mardi 21 octobre 2014

La portée symbolique et politique de la troisième victoire électorale d’Evo Morales

La portée symbolique et politique de la troisième victoire électorale d’Evo Morales


En ce mois du Colombus day, ce texte n’est qu’un modeste hommage à Túpac Katari l’illustre chef de la rébellion Aymara contre les Espagnols. J’y adjoints un hommage simultané à Crazy Horse et à Sitting Bull les grands chefs des Sioux Lakotas, héroïques vainqueurs de Little Big Horn.


Je crois qu’une très grande majorité d’intellectuels roumains n’ont pas mesuré et, en conséquence, ni commenté la troisième victoire électorale du président bolivien Evo Morales. Certes ils sont pris par le spectacle de l’insipide campagne présidentielle qui met en scène des marionnettes sans consistance. Cependant, s’il y avait eu quelques ethnologues ou politologues curieux des affaires politiques d’Amérique latine en même temps que du destin des indigènes de ces pays, au lieu que de s’occuper des chiens errants et proclamer que l’anthropologie n’a plus rien à chercher outre-mer[1], qu’elle doit se replier dans l’en-soi européen, ils eussent dû souligner un fait essentiel : c’est la première fois dans l’histoire du continent américain, Nord, Centre et Sud confondus qu’un pur indien (et non un noir[2]) est élu à la plus haute responsabilité politique et économique d’un pays indépendant.[3] Ce fait est d’une grande portée en ce que cela se sait, mais ne se dit point devant un large public, les pays indépendants des quatre Amériques (Nord, Sud, Centre et Caraïbes) sont les résultats politiques d’une colonisation féroce et sans pitié aucune qui, depuis l’arrivée de Colomb en 1492 à Hispaniola (Saint Domingue), en trois siècle et demi et à l’échelle d’un double continent, s’est soldée par le plus vaste génocide physique et culturel que l’homme blanc ait accompli dans l’histoire moderne, d’un génocide ayant anéanti plusieurs grandes civilisations, massacré de vastes confédérations tribales, vidé des régions entières de leurs habitants après les avoirs exterminés et déportés les survivants dans des réserves conçues comme la meilleure manière de les affamer. Dès lors on comprend pourquoi les Amérindiens refusent de célébrer le Colombus Day, pour eux c’est le jour d’un deuil interminable.[4]
Mais, et cela est essentiel, si Evo Morales n’est pas qu’un Indien qui renie les référents historique de son ancestralité aymara, néanmoins il ne se présente pas avec une coiffure de plume, un arc, des flèches et une machette, c’est à l’évidence un homme de la modernité politico-économique, un homme formé par la lutte de classe doublée ici d’une lutte ethnique et culturelle inscrite dans la déjà longue histoire de la colonisation. Issu du mouvement syndical bolivien au long passé de luttes contre les entreprises étrangères et locales et contre les dictatures militaires travaillant au profit de pouvoirs économiques étrangers, il n’a eu de cesse que de transformer ce combat syndical en un combat politique. Ainsi donc, aujourd’hui, un petit pays pour moitié andin, pour moitié amazonien, le plus pauvre de l’Amérique latine, après des années de dictature militaire et d’exploitation féroce du travail, des mineurs et des paysans par les créoles espagnols, les métis et les compagnies étasuniennes, s’est donné par les voies légales du vote démocratique un leader issu d’un groupe ethnique appartenant aux premiers habitants du pays, les Amérindiens, population massacrée, puis mis en esclavage, affamée méprisée et paupérisée, vivant souvent dans les bidonvilles aux marges de la société.
Depuis 2009, la Bolivie a, de fait, pour nom officiel l’État plurinational de Bolivie, lequel reconnaît trente-sept langues indigènes (sic !) dont quatre ont le statut de langues d’État officielles : une langue européenne, l’espagnol et trois langues amérindiennes, l’aymara (la langue du Président), le guarani, le quechua. Mais au-delà cette reconnaissance plus que symbolique pour tout le continent, le succès populaire d’Evo Morales élu avec plus de 60% des suffrages exprimés tient en seul mot : sa fidélité envers et contre tout au programme politico-économique qu’il a proposé au pays et mis en œuvre dès son premier mandat (22 janvier 2006) au nom du mouvement qu’il présidait, Le Mouvement vers le socialisme-Instrument politique pour la souveraineté des peuples, abrégé en MAS. Ce programme continué lors du deuxième mandat (2009 après le changement de constitution) est simple en théorie, mais bien plus délicat à mettre en œuvre, toutefois les résultats positifs des deux dernières législatures sont là pour démontrer objectivement (voir les statistiques de l’ONU) les progrès à la fois économique et sociaux réalisés par le pays en huit ans : nationalisation des compagnies d’extraction des matières premières dont le gaz, le pétrole et l’étain, renégociation des contrats avec les entreprises étrangères sans expropriation avec plus de 80% du prix de vente du brut, du gaz et du minerai versé à l’État et environ 18% aux compagnies étrangères privées, lutte contre la drogue, mais sans les troupes étasuniennes installées pour le contrôle politique dans le pays et qui ont été priées de partir, maintient de la culture de la coca à la fois pour l’industrie pharmaceutique et la consommation locale de ses feuilles, tradition millénaire d’un tonifiant pour une partie des populations vivant entre 2500 et 4000 mètres d’altitude, enfin des investissements massifs dans la réforme agraire par un système de prêts sans intérêts et dans la santé publique généralisée, le développement systématique de l’aide aux plus démunis, l’enseignement primaire et secondaire ouvert à tous et totalement gratuit, la multiplication des bourses pour les études universitaires. Les résultats ne se sont pas fait attendre, plus de 25% de la population la plus démunie vivant dans le plus grand dénuement, et plus particulièrement les indigènes, est sortie présentement d’une situation de très grande pauvreté, tandis que 50% des ouvriers ont vu leurs revenus augmenter en raison de la redistribution d’une partie de la manne pétrolière et des minerais. Il est à noter, et c’est important, qu’Evo Morales et le MAS repoussent l’indigénisme radical représenté par Felipe Quispe, lequel souhaiterait instaurer une république indigène en commençant par réformer l’enseignement, réduisant l’espagnol au profit des langues indigènes. Or, à juste titre, le MAS pense que l’espagnol doit rester central parce qu’il est la langue du continent (sauf le Brésil), et permet cette communication générale et nécessaire à la mise en place des grandes coopérations économiques et politiques régionales permettant de s’opposer à la politique impériale des États-Unis. Le MAS pense que l’espagnol et les langues indigènes peuvent se développer harmonieusement dans la simultanéité, faisant des divers peuples boliviens à la fois les membres du monde hispanique global et, chez eux, des peuples polyglottes ce qui, par exemple, était souvent le cas en Europe orientale et centrale jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, quand cette Europe se réveilla du cauchemar de la guerre en constatant l’élimination massive du multi-ethnisme de régions entières qui étaient naguère le lieux de cohabitation de divers groupes ethnico-religieux et linguistiques.
Certains auteurs ont écrit avec justesse, qu’en dépit de différences historiques et culturelles  propres à la modernité du tiers-monde sud-américain, ces pays montrent des proximités avec des pays d’Europe orientale et balkanique comme la Grèce, l’Albanie, la Bulgarie et la Roumanie par exemple. Or qu’est-ce qui obère un certain redressement de la situation socio-économique d’une majorité de Roumains ou de Bulgares ? N’est-ce pas la soumission de ces pays aux diktats économiques du FMI, de Washington et de Bruxelles, la soumission à un ordre économique qui paupérise bien plus une majorité de citoyens qu’il n’agit pour le bien-être de cette même majorité. Le jour où des élites roumaines ou bulgares se lèveront pour montrer à leurs peuples combien ces alliances engendrent une exploitation intense et créent une pauvreté généralisée (comme aux États-Unis ou dans l’UE) et non un mieux-être de la majorité, alors elles sauront que la fidélité au bien-être de leurs peuples exige la renégociation des contrats d’exploitation des matières premières, des contrats de production, mais aussi une redéfinition de la redistribution des bénéfices récoltés par les finances publiques au travers d’impôts équitables. Elles sauront aussi qu’il faut remettre à leur place les diplomates des pays dominants quand ceux-ci outrepassant leur fonction officielle se mêlent des affaires intérieures et des intérêts minimaux du pays. Ce jour-là, peut-être, pourra-t-on songer à voir se réduire non seulement la dette publique comme en Bolivie, mais encore observer une embellie économique comme en Bolivie, un recul de la grande pauvreté comme en Bolivie, le début d’un enseignement fondé sur la même qualité pour tous et, comme en Bolivie, un système de santé qui ne laisse pas les pauvres dans la déchéance, le dénuement et l’abandon.
Mais demain n’est pas la veille d’un tel choix dans des pays où les professionnels de la politiques sont, sauf rarissimes exceptions, membres de réseaux économiques mafieux laissés libres de leurs trafics par l’Occident tant que ceux-ci ne gênent pas le profit des entreprises et des banques multinationales. Voilà la grande contradiction qui domine la Roumanie et la Bulgarie, lesquelles devraient prendre pour modèle la manière dont des leaders de peuples indigènes naguère écrasés, massacrés, parfois même pour certains au bord de l’extinction physique, ont compris l’essence de classe de la lutte politique de la modernité qu’ils savent aussi chez eux doublée du conflit ethnique, et donc culturel et religieux, pour tenter d’en modifier le cours.
Claude Karnoouh
Bucarest 20 octobre 2014






