce qu’ils méritent, ce sont eux qui élisent les politiciens qui mettent en œuvre ces politiques mortifères ?
L’événement est énorme parce que pour la seconde fois en ce début de XXe siècle, les États-Unis et l’OTAN ainsi que l’État d’Israël sont mis militairement et politiquement en échecs dans leur projet de politique impériale mondiale univoque incarnée par la mise au pas de la Russie et le remodelage au forceps du Moyen-Orient. Cela a commencé en Ukraine, maintenant cela se poursuit en Syrie. A chaque fois, l’échec. Il y a plusieurs manières d’interpréter ces revers. Faut-il simplement y voir les hésitations du président Obama coincé entre divers lobbys aux intérêts contradictoires et son opinion publique de moins en moins favorable à des interventions extérieures qui coûtent tant aux États-Unis, tandis que, non seulement une partie importante de la population se paupérise, mais, plus encore, s’intensifie l’état lamentable des infrastructures ? Ou alors faut-il envisager ces échecs comme le début d’un déclin global de l’empire américain devenu incapable de payer seul ses guerres impériales et donc en permanent marchandage avec ses affidés occidentaux, même si ces derniers les aident dans des proportions certes minimes (la France par exemple n’a plus assez de bombes pour armer ses avions ou pour s’offrir un second porte-avion !). C’est pourquoi le président élu a déclaré qu’il demandera à chaque pays de l’OTAN de payer les frais de sa défense. En effet, l’élection de Donald Trump, au-delà du côté quelque peu insolite, fantasque voire grossier du candidat à la Maison blanche, réactualise un certain isolationnisme étasunien qui vise à plus s’occuper des affaires intérieures, des relations commerciales bilatérales avantageuses qu’à faire le gendarme tout-azimuts. Une sorte de Real Politik de type New Deal qui n’interdit pas simultanément la défense internationale des intérêts minimaux du pays. Or cette réorientation de la politique étasunienne souhaitée par une moitié des électeurs américains malgré les réactions violentes d’hostilité qu’elle suscite de la part des démocrates néocons et des écologistes va de toutes les façons changer la politique US. Certes, le président Obama signe à tour de bras des décrets permettant d’envoyer en Europe le maximum de troupes, d’équipements militaires nécessitant la réouverture d’anciennes bases de l’époque de la Guerre froide, il n’empêche, cela peut être révoqué du jour au lendemain par le nouveau président ?
Dans une situation où le proche avenir paraît si fluide, si fortement indéterminée, instable dirais-je, il eût fallu que la classe politique roumaine en son ensemble, les journalistes et ces dizaines d’intellectuels qui jacassent sur les cancans de la politique locales énoncent quelques propositions sérieuses afin d’exposer au peuple les données du problème d’une part, et les possibles positionnements politiques de l’autre, fussent-ils contrastés selon les inclinations politiques de chacun des partis. De fait rien de cela n’eut lieu, et la politique étrangère, ou mieux l’absence de politique étrangère, est restée du domaine réservé et secret de l’exécutif (pas même véritablement du législatif) qui répond docilement, comme tout le monde le sait ici à Bucarest, aux ordres de l’OTAN et des États-Unis qui souvent se confondent. Or les expériences historiques de la seconde moitié du siècle précédent nous ont appris combien les grands pouvoirs sont capables d’un total cynisme lorsque des alliés ne leur sont plus utiles ou leur sont devenus encombrant pour le nouveau cours des choses, de fait, lorsqu’ils renversent leurs alliances. Les Roumains semblent oublier que les États-Unis abandonnèrent leur allié du Vietnam sud lorsqu’ils troquèrent la guerre, contraints par leur opinion publique, contre la négociation avec les Nord-Vietnamiens ; les Roumains dans