mercredi 21 mai 2014

A propos de la Russie sous la présidence de Vladimir Poutine : quelques notes sur la puissance, la souveraineté et la guerre

A propos de la Russie sous la présidence de Vladimir Poutine : quelques notes sur la puissance, la souveraineté et la guerre

           « Post gloriam invidiam sequi »[1]
                          Salluste, Bellum Iugurthinum, (55, 3).
                  « 
 « ἐκ πολέμον μὲν γὰρ εἰρήνη μᾶλλον βεβαιοῦται  »[2]
                                                                                  Thucydide, Histoire de la guerre du            Péloponnèse (1, 124, 2).

La publication sur le site roumain CriticAtac puis sa traduction en français sur le site lapenseelibre.org d’un essai sur les origines historique de l’anti-russisme roumain d’un jeune sociologue Florin Poenaru[3], se révèle d’une très grande véracité au fur et à mesure qu’à l’Est de l’Ukraine s’amplifie la guerre de basse intensité entre les autorité kiéviennes et la guérilla dite pro-russe. L’anti-russisme le plus violent se révèle chaque jour à la lecture des journaux roumains, des blogs de droite bien évidemment, mais, plus surprenant, dans les opinions de certains intellectuels qui prétendent se classer à gauche, adoptant ainsi une posture d’opérette politiquement correcte et non une pensée guidée par la seule pensée critique. Tous ces textes et ces déclarations confirment l’analyse de Poenaru : il y a un anti-russisme roumain inscrit dans la généalogie de sa culture politique moderne. En effet, une lecture, même rapide, des énoncés publiées sur la Russie et Poutine par divers intellectuels roumains révèle une atterrante bassesse, un aveuglement idéologique obtus, une ignorance historique crasse et, last but not least, cette haine antirusse qui explicite un racisme banal, mutatis mutandis du même ordre que celle qui anime les nationalistes à l’égard des Hongrois et réciproquement. De fait ces gens agissent comme si le président Poutine avait émis, ne serait-ce que discrètement, l’idée d’envahir la Roumanie. Certes en réponse au comportement explicitement inamical de l’exécutif roumain, et comme pour jouer de l’humour noir, le vice-ministre de la défense russe affirmait il y a une semaine que 30 heures eussent suffit à l’armée Russe pour neutraliser la Roumanie. A Bucarest le scandale fut naturellement de proportion. Certes le trait était quelque peu forcé, mais on n’était peut-être pas très loin de la réalité quand on apprit voici deux semaines, et après une protestation officielle des autorités étasuniennes, qu’un avion de brouillage russe avait été capable d’aveugler tous les radars d’un croiseur étatsuniens ultramoderne navigant sur la Mer noire, au large des côtes ukrainienne. On est donc en droit de penser que la technologie militaire russe est tout à fait capable d’aveugler les systèmes défenses étasuniennes installées en Roumanie. Mais là n’est point le centre de mon sujet, il s’agissait d’une courte introduction pour brosser à gros traits un tableau, l’atmosphère intellectuelle qui règne à Bucarest. Toutefois, et pour faire bonne mesure, j’ajouterai qu’une majorité de journalistes, de politiciens et d’intellectuels français pensent de manière identique à la majorité des intellectuels et des politiciens roumains…
Aujourd’hui pour entendre un autre son de cloche, des voix critiques de la politique de l’OTAN/UE vis à vis de la Russie, il faut se rendre en Allemagne. Ici, à Bucarest et à Paris, comme à Washington (Londres est plus en retrait !) le président Poutine est qualifié de toutes sortes de noms d’oiseaux. « Merde humaine » (sic !), fasciste », « nazi », « criminel », « héritier d’Hitler » (resic !) et j’en oublie et des meilleurs. A l’évidence, ce n’est pas avec ce genre d’attributs que l’on pourra s’essayer à comprendre et l’enjeu géopolitique réel du moment et le succès indéniable que Poutine a gagné auprès de son peuple, y compris auprès de certains de ses opposants, depuis la réintroduction de la Crimée dans le giron de la Russie. Car analyser une politique étrangère qui, à l’évidence, retentit sur la politique intérieure d’un pays en termes d’amour et de haine pour le chef de l’État, de référents historiques médiévaux totalement obsolètes et souvent controuvés, ou plus encore, comme le fait madame Clinton, en l’assimilant au dirigeant suprême du pays qui fut l’ennemi historique le plus radical de la Russie (à cette époque URSS), au chancelier-dictateur du IIIe Reich Adolphe Hitler, tout cela relève soit de la bêtise la plus crasse, soit purement et simplement de la plus vulgaire des propagandes de guerre.