[1] Il faut à ce sujet rappeler que l’ethnologie et l’anthropologie modernes tirent leur origine de la découverte de l’Amérique par les Européens de l’Ouest et de leur questionnement quant à la nature humaine ou non-humaine des Indiens, sur la sagesse ou la violence « naturelles » de ces hommes. Que ce soit Las Casas ou Montaigne, leurs questions sur la nature des Indiens demeurent au cœur des diverses théories de l’évolution humaine que viendront plus tard enrichir des problématiques soulevées par les découvertes des cultures du Pacifique : Polynésiennes, Mélanésiennes, Papous, Aborigènes d’Australie.
[2] Je le rappelle souvent, pour les Amérindiens (nommés Peaux-Rouges dans mon enfance), les Noirs sont « des hommes blancs à la peau noire » (sic !). A l’évidence pour les Amérindiens, les Noirs sont autant que les Blancs des envahisseurs-usurpateurs, ils arrivent à quelques décennies près presque ensemble. On a même recensé des cas jusqu’au milieu du XIXe siècle où ensemble Blancs et Noirs prisonniers de tribus amérindiennes étaient traités par leurs vainqueurs comme des esclaves.
[3] Il y avait eu auparavant un président métis : Andrés de Santa Cruz y Calahumana de 1829 à 1839.
[4] Howard Zinn, A People History of the United States, Harper Perennial, New York, 1992.
David E. Stannard, American Holocaust : The Conquest of the New World, Oxford University Press, 1992.
Elise Marienstrass, La Résistance indienne aux États-Unis, Juillard, Paris,1980 (seconde édition, Folio, Gallimard, Paris, 2014).
Nelcya Delanoë, L’Entaille rouge, terres indiennes et démocratie américaine, Paris, Albin Michel, coll. Terres Indiennes, Paris, 1992.

lundi 15 septembre 2014

De la crise politique ou de la légitimité du pouvoir : France automne 2014

De la crise politique ou de la légitimité du pouvoir : France automne 2014
En hommage à Salvador Allende contraint au suicide par le fascisme US à visage démocratique le 11 septembre 1973.