leur anticommunisme primitif oublient encore que les Russes abandonnèrent les communistes égyptiens, iraniens (Touded)  et irakiens pour des impératifs de géopolitique, préférant une alliance avec des États dirigés par le parti Baas ou les mollahs à la solidarité internationale avec des partis frères. Les Roumains sont aveugles sur la manière dont les autorités françaises (Sarkozy), après avoir reçu Kadhafi en grande pompe à Paris et touchés de substantiels subsides électoraux, le liquidèrent deux ans plus tard lorsqu’ils ne virent plus d’intérêts politico-économiques à sa présence à la tête de la Lybie afin de piller son pétrole et ses dépôts bancaires en Europe. Or, il est fort à parier que l’arrivée au pouvoir du Président Trump va changer quelque peu la donne géopolitique et qu’il conviendra à la Roumanie de s’y soumette bon gré mal gré si elle n’a pas de politique de rechange, c’est-à-dire si les spécialistes et les politiciens n’ont pas, par avance, élaboré (enfin !) une solution d’équilibre entre les grandes puissances où elle aurait tout à gagner. Car si gouverner c’est prévoir comme on l’apprend dans les manuels de Sciences-politiques, alors il conviendrait à un gouvernement roumain sérieux d’envisager les divers scénarios possibles d’un habile équilibre d’équidistance entre les États-Unis, l’Europe de l’Ouest, la Russie et la Chine. En effet, la Roumanie sous le gouvernement communiste des années Ceausescu avait par exemple une position intéressante au Moyen-Orient et au Maghreb en tant que fournisseur de cadres et de techniciens pour diverses activités industrielles, médicales ou d’enseignement (forage pétrolier, mécanique automobile, poids lourds et tracteurs, agriculture, construction, médecine) dans le cadre d’une véritable aide payante aux pays en voie de développement. Ces positions, source de bénéfices géopolitiques ont été totalement perdues depuis que le pays s’est transformé lui même en une sorte de colonie du Tiers-monde obéissant aux ordres du maître occidental et dirigée par des politiciens compradores. Or en cas de mutations géopolitiques et géoéconomiques rapides, les États occidentaux ne feront aucun cadeaux sur les marchés qui s’ouvriront à nouveau (Irak, Iran, Russie et la Syrie à reconstruire de A à Z). Trouver le biais afin de recouvrer ses anciennes positions géoéconomiques, voilà un défit qui ne manque pas d’envergure dans ce monde en mutation, même pour un pays dont la majorité du potentiel industriel a été vendu à l’encan. Les vainqueurs des élections de novembre 2016 sauront-ils le faire ? Malheureusement j’en doute tant ils sont déjà avides de montrer à leur maître qu’ils sont tout-à-fait dans la mode multiculturelle (in the mood) et partisans d’autres fadaises culturaloïdes. Ce faisant ils oublient que la politique n’est pas l’énonciation de bons sentiments et le spectacle d’actions caritatives (elle le peut en surplus), ni les jeux de gadgets à la mode, mais, en son essence même, le déchiffrement du moment adéquate (kairos) mêlé au courage de la décision (fortuná) des hommes politiques, kairos et fortuná des responsables politiques sans lesquels les peuples ne sont dès lors autre chose que les laquais des puissants.
En attendant, Joyeux Noël et Bonne année 2017
Claude Karnoouh
Bucarest le 22 décembre 2016



dimanche 28 août 2016

Britania rules the waves… never shall be slave


Britania rules the waves… never shall be slave

« Un système n’est vivant que tant qu’il ne se donne pas pour infaillible, pour définitif, mais qu’il fait au contraire grand cas de ce que les événements successifs paraissent lui opposer de plus contradictoire, soit pour surmonter cette contradiction soit pour se refondre et tenter de se reconstruire moins précaire à partir d’elle si elle est insurmontable » in : André Breton, Position politique du surréalisme, Paris, 1962, p. 7.