Avec la disparition de l’URSS et de ses satellites, il semble que les grandes leçons de géopolitiques se soient oubliées non seulement chez le grand public toujours maintenu dans l’ignorance et la politique-spectacle, mais parmi des intellectuels qui se prétendent cultivés. Dans leur écrasante majorité journalistes et intellectuels parlent de politique internationale en termes de sympathie, d’antipathie, de haine, de mépris, en bref ils étalent leur médiocre prose dans le registre du sentimentalisme. Or, au moins depuis Thucydide, nous avons appris que les relations internationales ne sont faites que de puissance politique et d’intérêts économiques à plus moins longs termes, parfois même à très courts termes. Et, si l’on s’en tient hic et nunc au moment de l’implosion de l’URSS, nous savions qu’en contrepartie de la chute du mur de Berlin, de la fin de la guerre froide et de la réunification de l’Allemagne, les États-Unis par la voix du président Reagan avaient promis/juré que les frontières de l’OTAN ne s’étendraient pas vers les ex-pays  communistes, sauf à l’ex-RDG devenue partie intégrante de la RFA. On voit ce qu’il en fut des promesses qui, comme nous le savons de longue date, n’engagent que ceux qui y croient ! L’OTAN s’étendit à tous les anciens satellites, avec comme pourboire l’entrée dans l’UE pour tous et dans l’euro pour certains. A cette époque, il avait en face une Russie/CEI débilitée par une thérapie de choc sans équivalent voulu par de jeunes économistes issus de la commission de la planification et des Komsomolsk, une économie mis en état de faillite par des oligarques liés aux politiciens et à des sources financières d’origines étrangères. Avec un personnel politique soit d’une rare stupidité (Gorbatchev), soit ensuite d’une corruption abyssale, Elstine et sa famille, la Russie, comme elle s’y est retrouvée parfois dans son histoire millénaire, fut trahie par ses princes.[4] Car les événements actuels d’Ukraine, la violente campagne contre la Russie après le coup d’État de Kiev qu’elle a partiellement contrarié en récupérant la Crimée, démontre, avant tout autre, une seule chose, fascinante et abyssale, à savoir que ce n’est pas tant le régime communiste qui constituait le caractère politique et idéologique engendrant l’opposition radicale de l’Ouest conduite par les États-Unis, mais bien la puissance mondiale que la Russie avait acquise pendant et après la Seconde Guerre mondiale et qui s’était véritablement manifestée aux yeux des alliés au moment de l’offensive nommé par les Soviétiques l’« Opération Bagration » qui, un an après la bataille de Koursk, entre le 22 juin et le 19 août 1944 écraserait définitivement dans les plaines de Biélorussie et de l’Est de la Pologne le groupe armé Centre de l’Allemagne nazie, mettant KO cette splendide mécanique militaire : la Wehrmacht et la Waffen-SS.[5] C’est là l’origine lointaine de la guerre froide, du regain de la lutte sans merci contre la puissance russo-soviétique dont la Russie était le centre… Pour la première fois, les États-Unis mesurèrent la capacité des Russes à gérer la bataille avec de gigantesques forces et un énorme matériel. Et l’on comprend pourquoi la « Grande guerre patriotique » demeure le point de référence de l’identité moderne du patriotisme russe. Pour nous s’en convaincre il suffisait d’avoir vu le 9 mai 2014 le défilé de la Victoire sur la Place Rouge.