Un événement surprenant à plus d’un titre est apparu dans la presse française au début du mois de septembre 2014. Repris ensuite par divers universitaires politologues, il rappelle sans détour à la classe politique le réel au-delà du spectacle politicien de la crise politique française. En raison d’une chute drastique de la popularité du président de la République dans les sondages d’opinion (officiellement il obtiendrait 15% d’opinions favorables, mais en coulisses il se chuchote moins de 10%), un important organe de la presse quotidienne vespérale a donc soulevé, situation ahurissante dans l’histoire de la Ve République, une question portant sur l’illégitimité du pouvoir du président François Hollande. Quoique profondément irrespectueuse à l’égard de la fonction présidentielle, la question soulevée par ce quotidien est essentielle à plus d’un titre puisqu’elle réédite la question inaugurale de la pensée politique, celle d’un très antique problème qui marque effectivement les commencements de l’autonomie de la sphère politique par rapport à la sphère religieuse. Question inaugurale et magistralement mise en scène par Sophocle dans son Antigone : l’opposition entre légitimité et légalité, entre loi morale et loi politique.
Certes il ne peut être question de disputer de la légalité de l’élection du président Hollande, celle-ci fut parfaite, sans truquages ni fraudes. Mais ce qui est en grande partie à l’origine de la crise politique présente n’est pas dû une quelconque fraude électorale ou à la manipulation des statistiques démographiques des listes électorales, mais bien à la désaffection du peuple pour le vote dans le cadre de la démocratie de masse représentative. Reprenons les chiffres, au printemps 2012, Monsieur Hollande avait été élu par 51,6% des votants, mais il s’agissait, de fait, de 38% du corps électoral, beaucoup moins que la moitié des inscrits sur les listes électorales. Ainsi, très mal élu, le Président commençait son quinquennat sous de mauvais augures, puis en raison de ses décisions immédiates, la légère côte d’amour des premières semaines s’estompa  très rapidement. Déployant immédiatement une politique étrangère plus soumise à l’allié étasunien que celle de son prédécesseur (Monsieur Sarkozy), intensifiant une politique économique de récession en augmentant la pression fiscale sur les classes moyennes alors qu’il avait promis l’inverse pendant sa campagne électorale, se soumettant aux diktats de Madame Merkel quand il avait dit et répété qu’il mettrait la chancelière au pas, occupant le vide de l’action politique par une politique sociétale qui ne satisfaisait qu’une infime minorité de Français tout en heurtant de manière frontale non seulement l’opposition de droite, mais encore une partie importante de ses partisans : mariage pour tous, théorie du genre dans les écoles y compris l’école primaire, laxisme judiciaire de Madame Taubira, réduction des bourses pour les étudiants défavorisés, réductions des couvertures médicales, mais dépensant des sommes ahurissantes pour des opérations militaires contradictoires dont le peuple ne voit pas les finalités car elles ne sont jamais expliquées à la nation ! Tout cela, plus des scandales financiers à répétition qui éclaboussent des membres du gouvernement les contraignant à démissionner, et, last but not least, une vie privée-publique marquée par un manque évident de style, par une goujaterie indigne d’un garçon boucher, tout cela fait que le Président semble ne plus représenter qu’une petite coterie politique, les affidés les plus soumis du PS, sans même les Verts et encore moins le parti de gauche, depuis que Mélenchon a dénoncé le Président de la République comme un « vulgaire menteur » qui « trompe le peuple ».
Qu’un homme politique ne suive pas à la lettre le programme pour lequel il a été élu, il n’y a pas à s’en étonner, car la dynamique politique subit des aléas inhérent à son action, laquelle engendre des situations mouvantes auxquelles il convient de répondre. Mais dans le cas de Monsieur Hollande candidat et de Monsieur Hollande Président, il n’est pas question d’adaptions nécessaires aux changements, mais de l’inverse de tout ce qu’avait promis le candidat hormis le sociétal (car cela ne coûte rien !). Quelque part il y a eu véritablement tromperie sur la marchandise comme l’aurait fait un commerçant indélicat. Or dans le cas présent, comme il est question de la mise en œuvre d’une politique qui détermine l’avenir de la Nation, cela se nomme une forfaiture. C’est donc dans le champ de cette tromperie que le problème de l’illégitimité du président de la République se pose ce que mesure immédiatement l’effondrement inédit des opinions favorables à son encontre.
Il faut cependant préciser. Il y a deux types d’illégitimité politique, chacun fondé sur une faute éthique. L’un, c’est le respect de la légalité dans le cadre d’une loi inique, cela est illustré par Hannah Arendt dans son œuvre magistrale Eichmann à Jérusalem ; l’autre, c’est celui de la forfaiture entendue comme le manquement grave à une parole donnée, à son devoir. L’action du Président Hollande illustre ce dernier cas. Mais pourquoi oser une si grave accusation à l’encontre du chef de l’État, lui qui s’est toujours présenté comme un brave homme, tout en rondeurs, un homme familier et facilement abordable et non comme un politicien hautain et arrogant ? La raison en est simple. Nombre de politiciens font des promesses qu’ils ne tiennent pas selon l’adage que « les promesses électorales ne valent que pour ceux qui les écoutent ». Cependant il y a plusieurs manières de ne pas tenir une promesse, la plus discrète et la plus banale consiste à ne pas mettre en œuvre une politique, à continuer comme auparavant selon une force déjà au travail, à ne pas s’opposer frontalement à des us et coutumes ou à des avantages gagnés par de longues luttes sociales. En bref on aménage ici et là, voilà ce que firent les présidents Mitterrand et Chirac pendant deux septennats chacun, et sur le plan externe on doit garder à l’esprit la préservation de l’aura internationale d’une grande puissance devenue aujourd’hui une puissance moyenne.
Or, si j’en crois les critiques venant du sein même du précédant gouvernement – celle des ministres démissionnaires Montebourg, Hamon, Filippetti, et de plus d’une trentaine de députés –,  chez Monsieur Hollande il ne s’agirait plus d’omissions, de temporisation, de louvoiements, mais bel et bien d’un renversement à 180° de la politique promise aux électeurs au printemps 2012. C’est pourquoi le terme de forfaiture paraît le plus adapté à la situation de la France en ce mois de septembre 2014.
On pourrait donc s’attendre à voir le Président Hollande non pas démissionner (ce n’est pas dans le style de ce personnage falot, manquant à l’évidence de courage et donc d’audace), mais dissoudre l’Assemblée nationale et tenter de jouer un gouvernement de cohabitation ? Mais c’est là hic et nunc un choix impossible qui révèle précisément la très profonde crise politique française. En effet, en cas d’élection législative le premier parti serait le FN qui aurait face à lui un PS affaibli, et l’UMP tout aussi faible car elle s’est discréditée par son incapacité à se comporter comme une véritable parti opposition et par les soupçons de corruption qui courent sur certains de ses anciens chefs. Donc le Président se verrait contraint de cohabiter avec le FN. Voilà qui serait une révolution dans la sphère politique française : l’arrivée comme parti de gouvernement d’un parti diabolisé depuis quarante ans, quoique l’arrivée de Marine Le Pen à sa direction semblerait avoir quelque peu modifié la radicalité de son discours. A priori une telle combinaison est impossible, sauf si, sur le fond d’une intensification de l’opposition populaire à l’UE et aux États-Unis s’élevait une synergie entre le Parti de Gauche, celui de Dupont-Aignan et le FN capable de faire descendre dans les rues de la capitale plus d’un million de manifestants. Dans ce cas les maîtres réels du pouvoir (les financiers et les banquiers de la mondialisation, les chefs étasuniens de l’OTAN) laisseraient faire. Alors le mot d’ordre de l’ancien Cartel des forges (le syndicat patronal français d’avant 1940), proclamant « qu’il vaut mieux Hitler que le Front populaire » !, serait réactualisé et réaménagé à l’image des marionnettes politique du temps, et nous serions la proie d’un nouveau totalitarisme, cette fois-ci cool en apparence, sans uniforme, sans cérémonies pharaoniques au stade de Nürnberg, avec des gestapistes habillés en hippy, des idéologues hip-hop, devant nos télévisions et notre internet totalement canalisés et contrôlés, le totalitarisme déjà prophétisé par Huxley dans son Brave New World et Orwell dans son 1984.
Brecht écrivait au début des années 1950 que la Sociale démocratie, en raison de ses compromis permanent avec le Capital, est toujours grosse du fascisme ; Adorno ne le disait pas autrement dans Minima Moralia quand il remarquait que le fascisme n’est pas parmi de jeunes voyous excités qui brandissent des regalia et les saluts nazis, mais bien dans les jeux de simulacres démagogiques de la démocratie de masse face au Capital.
A présent je suis un vieil homme, mais je plains nos enfants et surtout nos petits-enfants, car cette fois il n’y aura pas d’alternatives ne serait-elles que symboliques. Les révoltes à venir ne se donneront plus avec l’alibi des « lendemains qui chantent », mais seront le produit du chaos d’une terreur contrôlée dont le Moyen-Orient et l’Ukraine sont les prémisses. Nous sommes bien entrés dans les temps d’indigences (Dürftiger Zeit) prophétisés voilà deux cents ans par le plus grand poète allemand, Hölderlin.
Claude Karnoouh
Paris le 14 septembre 2014