Naguère, un historien français, éminent professeur à la Sorbonne, spécialiste internationalement reconnu de l’histoire des relations internationales, Jean-Baptiste Duroselle, intitula l’un de ses derniers ouvrages de synthèse : « Tout empire périra ». Suggérant ainsi, qu’en dépit des discours triomphalistes des États et des empires concernant leur devenir, il n’est pas d’entité politique pérenne dans la longue durée. Les plus imposantes formations politiques, l’Egypte pharaonique, l’Empire assyrien, l’empire des Perses, celui d’Alexandre, Rome, Byzance, l’Espagne de Charles Quint, l’Autriche des Habsbourg, l’empire bâti par Bonaparte, l’empire wilhelminien de Bismarck, la Russie-URSS des tsars et de Lénine, le Troisième Reich du petit caporal autrichien, l’Empire colonial français, etc., et last but not least, l’Empire britannique, tous ont disparu plus ou moins rapidement pour être présentement des formes politiques historiques du passé.[1] Grâce à Dieu et à l’URSS, le Reich de Mille ans ne dura que douze ans et le « stade indépassable » du communisme soviétique périt après soixante-douze ans, implosant pour engendrer un capitalisme privé et d’État, violent, sauvage et totalement destructeur de la société ! Néanmoins les politiciens et tous les idéologues qu’ils emploient, journalistes, politologues, sociologues, économistes restent trop souvent prompts à imaginer les formes politiques qu’ils servent comme autant d’entités pérennes. Le souvenir du titre du livre du professeur Duroselle devrait cependant les amener à faire preuve d’un peu plus de prudence. En politique rien n’est éternel, ni l’ami ni l’ennemi, aussi faudrait-il enfin que cet aspect entre dans les discours des analystes de la politique, ne conservant que le seul critère qui compte par devers le temps si bien analysé par Machiavel, le pouvoir, son maintien et/ou son extension pour la domination, le reste n’est que du whisful thinking, du rêve généreux, de l’espérance en un monde irénique comme Kant l’imaginait lorsqu’il publiait son « Projet pour une paix perpétuelle » ou Habermas ses jeux constitutionnalistes comme garants de la pérennité démocratique, oubliant qu’en son essence tout pouvoir politique repose sur la violence légalisée.
Le vote d’une majorité britannique pour la sortie de l’UE a retenti comme un coup de tonnerre dans le ciel apparemment serein des eurocrates et des gouvernements qui, en dépit de toutes les dysfonctionnements économiques les plus patentes, de la misère grandissante d’une majorité de peuples, des déséquilibres structurels d’une Union trop vite bâclée avec soit des pays pauvres (Grèce et Portugal) soit avec les anciens pays communistes, affichent avec un entêtement schizophrénique le refus d’affronter la plus banale des réalités. Il semble bien souvent que le réel soit purement et simplement écarté ou omis pour une vision quasi irénique sur un thème que nous avons déjà bien connu à l’époque du communisme soviétique triomphant, à savoir celui des sacrifices d’aujourd’hui pour des « lendemains qui chantent » ! Quoiqu’il arrive, les commissaires européens et les gouvernements de gauche et de droite nous assurent que cette misère présente, les crises à répétition et les sacrifices d’austérité budgétaire qu’ils exigent, ne sont là que pour notre bien dans un futur proche. Or plus nous avançons dans le temps de l’UE, plus ce futur semble s’éloigner vers des limbes hyperboréens. En effet, il y a des ressemblances profondes dans la gestion de l’UE et celle de l’Union soviétique. Par exemple, le fait que des décisions prises selon un mode centralisé, jacobin pourrait-on dire, s’applique sans discernement à un ensemble de pays si différents, aux niveaux économiques totalement disparates en dépit de prêts structurels non-remboursables et à l’histoire rurale et urbaine n’ayant que très peu de points communs. Ainsi, les décisions bruxelloises sur le fonctionnement des petites fermes de type polycultures-élevage qui assurent la survie de milliers de tenanciers dans l’ex-Europe