D’aucun le savent entre 1991 et 1999 l’économie russe a été pillée sans vergogne par des oligarques dont certains n’étaient que des interfaces de puissances étrangères, avec l’aide active de politiciens à leur solde. Force nous est de constater que c’est à partir du premier mandat de Poutine en tant que président de la Fédération que l’économie russe a amorcé un redressement. Puis, vers 2004-2005, ses industries recouvrèrent leur qualité et recommencèrent lentement à devenir compétitives dans certains secteurs clefs de la souveraineté, espace, aviation, armement, énergie, mais aussi dans les industries productrices de biens de consommations afin, peu à peu, de satisfaire une demande intérieure en progrès constant en raison d’une politique d’investissements dans les infrastructures et la protection sociale.[6] Aussi afin d’avoir dans ce contexte une intelligence des événements ukrainiens ne faut-il pas donner cours à du sentimentalisme de midinette, mais, comme nous y invite Diana Johnstone dans CounterPunch, à comprendre Poutine, sachant que pour un esprit formé à la pensée critique et non aux trompettes de la propagande, comprendre n’est a priori ni apprécier ni approuver.[7]
Pour comprendre la stratégie russe mise en œuvre sous l’égide du président Poutine et de ses conseillers, il faut partir d’un simple fait politico-historique, comme le constate le présent directeur de la CIA, « la Russie est une puissance mondiale » malgré, le temps d’une décennie, après la chute du régime communiste décidé par ses propres dirigeants (implosion), un choc économique d’une rare violence. Ceci entraîna la perte d’une aura internationale certaine et, en conséquence, d’une influence indéniable. Or, un pays encore puissant ne peut accepter une telle chute. A l’évidence, c’est cela que l’équipe Poutine cherche à reconquérir depuis le début des années 2000 avec des moyens différents de ceux archaïques (de fait presque uniquement militaires) de l’URSS, dût-il parfois y recourir comme avec la Georgie, à l’époque l’ennemi instrumenté par les services étasuniens et israéliens.[8] Ceux qui aux États-Unis et dans l’UE se réjouissaient, voire encensaient la démocratie sous la présidence de Eltsine (en dépit du coup d’État réalisé par ce dernier à coup de canons sur la Duma), louaient une Russie croupion, réduite, et surtout débilité, une Russie gouvernée par un grotesque et sinistre alcoolique et pillée par des requins de la finances locaux et internationaux, ceux-ci donc ont commencé à déchanter quelques mois après l’arrivée de Poutine au pouvoir. Dès ce moment-là, il était clair que la tâche que s’était assigné le nouveau pouvoir russe fut de rétablir le socle de la puissance de l’État sans lequel nul ne peut parler d’État indépendant. Ce socle porte un nom : la souveraineté. Encore faut-il entendre sérieusement ce concept de souveraineté. Ce n’est pas un simple mot savant qu’on lance à la cantonade lors d’une soirée mondaine pour faire « chic et érudit » ; ce n’est pas non plus une formule rhétorique de sociologie politique, évoqué lors d’un séminaire universitaire où les seuls enjeux sont en général de servir la messe du politiquement correct et sa carrière ; ce ne sont pas plus les vociférations d’un politicien populiste et démagogue qui veut durcir le ton lors d’un discours électoral, mais que d’aucuns savent incapable de mener à bien un tel programme au cas improbable où il arriverait au pouvoir.[9] La souveraineté est fondamentalement une praxis, c’est la capacité que possède un État d’imposer par la négociation ou la force le respect de ses intérêts géopolitiques et géostratégiques minimaux au nom de la protection de la nation ou du peuple-nation, car, par essence, un État n’a pas d’amis, il n’a que des intérêts, et de ce fait des alliés momentanés et peu nombreux et des ennemis nombreux et souvent permanents. Que faut-il donc aujourd’hui pour imposer la souveraineté ? Il faut la même chose que jadis et naguère ; il faut quelque chose qui appartienne en propre à l’homme en son essence de zoon politikon, et ce quelque chose renvoie au pouvoir de gérer de manière autonome la défense et la richesse de la Cité. C’est donc quelque chose qui rend possible l’exercice du pouvoir réel et non son simulacre au sein de n’importe quelle entité politique indépendante. Cette possibilité se nomme la force militaire.