mardi 8 juillet 2014

Ou comment à l’occasion du vaste projet social puis touristique d’urbanisation du littoral de la Mer noire, la Roumanie communiste a confirmé son intégration au capitalisme mondial.

Du particulier au général.
Ou comment à l’occasion du vaste projet social puis touristique d’urbanisation du littoral de la Mer noire, la Roumanie communiste a confirmé son intégration au capitalisme mondial.

                                                                            

Pour ceux qui n’entonnent pas les antiennes idéologiques banales et stupides d’un anticommunisme primaire, il est évident, tant à la lecture des textes programmatifs qu’à l’observation des pratiques réelles, qu’il y avait dans le projet communiste d’« un homme nouveau pour un monde nouveau » un vaste programme de santé publique et de loisirs collectifs pour le peuple dans ses différences socio-professionnelles.
Toutefois soyons-là encore lucides et un peu érudits, ce projet, les communistes ne l’ont pas inventé, ils l’ont simplement repris et développé. Il était déjà dans les programmes sociaux des socialistes utopiques ou moins utopiques du XIXe siècle, de Fourier à Considerant et Godin, de Lassalle à Jaurès, où, par exemple, dans l’idée même du phalanstère, il était aussi sous-entendu un temps de repos et de loisirs. Les Soviétiques, après la guerre civile, avaient conçus dès le début des années 30 à la fois une temporalité et un espace pour la reconstitution de la force de travail selon le vocabulaire marxiste classique. Et ce d’autant qu’en parallèle avec la volonté d’offrir des vacances pour tous, s’était développée l’idée que durant l’année de labeur il y eût aussi des moments de liberté où les travailleurs des deux sexes étaient appelée simultanément au repos et à la pratique des sports en amateurs qui, selon les nouvelles valeurs hygiénistes sociales et corporelles, offraient des vertus tant thérapeutiques qu’éthiques : le sport comme vecteur de la santé et d’apprentissage de l’effort et de la discipline collectifs. Pendant  les vacances d’été, on soulignait alors le rôle du soleil, de l’eau de mer et des exercices corporels pour lutter contre le rachitisme, améliorer la croissance des enfants, et grâce à l’iode pour influencer l’équilibre hormonal thyroïdien. Enfin, et ce fut très important, on mettait l’accent sur le fait que l’air marin salé avait des effets positifs dans la lutte contre la tuberculose.[1]
C’était cela même l’idée de l’harmonie sociale qui avait animé la social-démocratie allemande dès le début du XXe siècle, sans qu’elle puisse la mettre en mouvement en raison de la Première Guerre mondiale et des effets sociaux ravageurs des contraintes de la Paix. Cependant, l’idée et la pratique seraient reprises et partiellement mises en pratique en France par le Front populaire, après les grèves de 1936 : congés payés et sports pour tous au travers d’un ministère des sports créé à cet effet et d’une association de masse nommée, Sports et loisirs. Cette action engendra le travail de recherche du premier universitaire occidental, Joffre Dumazdier, qui entreprit des enquêtes sociologiques sur les loisirs populaires,. Commencées pendant le Front populaire, son long travail se concrétiserait vingt-cinq ans plus tard dans une somme novatrice et précurseur, Vers une civilisation des loisirs (Paris, Seuil, 1962). Exode rural, alphabétisation et éducation généralisées, industrialisation rapide et urbanisation massive, loisirs de plus en plus abondants, sont les caractéristiques du socius moderne auxquelles les sociétés communistes, certes à leur manière, n’échapperont pas. Elles les systématiseront de manière plus dogmatique et bureaucratique.
Or qui dit temps des loisirs versus temps du travail, présuppose l’éloignement momentané non seulement de son lieu de travail, mais, et simultanément, de son lieu d’habitation quotidien pour un ailleurs, mer ou montagne. Certes, il y eut au début des congés payés le recours aux parents demeurés à la campagne, mais le but des gouvernements communistes n’était pas de renvoyer à la campagne les salariés issus de la campagne, au contraire, il fallait les en éloigner pour leur montrer les bienfaits de la modernité. Le but était donc de prouver que l’État communiste était meilleur que l’État capitaliste parce qu’il était capable d’offrir aux prolétaires et aux employés les mêmes vacances que celles que s’octroyaient les bourgeois depuis la seconde moitié du XIXe siècle : les bains de mer. Or pour loger et nourrir la masse croissante des salariés, les chambres meublées chez les paysans ou les pêcheurs du cru, comme les quelques hôtels de luxe reconvertis en hôtels prolétariens n’y suffisaient plus. Il fallut, comme pour le développement urbain, répondre à l’afflux des travailleurs et des salariés de toutes sortes appelés par le régime afin de réaliser la présence d’un prolétariat moderne jusqu’alors absent et rêvé par tous les leaders bolcheviques de Russie et d’Europe orientale. En Roumanie, plus encore qu’en Tchécoslovaquie, Pologne, voire Hongrie, en 1945 le prolétariat était très fortement déficitaire face à la paysannerie, laquelle représentait environ 70 à 80% de la population active. Ce n’est donc pas avec de tels taux de populations rurales actives qu’on peut se croire au pays du prolétariat triomphant ! Toutefois, les pays communistes d’Europe de l’Est, construits sur le modèle soviétique, et donc dirigés par des pouvoirs plus ou moins dictatoriaux, n’étaient en aucune façon des républiques bananières coloniales où une oligarchie blanche régnait sur un peuple de péons et d’Indiens. Après avoir commencé à construire diverses industries lourdes et légères, de la chimie à l’électrotechnique, de la métallurgie lourde aux machines-outils, il fallut donc créer rapidement une urbanisation de masse dans les villes et, simultanément, par choix socio-idéologiques, offrir des vacances de masse aux masses en des lieux où tout était à bâtir. En effet, coûte que coûte le régime se devait de tenir la promesse communiste d’une Parousie possible sur la Terre dans le temps d’une vie d’homme. Fût-elle une Parousie très minimale, voire parfois caricaturale, il n’empêche, peu à peu, il était démontré dans le fait même architectural et social que le pari se révélait possible pour le plus grand nombre. Et, jetant un regard froid sur ce phénomène, il semble qu’entre les années 70-89 le possible se réalisa.

Introduite dans le camp socialiste après 1948, la Roumanie n’échappa point à cette dynamique par laquelle le pouvoir souhaitait d’une part gagner sa légitimité historique dans le futur et, de l’autre, l’appui des masses ouvrières en voie de formation dans le présent. N’oublions point l’état économique, social, sanitaire (niveau de la tuberculose, de la mortalité infantile et du taux de syphilitiques) et culturel (taux d’analphabète de plus de 60% chez les hommes et 80% chez les femmes) lamentable du pays réel dans les années 30-40, et ce malgré les bruitages parasites post-89 de tous les coryphées qui ont fait ou veulent faire de l’Entre-deux-guerres l’Âge d’or de la Roumanie moderne, son moment paradisiaque ! En 1948, la Roumanie était semblable à un pays du tiers-monde particulièrement pauvre, l’un des plus pauvres d’Europe et ce d’autant plus que la guerre et les débuts de l’occupation soviétique l’avait profondément ruiné. Cet Âge d’or c’était l’époque où, en Ardeal, un journalier travaillant l’été à la fenaison de six heures du matin à neuf heure du soir, recevait pour le prix de son labeur un repas avec l’employeur, un demi-kilogramme de fromage blanc (caș), un quart de palinka, 100gr lard gras (Slanina) et un demi kilogramme de pain (Pita) ! Les photographies et les descriptions publiées pendant les années 30, lors des campagnes d’enquêtes rurales menées les équipes multidisciplinaires mises en place par Dimitri Gusti et Henri Stahl, parlent d’elles-mêmes, l’extrême pauvreté généralisée et un archaïsme technique médiéval y apparaissent sans fard. Certes, il faut en convenir au risque de déplaire à certains beaux esprits, la Roumanie réelle ne se résumait pas aux passants et aux passantes élégants, nonchalants ou agités, déambulant dans la Calea Victoriei, le long des magasins de luxe, sur les trottoirs ombragés du boulevard Kisselev ou autour de la place de l’Université. La Roumanie réelle, c’était la misère insigne de la Grande Roumanie à peine passé le centre de Bucarest.

Une chronologie rapide de l’urbanisation du littoral explicitera le phénomène que je cherche à cerner brièvement. Reprenons donc au fil du temps les types de constructions qui s’y élevèrent.