communiste, vue depuis la Bulgarie ou la Roumanie ressemblent à s’y méprendre aux décisions prises par le CC du PCUS pour l’ensemble de l’empire sans tenir compte des spécificités baltiques ou asiatiques. L’interdiction de telle ou telle production agricole de haute qualité artisanale n’a été empêchée au dernier moment que par l’intervention des plus hauts personnages de l’État, comme le fit le président Chirac pour les fromages français, italiens et espagnols. Aujourd’hui, Bruxelles décide d’interdire le bidet, trop grand consommateur d’eau, mais en même temps définit pour l’UE la dimension des sièges des toilettes (sic !) ou autorise des pesticides et des expérimentations de culture d’OGM, alors que certains États tentent de les éliminer ; ou pis, inspire une politique d’enseignement supérieur (Bologne) qui interdit la promotion d’une réelle excellence au profit d’un nivellement par le bas qui serait le garant de l’égalité des chances ! Voilà quelques exemples parmi des centaines (sans aborder les faits de corruption innombrables) qui montrent la réalité du rapport de l’UE aux populations européennes et sa tendance asymptotique vers la plus grande des absurdités bureaucratiques. Or nous le savons, dans la pratique réelle, les lois soviétiques n’étaient jamais appliquées comme telles en Ukraine, en Lettonie, au Kazakhstan ou en Sibérie orientale. Nous l’avons appris de très longue date, pour qu’une entité politique obtienne, au-delà de sa légalité électorale, une légitimité populaire il lui faut un acquiescement plus ou moins majoritaire des peuples (et non des seules élites politiques, financières et parfois intellectuelles). Or, le problème de fond de l’UE est précisément celui de sa légitimité populaire. Un marché unique de la finance, des biens de production et du travail ne peut en aucune façon constituer une légitimité à la fois politique et spirituelle sur laquelle fonder et articuler une identité européenne. Certes, d’aucuns universitaires en parlent lors de séminaires et de colloques savants, mais une fois encore ces discours ressemblent à la langue de bois du PCUS quand il exposait devant des masses inattentives les vertus de la solidarité internationaliste du communisme soviétique. En effet, hormis la consommation de marchandises identiques, comment des peuples aux expériences existentielles – i.e. historiques, anthropologiques et linguistiques – si diverses et si longtemps conflictuelles pourraient-ils ressentir en si peu de temps une identité profonde et le copartage d’une Weltanschauung. Pourquoi les responsables européens feignent-ils d’oublier que parfois des siècles ont été nécessaires pour construire des identités européennes ? Et pourquoi s’entêtent-ils à croire qu’en moins d’un demi-siècle elles pourraient s’effacer ? Un tel acharnement ressortit à une volonté orchestrée pour briser toute résistance face au marché unique bien au-delà de l’UE, de fait, au marché totalement mondialisé.  Faut-il le rappeler aux universitaires, les peuples européens, sauf exceptions (comme par exemple les Hongrois de Transylvanie, de Voïvodine ou de Slovaquie, ou les Roumains de Bessarabie ou les Slovènes et les Germanophones d’Italie) ne sont pas bilingues, et hormis les anglophones, le Benelux et quelques pays nordiques, l’anglais n’est pas la langue la plus parlée en Europe. L’Europe réelle ne se rencontre pas dans les réceptions mondaines des diplomates, ni au cours de colloques et de symposia tenus dans de luxueux hôtels internationaux ! L’Europe réelle se rencontre dans les quartiers des villes, dans les campagnes, dans les stations balnéaires et dans les lieux de travail. Avec l’événement-avènement du Brexit cette fiction s’est écroulée en référence à quelque chose de bien connu : Right or wrong my country first. Dans des pays à l’histoire politique très ancienne, on ne peut rejeter d’un revers de main, mille ans ou plus d’identité forgée dans l’adversité et conservée sous divers régimes politiques, depuis l’épopée médiévale jusqu’à la modernité tardive.