Dans la modernité, au moins depuis la seconde moitié du XIXe siècle, cette autonomie de la souveraineté réelle se présente comme un Janus bifrons : d’une part la force économique, et plus précisément celles de puissantes banques exerçant leur pouvoir grâce au crédit, c’est-à-dire grâce aux intérêts retirés des investissements et aux jeux des flux financiers d’une part, et la force techno-scientifique de l’autre. Ainsi, après sa thérapie de choc mise en jeux par des ex-apparatchiks aidés de spécialistes US, la Russie, grâce à l’équipe Poutine, a retrouvé les attributs classiques de la puissance souveraine, ce qui a eu immédiatement pour effet de tempérer les velléités étasuniennes de mettre en place une polarité mondiale unique source précisément de cette stratégie d’extension de l’OTAN vers les frontières occidentale de la Russie. Ainsi le stade ultime de cette expansion vers l’Ukraine se voulait établir par l’intermédiaire d’un accord d’association avec l’UE. Accord d’association servant de première étape avant l’intégration à l’OTAN, mais qui contredisait le compromis tacite établi naguère par Gorbatchov avec Reagan puis avec Bush senior en compensation de la réunification allemande. Cela avait commencé avec les ex-pays satellites de l’URSS, Pologne en tête, et menacer les frontières orientales de la Russie, au-delà des pays européens, via la Géorgie, l’Arménie, le Kazakhstan, etc… De fait la crise couvait de longue date, dès la guerre avec l’ex-Yougoslavie. Toutefois le refus au dernier moment manifesté par Ianoukovitch de ne pas signer l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE a servi de prétexte aisé pour mobiliser des masses paupérisées à Kiev et à l’Est de l’Ukraine sur le Maïdan. Après une certaine de mise en forme organisée avec des manifestations non-violentes, des forces bien plus violentes, des forces paramilitaires entraînées à l’étranger (en Pologne et en Lettonie) et composées pour l’essentiels de membres du parti nazi ukrainien Secteur droit, ont entrepris un véritable un coup de force immédiatement après le compromis signé entre le pouvoir élu de Kiev, les divers opposants, l’UE et un représentant de la Russie. Face à un coup d’État où sa vie était menacée, Ianoukovitch n’a pas eu d’autre solution de repli que de se réfugier en Russie.[10] Donc un coup d’État déguisé en révolte populaire subissant un massacre de la part du pouvoir quand, de fait, des snipers du camp adverse tiraient à la fois sur les policiers du Berkuth et sur les manifestants (dixit Madame Ashton et Der Speigel), attisant ainsi la stratégie de la tension. Bref, une belle mise en scène sanglante qui n’était pas sans rappeler les journées de décembre 89 en Roumanie…
Or nous avons pu comprendre que le refus de signer avec l’UE était le fait de certains oligarques locaux qui ne voulaient pas voir les sources de leurs énormes revenus industriels ruinées par les braderies forcées de la richesse nationale selon les directives de la politique économique du FMI et de l’UE dont ils avaient pu aisément constater les ravages en Pologne, en Hongrie avant Orbán[11], en Roumanie et en Bulgarie. En bref, ils avaient l’exemple des pays dont les industries avaient été vendues à l’encan aux financiers occidentaux comme cela s’était passé en Roumanie avec la sidérurgie, l’industrie chimique, les banques, les cimenteries, etc… Un coup d’œil sur l’état de dépendance industriel et même agricole de la Roumanie résume parfaitement ce à quoi ils pouvaient s’attendre… certes ce ne sont ni des démocrates ni des philanthropes, cependant leurs capacités industrielles autonomes assurent du travail à une majorité de citoyens de l’Ukraine de l’Est et du Centre.
Du côté socio-ethnique, c’est-à-dire du  côté des divers peuples de l’Ukraine la situation est très compliquée parce que depuis le XIIe siècle l’Ukraine, en tant qu’espace d’une entité politique autonome n’existe plus. Le pays a été partagé entre les principautés russes, puis avec le royaume polono-lithuanien et les khans mongols et tatares, ensuite, l’Est a été conquis sur la Porte, et le Centre et l’Ouest ainsi que la Pologne et les pays baltes divisés au moment des partages du royaume de Pologne, pour être finalement réparti à la fin du XVIIIe siècle entre la Prusse, l’Autriche et la Russie. De plus, depuis le XVIe siècle le pays nourrit un conflit religieux entre les orthodoxes au centre et à l’Est et les grec-catholiques (uniates) à l’Ouest. Enfin, l’autonomie partielle de l’Ukraine a été recouvrée grâce à son inclusion dans l’URSS sur les bases du célèbre texte de Staline sur le traitement des nationalités (1913).[12] C’est même en raison de cette politique des nationalités que, lors de la fondation de l’ONU, l’URSS imposa aux États-Unis un siège pour l’Ukraine.