Tout commence donc en 1956, à peine plus de dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec la réalisation d’un plan d’aménagement du littoral (sistematizare), quand le régime a déjà mis en place les grandes mesures de la nationalisation urbaine, industrielle, de la collectivisation rurale et déclenché l’emprisonnement de tous ceux qu’il considérait à tort ou à raison comme autant de personnes potentiellement « dangereuses » pour sa politique et son économie, mais plus encore quand, un peu plus tard, en 1956, la menace d’une révolte populaire venue de Hongrie eût pu s’avérer contagieuse.
Il est significatif de noter que les premières réalisations mises en œuvre lors de l’aménagement du littoral sont des constructions à buts thérapeutiques. Dès 1957 on construit « les bains de boue froide avec un ensemble hôtelier pour le repos à Eforie. (Băi reci de nămol la Eforie şi Complexul de odihnă la Eforie), comme s’il fallait dans un premier temps montrer que le « littoral pour tous » s’inscrit dans le domaine de la médecine balnéaire pour tous. C’est l’année suivante que des bâtiments plutôt destinés à la distraction pendant les vacances sont construits : deux restaurants à Mamaia et un à Mangalia.
Encore en 1959, la création d’un institut régional d’aménagement du littoral met en chantier des bâtiments à destination thérapeutiques comme si le littoral devait avoir pour seule vocation, comme les villes thermales, la pratique de la médecine préventive et les traitements de longue durée. Ainsi on bâtit une maison de repos 1000 lits pour les syndicat à Mamaia ; à Mangalia un sanatorium pour le traitement des enfants tuberculeux, un autre pour les adultes (500 lits) ainsi qu’une maison de repos à Eforie Sud. Tandis que l’hôtellerie de tourisme ne reçoit qu’un seul hôtel à Mangalia et que l’infrastructure administrative de la ville se dote d’une nouvelle mairie. Pas encore de quoi en faire le triomphe du socialisme sur le capitalisme social. A l’Ouest et plus précisément en Italie le mouvement avait réellement pris son essor au milieu des années 50 avec les débuts de l’urbanisation générale du littoral de l’Adriatique dans la région de Rimini.[2]
Ce n’est que deux ans plus tard, en 1961, que l’État change partiellement de politique et semble miser cette fois, et à grande échelle, sur le tourisme de masse national en construisant une série d’hôtels d’une capacité totale de 10.000 lits ! La dimension d’une petite ville. Les investissements ayant dû être très importants, en 1962 seuls trois restaurant dispersés dans les stations du littoral seront mis en chantier à Eforie Sud (deux) et un à Techirghiol, et visaient le domaine du tourisme de masse
Toutefois, il faudrait attendre 1966, après l’arrivée au pouvoir de Nicolae Ceauceşcu, pour voir se concrétiser le grand projet touristique du littoral qui prendrait la dimension gigantesque que nous lui connaissons aujourd’hui. Pour en illustrer la dimension, voilà en un petit tableau synoptique le rythme des constructions (avec leur nom en roumain) :
1966
- Hotel “Europa”, Eforie Nord ; Complex Hotelier “Dorna” Mamaia.
1967
- Hoteluri “Patria”, Național”, Unirea” - Mamaia
- Stațiunea turistică “Jupiter”
- Stațiunea turistică “Neptun” - etapa I ; Complex de odihnă cu vile, Costinești.
1970
- Hoteluri prefabricate pe faleză Venus
- Restaurant “Clăbucet” Neptun
- Stațiunea turistică “Venus
- Stațiunea de odihnă “Neptun II”, Hoteluri Caraiman, Doina, 425 paturi.

1971
- Casa de odihnă a scriitorilor - Neptun ; Ansamblu hoteluri Olimp I ; Stațiunea turistică Saturn - Hoteluri înalte (P+14) - Olimp.
1972
- Hotel cu bază de tratament - Techirghiol
- Statiunea turistică “Aurora”
- Complex comercial Neptun
- Ansamblu Hotelier Amfiteatru, 1500 locuri, Olimp ; - Hoteluri înalte stațiunea Saturn.

En huit années années le service de la planification régionale réussit la construction d’un parc hôtelier avec des restaurants et des magasins divers qui ont transfiguré (ou défiguré) la côte. Au cours des sept années suivantes, l’activité constructive sera moindre, comme si, avec ces ultimes constructions, le projet s’était achevé par l’ouverture du littoral au tourisme de masse international et relativement bon marché pour les bourses des classes moyennes occidentales.


1973-1974
- Cantina-restaurant Costinești ; Bazarul din Neptun ; Concurs “Complex turistic pentru tineret, Costinești.1977
- Hotel “Forum” - Costinești
1979
- Ansamblu hotelier “Orfeu”, “Admiral”, “Comandor”.