Largement paupérisée par une caste dirigeante féroce prenant prétexte de prétendues lois économiques et de la main invisible du marché pour imposer un libéralisme économique sans frein, mais plus encore effrayés par les vagues d’émigrés venues d’Europe ex-communiste et plus récemment par les quotas d’émigrés du Moyen-Orient et d’Afrique imposés par l’Allemagne via la bureaucratie de Bruxelles, l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’UE, déjà en débat depuis de nombreuses années et ce malgré les nombreuses exemptions accordées au Royaume-Uni, est devenue un problème majeur de la légitimité du pouvoir politique britannique aussi bien pour les classes populaires, que pour certaines classes moyennes et une fraction de l’élite dirigeante. C’était cela qu’avait compris le Premier Ministre Cameron et qui l’avait poussé à promettre un référendum lors de la campagne électorale de 2014. Cependant, cette raison, si importante soit-elle dans une démocratie de masse représentative et fût-elle une vieille monarchie constitutionnelle, est loin d’être la seule, d’autres facteurs sont intervenus et non des moindres. Ainsi, la méfiance de plus en plus marquée de certains acteurs majeurs de la City à l’encontre de la finance étasunienne fragilisée par un déficit budgétaire abyssal (en partie dû à des guerres que les États-Unis ne peuvent plus financer sauf en faisant fonctionner la planche à billets), par les manipulations des subprimes source depuis 2008 d’une crise économique dont on ne voit pas la fin, et par des spéculations monétaires orchestrées grâce à des interfaces dignes de la piraterie du XVIIe siècle, ont entraîné le rejet du dollar comme monnaie d’échanges internationaux par certains pays émergents qui recherchent par le biais de l’instrument économique le gain d’une puissance politique mondiale ou, à tout le moins régionale, capable de concurrencer les États-Unis. C’est ainsi qu’il convient de voir l’action de la Chine, de la Russie et des BRICS. Etant déjà hors de la zone euro, la Grande-Bretagne possède une vaste marge de manœuvre pour défendre sa monnaie (et donc ses exportations de biens et de services) lui permettant ainsi jouer avec d’autres monnaies devenues des devises fortes.
Nous connaissons depuis fort longtemps la politique internationale britannique, laquelle a été reprise comme modèle par les États-Unis ainsi que l’affirmait le Président Théodore Roosevelt qui, interrogé au début du XXe siècle sur le fond de la politique étasunienne, répondit : « The business of America is precisely business ». La Grande-Bretagne en fut et en reste le modèle, sauf que deux guerres mondiales l’ont saignée à blanc au point que dès les années 20 du XXe siècle elle perdit sa suprématie dans l’économie monde, remplacée par les États-Unis.[2] Le triomphe étasunien de 1945 sur l’Allemagne et le Japon, et malgré les sacrifices gigantesques de l’URSS, en fit la première puissance mondiale, le gendarme du monde, le leader incontesté de la guerre froide, puis, au bout du compte, avec l’implosion de l’URSS en 1991, le vainqueur de la guerre froide. Cependant il n’en demeurait pas moins vrai que des indices suggéraient dès le début des années 1970 une certaine dégradation de la puissance étasunienne. Ainsi, l’incapacité américaine de gagner la guerre du Vietnam avec des moyens non-nucléaires[3] donnait déjà à penser que la première puissance militaire mondiale n’avait plus tous les moyens de ses ambitions, non seulement les moyens techniques et économiques, mais, plus encore, les moyens spirituels : le peuple américain avait fini par refuser massivement cette sale guerre. Puis vint la fin de la parité or du dollar ; ensuite la multiplication des guerres plus ou moins localisées et leur échec que ce soit en Afghanistan, en Irak, présentement en Syrie[4] : on assiste ainsi à la faillite de la stratégie des guerres de basse intensité selon Brezinski qui fait penser à une baisse réelle de la puissance. Tout récemment l’échec du coup d’État en Turquie orchestré par les services étasuniens afin d’éloigner Erdogan d’une alliance