En 1980, de Mamaia à Mangalia, l’essentiel du programme d’urbanisation du littoral semble terminé, laissant seulement deux villages du bord de mer (Doi Mai et Vama veche) avec leurs maisons paysannes pour les vacanciers peu enclins à la promiscuité des grands ensembles hôteliers, contents à l’idée de dormir chez l’habitant, à faire leur cuisine dans un style rustique et heureux de lézarder au soleil souvent nus sur des plages plus ou moins sauvages.
Ainsi, en  Roumanie communiste, grâce aux tickets de vacances distribués par les syndicats, les congés estivaux sur les bords de la Mer noire étaient devenus au tournant des années ’70-80 une réalité collective et massive où repos et distractions étaient offerts à divers types de salariés, peu d’ouvriers, mais une majorité d’employés, de cadres techniques, d’enseignants ; quant aux paysans, collectivisés ou non, c’était une culture urbaine qu’ils ignoraient et qui les ignoraient. Mais à la différence du projet initial voué essentiellement à des établissement thérapeutiques, à des maisons de repos syndicales, à celles des unions d’artistes et à des hôtels destinés aux congés annuels des seuls citoyens roumains, il s’était adjoint la réalisation d’un ambitieux programme conçu par les planificateurs du régime dans le plus pur style capitaliste. Comme le démontre le programme rappelé ci-dessus, de très grands hôtels poussèrent comme les champignons sous la pluie. Certes, le confort, l’hygiène, l’organisation des restaurants et des loisirs estivaux manifestaient un aspect quelque peu laxiste pour certains, tandis que le service de table manquait de style, souvent gauche car les serveurs et les serveuses de la Roumanie communiste ne savaient pas que c’est celui qui paie qui commande. Un Occidental comme moi voyait immédiatement, dès le premier pas fait dans le hall de l’hôtel, l’inexpérience de ces gens encore mal acculturés à l’urbanité balnéaire ! Ce qui rendait parfois furieux certains touristes qui se sentaient quelque peu escroqués. De plus ce qui déplaisaient aux étrangers, c’était le style morne des distractions qui leur étaient offertes,  pourtant, sauf exceptions, les touristes étrangers en avaient pour leur argent tant les prix des vacances y étaient bon marché. A ce prix-là on ne pouvait pas demander le style du Club méditerranée ! En outres certains s’y trouvaient dans leurs comptes. Pendant leur séjour ils changeaient leurs devises au noir, c’est-à-dire multipliaient par dix ou quinze le taux de change officiel, tandis que d’autres vendaient leurs vêtements d’été, leurs « bluji ». Il arrivait aussi que des estivants emportassent avec eux des habits en quantités, par exemple des maillots de bain, des collants, des pilules anticonceptionnelles qu’ils vendaient en devises, réalisant grâce à ce petit business, de bons petits bénéfices : Polonais, Hongrois et Italiens s’y entendaient à merveille. De fait, dans leur zèle de capter leur part du marché du tourisme international, les autorités communistes avaient fabriqué une pure marchandise estivale à destination des Occidentaux, doublé simultanément par un non-dit, mais qui relevait d’une pratique réelle, outre un véritable marché noir hyper actif, plus discrète, une prostitution clandestine.[3] Rien ne distinguait véritablement les vacances à la Mer noire de celles sur la côte espagnole, rien sauf un niveau de développement du système hôtelier chez la seconde.
A l’Ouest diverses agences de tourisme proposaient la Roumanie estivale sur le thème : « plaisir des vacances aux bords de la Mer noire et des spectacles culturels folkloriques » (sic !).[4] Voilà qui permettait d’assouvir à la fois la soif du régime pour les devises fortes et les besoins de sa propagande pour distiller aux étrangers son intense nationalisme culturel. Toutefois, là encore rien de bien original dans ces spectacles folkloriques animés par des troupes professionnelles de musiciens, de chanteurs et de danseurs qui mimaient assez grossièrement des rituels fort anciens tout en construisant une sorte de culture populaire unifiée, tout à fait l’inverse de ce qui demeurait encore une réalité immédiatement perceptible dans l’ensemble du pays : la riche variété de la culture populaire vivante. Mais comme le touriste est un être ignorant par excellence, l’affaire marchait parfaitement bien et la machine à fabriquer de l’unité culturelle réalisait parfaitement les performances à l’exportation pour lesquelles elle avait été conçue. En cela cette situation n’était guère différente des intentions qui animaient les responsables culturels et politiques précédents, ceux de l’Entre-deux-guerres, lorsqu’ils envoyaient les seules troupes de Calușari[5] représenter la Grande Roumanie dans les expositions universelles, Londres, Paris, Milan.
Le pouvoir, le parti communiste, et donc l’État-parti faisaient ainsi d’une pierre deux coups dans le champ d’une simultanéité temporelle caractéristique de la postmodernité : il orchestrait business et traditions populaires. Sauf que, en s’installant ainsi dans le grand jeu de la marchandisation du loisir, le régime communisme ne pouvait échapper à une double contrainte. D’une part celle de se trouver entraîné à urbaniser le littoral de manière mimétique, sur le modèle général bas-de-gamme de tous les pays européens ayant une façade maritime sur des mers ou des océans chauds ou tempérés, et, ce faisant, comme ses pendants à l’Ouest, il détruisait les écosystèmes des bords de mer pour une urbanisation effrénée[6], transformant des littoraux souvent semi-sauvage en zone de densité humaine semblable à toutes les concentrations urbaines contemporaines ; et, d’autre part, il permettait à ses propres citoyens d’entrer en contact directe et non médiatisé avec des membres des classes moyennes occidentales, leur offrant ainsi de nombreuses possibilités de comparaisons immédiates qui n’étaient jamais en faveur de la Roumanie.[7] Cigarettes, « bludji », costumes de bain, chaussures, vêtements féminins divers, appareils de photographie, caméras d’amateurs, montres électroniques, voitures, la Roumanie communiste ne pouvait exposer sur ses plages que la relative pauvreté de son peuple et son retard technologique. Or cette possibilité des contacts qu’imposait le tourisme-marchandise, participa insidieusement, avec d’autres éléments culturels comme les feuilletons étasuniens genre Dallas et Dynasty, à la lente délégitimation du régime communiste par les classes moyennes qu’il avait lui-même fabriquées et qui devaient inexorablement le mener à sa perte. Dès le milieu des années 1970 dans les villes et parmi les classes moyennes communiste, toutes les comparaisons avec l’Occident se faisaient au détriment de la Roumanie.
C’est une chose connue de longue date, les peuples sont ingrats et versatiles (Nihil est incertius vulgo)[8], ils oublient vite les premiers sacrifices qu’ils consentent pour les premiers bienfaits qu’ils espèrent en recevoir. Les peuples d’Europe attendent du pouvoir politique toujours plus de bien-être. Ceci tient de la modernité sociale conçue comme un bien-être en perpétuelle augmentation, lequel est devenu le seul critère de jugement absolue d’une légitimité politique.
Que le littoral de la Mer noire ait été défiguré, c’est là une évidence indéniable ; que ce massacre écologique appartienne à un mouvement général présent dans l’ensemble des pays européens, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord qui bordent la Méditerranée et l’Océan Atlantique, c’est encore une évidence indiscutable ; que l’Est et l’Ouest confondus aient participé à la réalisation d’une légitimation démocratique du politique en appliquant le slogan des socialistes occidentaux du début du XXe siècle, « des vacances pour tous », voilà encore une lapalissade. Tant et si bien que l’urbanisation du littoral pour des vacances sociales et du tourisme de masse, tout comme l’industrialisation massive du pays entre 1948 et 1989, sont autant de preuves que la Roumanie communiste n’était pas ce frigidaire de l’histoire que des politologues stupides (et stipendiés) avançaient à la fin des années 80, mais, bien au contraire, mais ce pays pris lui-aussi dans les rets d’un gigantesque, rapide et violent processus de développement propre à la modernité et appliqué à un pays totalement sous-développé à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Ceux, nombreux parmi les ouvriers et les petits employés, les chercheurs, les jeunes universitaires, les enseignants du primaire et du secondaire qui passèrent une ou deux semaines de vacances sur le littoral au cours des années 70 et 80 dans des conditions de confort moyen, mais en rien comparable à l’archaïsme des masures de leurs grands-parents paysans, ceux-là donc doivent se rappeler aujourd’hui cette époque comme l’âge d’or d’une politique sociale qui a totalement disparue… Elles sont terminées dès longtemps les vacances à très bon marché au bord de la mer pour les enfants ou les petits-enfants de ces catégories socio-économiques. Heureusement, il reste souvent des grands-parents à la campagne pour oublier les miasmes des grandes villes polluées ou l’argent des parents partis travailler à l’étranger, en Occident. Or à l’Ouest, avec la crise qui n’en finit point, la situation s’est rapprochée de celle de l’Est, car il ne faut pas regarder les quelques milliers de millionnaires ou de milliardaires russes, polonais, tchèques, hongrois, roumains qui occupent hôtels de luxe et villas somptueuses sur la Côtes d’Azur, la côte de la Ligurie, du côté de Rapallo, de la Toscane dans l’Argentario, à Capri ou à Amalfi. En effet, à l’Ouest tant que la machine économique semblait fonctionner comme un mouvement d’accroissement infini du niveau de vie, personne ne mettait en doute la vérité de cette Parousie où l’être avait fini par se confondre avec le bien-être et la foi en Dieu en celle du Veau d’or dans ses nouveaux temples, les Mall. Or, subitement, après septembre 2008, quand les bulles spéculatives des subprimes engendrèrent une crise économique sans précédent, quand le capitalisme préféra les délocalisations massives pour, une fois encore, intensifier le turn-over du capital et augmenter la plus-value et, last but not least, mettre au pas les classes salariales occidentales devenues trop exigeantes, quand le chômage pris l’allures d’une pandémie sans fin prévisible, alors là-bas aussi les souvenirs de vacances modestes prises au bord de la mer ont commencé à nourrir la nostalgie d’un âge d’or du capitalisme social (New Deal, New Frontier, esprit et pratique du Front populaire prolongé jusque sous la présidence de François Mitterrand) qui est en voie de disparition à l’image de ce qui advient aux États-Unis depuis une quarantaine d’années.
    