avec la Russie, a dû faire rêver quelques stratèges nostalgiques de l’époque « merveilleuse » des coups d’État en Iran (Mossadegh) ou au Chili (Allende). Simultanément, au cours des trente-cinq dernières années nous avons été les témoins de la montée en puissance de l’économie et de la force militaire de la Chine ainsi que de la renaissance de la puissance internationale russe avec l’équipe Poutine, autant de mutations qui ont ébranlé le leadership étasunien. Or l’élite financière de Grande-Bretagne ne veut pas être entraînée dans le gouffre d’une faillite des États-Unis. Pensant à long terme comme il se doit, elle croit pouvoir tirer son épingle du jeu en recentrant sur la City les parts de marché perdues par Wall Street en Asie et en Amérique latine, et remplacer les placements en dollars par des placements en yuans, roubles, roupies, etc… C’est pourquoi, le référendum a fait apparaître une césure au sein de toutes les classes sociales, voire parmi des groupes d’intérêts économiques en général solidaires. Conservateurs, travaillistes, libéraux, élites financières, élites universitaires, upper-middle-class, classes moyennes et travailleurs ont manifesté des opinions opposées avec, chez les travailleurs les plus modestes une position anti-UE très majoritaire. Certes ce sont les groupes sociaux les plus fragilisés par le néo-libéralisme mis en œuvre depuis le gouvernement de Madame Thatcher et jamais démenti par le nouveau Labour de Tony Blair qui ont massivement voté pour le Brexit. Mais la preuve que l’enjeu touchait à quelque chose de plus que la simple crainte économique des plus pauvres se lit dans le très haut pourcentage de votant : ce référendum tenait de quelque chose qui appartient à l’essence même de l’identité britannique. Finalement le Brexit l’a emporté, engendrant des commentaires d’une bassesse sans précédent dans la presse continentale main-stream. Toute la société anglaise, depuis l’élite financière jusqu’à la classe ouvrière, et y compris la Reine, était traînée dans la boue. Les journaux d’un pays pauvre et partiellement sous-développé comme la Roumanie s’empressèrent à leur tour de dénoncer l’égoïsme des Brits, craignant de voir des dizaines de milliers de citoyens roumains y travaillant en être expulsés, mais oubliant que le gouvernement roumain se démène tant et plus pour refuser, malgré le quota bruxellois, le maximum d’émigrés moyen-orientaux et africains que la Roumanie s’est vue attribuer sans être consultée.
Devant ce que Jacques Sapir nomme la catastrophe de l’euro (L’euro contre la France, l’euro contre l’Europe) qui entraîne celle de toute l’Europe, la Grande-Bretagne à une courte majorité a voté pour le divorce de l’UE, projetant ainsi le futur de cette Europe dans une très grande incertitude en ce qu’elle ouvre la voie à d’autres pays qui ne peuvent survivre dans le rigide carcan monétaire imposé les banquiers, ceux de la BCE et du FMI. Le geste politique des Britanniques (refusé il est vrai par les Ecossais) porte en lui de puissants effets, en particulier celui de permettre à d’autres d’abandonner le bateau. Mais plus encore sur un plan transhistorique, le Brexit signale que toute construction politique qui ne correspond pas à un minimum d’en-commun vécu comme tel par une majorité du peuple, est vouée à tôt ou tard à disparaître, pacifiquement ou par la guerre.
Claude Karnoouh
L’Espi, Cévennes, France


[1] Dans cette énumération la Chine fait exception jusqu’à présent, en ce qu’elle semble se maintenir au travers d’une histoire souvent violente et chaotique au prix de drastiques changements de régimes politiques.
[2] Geminello Alvi, Dell’Estremo Occidente, Nardi, Milan, 1993.
[3] L’usage de l’arme nucléaire ayant été déclaré casus belli par l’URSS.
[4] La Grenade et Panama en dépit des pertes relativement importantes parmi les populations locales ne représentent que ne micro aventures néocoloniales, les États-Unis ayant souvent préféré payer et agir par l’intermédiaire des armées et des polices locales, Argentine, Brésil, Chili, El Salvador, Nicaragua, la fameuse année du Condor.