Une époque de l’universel radicalisé dénommée globalisation générale émerge dans la violence économique et parfois guerrière des cendres du capitalisme de la seconde modernité devenue aujourd’hui grandement obsolète. C’est à ce second déploiement du techno-capital que la Roumanie communiste apporta sa pleine contribution, certes à son échelle locale, et avec des moyens relativement modestes.  Voilà qui en étonnera plus d’un qui naïvement crurent que le mot communiste pour désigner le parti unique de type dictatorial, signifiait vraiment ce que la vulgate officielle martelait tous les jours. Paraphrasant le capitalisme le plus puissant, celui de l’Ouest, le PCR en emprunta tous les défauts sans imiter quelques uns de ses petits avantages. Or cette participation ferme, déterminée et malgré tout modeste se peut lire aisément dans la ligne continue des murs de béton troués de fenêtres et parcourus de terrasses aujourd’hui lézardées qui forment la chaîne quasi ininterrompue des hôtels du littoral roumain de la Mer noire…



[1] C’est pourquoi on faisait faire aux tuberculeux et aux asthmatiques des séjours dans les mines de sel.
[2] A ce sujet, il conviendrait de revoir le film d’Alberto Lattuada, La Spiagga, 1954.
[3] Cela n’avait rien de comparable à la prostitution « officielle » des grands hôtels de Bucarest où les femmes étaient de fait des employées de la Securitate.
[4] Il y avait même certains programmes qui incluaient au cours des trois semaines de vacances, une escapade de quatre jours parmi les monastères de Bucovine.
[5] Cf, Claude Karnoouh, Inventarea poporului-natiune, Idea, Cluj, 2011. (Traduction de Teodora Dumitru).
[6] En France ce sera la destruction de la Baie des Anges, de la côte entre Antibes, Canne et Nice, et celle des côtes du Languedoc-Roussillon ; en Italie celles de l’Adriatique et de la Sicile, en Grèce celles de la plupart des îles et des côtes du continent ; en Espagne, de la côte qui court depuis la frontière de la Catalogne avec la France, jusque très avant vers le Sud, pareillement aux Canaries ou à Madère….
[7] Il en allait de même sur les plages de Bulgarie et dans une moindre mesure en Hongrie sur les bords du Balaton où la majorité des touristes étaient soit des citoyens des pays communistes, soit des allemands de l’Ouest qui venaient y rencontrer leurs parents d’Allemagne de l’Est. Quant aux Hongrois ils pouvaient mesurer leur infériorité économique quand ils se rendaient dans les stations balnéaires yougoslaves, sur les côtes de la Dalmatie, du Monténégro et de l’Istrie.
[8] Cicéron, Pro Plancio, 3,7 et 4,9.