Aujourd’hui le pouvoir russe incarné par Poutine démontre une fois de plus que la haine de la Russie est moins liée à son type de régime politique qu’à son existence même en tant que puissance sur la scène mondiale qui bloque l’expansion de l’Occident vers l’Est, vers le Caucase. Certes, on m’objectera que deux fois au XXe siècle l’Occident s’est allié à la Russie dirigée alors par des régimes bien peu démocratiques au sens classique du terme (1914, 1941), mais nous nous devons aussi de constater qu’il s’agissait là d’alliances de circonstances afin de contrer le danger immédiat d’une nouvelle puissance teutonne (Furor Teutonicus selon Lucain[13], déjà !) s’élevant rapidement à l’encontre des intérêts anglo-saxons et français. A preuve, comme je l’ai souligné, à la fin de l’opération Bagration (juin-août 1944 sur le front Biélorusse) qui défit définitivement l’armée allemande, les arrières pensées d’un début de guerre froide se firent jour du côté anglo-saxon, et c’est pourquoi Staline et ses généraux accélèreront encore la vitesse de la guerre avec de grandes pertes humaines afin que les troupes soviétiques puissent prendre Berlin avant les Alliés occidentaux. Alliance de circonstance qui une fois l’élimination de l’Allemagne nazie s’est immédiatement muée en affrontements indirects à l’ONU ou directs entre alliés interposés (Guerre de Corée, Guerre d’Indochine, Guerre du Vietnam).
Ce que l’Occident ne comprend pas ou ne veut pas comprendre c’est qu’en dépit d’une technologie de pointe, et d’un pouvoir économique non négligeable, la Russie de Poutine a gardé un trait caractéristique et essentiel de la conception traditionnelle de la puissance dans la pensée politique russe, à savoir que la politique domine le socius au détriment de l’économique. Ainsi, le pouvoir refuse toute ingérence d’États étrangers dans ses affaires intérieures. C’est là le fondement même de la souveraineté qui entraîne, par exemple, l’interdiction de sous-marins politiques de type « ONG-drones ». On touche là à la différence de la conception de la souveraineté propre au modèle étasunien, lequel est un modèle économique et financier, où l’économie apparaît comme le seul moteur de la politique. Cette conception a été parfaitement formulée au début du XXe siècle par le président des États-Unis, Theodor Roosevelt qui affirmait sans détours humanistoïdes : « The real business of America is precisely business ». Dans le cas de la domination totale de l’économie, la capacité du capital à déployer la techno-science comme garantie de la puissance, se traduit par l’omnipotence du complexe militaro-industriel ; ici les armes ne sont pas mises au service de la nation comme entité transcendante de l’identité d’un peuple (quelle que soit sa forme politique et sa structure imaginaire), elles travaillent en revanche au seul service des jeux financiers planétarisés, à la conquête et au contrôle des matières premières et des marchés : le modèle initial ayant été la Grande-Bretagne. Or si l’empire politique à des limites territoriales (voire l’histoire : dès lors que tout empire territorial devient trop vaste il finit par périr selon l’historien Jean-Baptiste Duroselle), l’empire de l’économie en revanche ne peut prospérer que sur les fondements d’une dynamique inverse ; il lui faut impérativement détruire tout ce qui peut s’opposer à la fluidité idéale du capital de manière à instrumenter en permanence l’illimité de l’objectivation de la production et de l’échange marchand. Certes, il ne s’agit pas de l’illimité créateur de tout, du déjà fait et de l’ad-venir d’Anaximandre, il s’agit ici de l’infinité mathématique de la pensée moderne en tant qu’immanence engendrant le nihilisme moderne – le nihilisme du trop plein selon Nietzsche – propre au déploiement planétaire de la forme capital-marchandise (Granel parlerait en ce cas d’infinité fantasmée). En d’autres mots, l’illimité dont il est ici question n’est autre que la destruction de tout ce qui peut s’opposer à la lutte à mort contre la baisse tendancielle du taux de profit avec comme effet directe la création sans cesse renouvelée de masses d’objets vendables et achetables sans autres véritables raisons fonctionnelles que la valeur d’échange, le profit maximum et la nécessaire mise en scène de la convoitise (publicité et crédit) pour réaliser cette idéalité de l’infinité. Encore et toujours le travail du nihilisme, le travail du négatif.

Ceci étant précisé, je ne dit pas que la Russie de Poutine n’est pas un État capitaliste et techno-scientifique postmodernes ; loin s’en faut, car l’État soviétique se présentait déjà comme un capitalisme d’État où la redistribution plus générale de la plus value par le financement massif de divers services sociaux réduisait largement ses bénéfices, d’où les limites bien connues de l’investissement innovant. Toutefois, comme je l’ai écrit il y a déjà quelques années dans un essai sur le sens du communisme russe, en dépit des progrès de la science et des techniques et de la hausse du niveau de vie, ce qui caractérisait le système politico-social soviétique post-stalinien ce fut le primat absolu du politique sur l’économique (ce qui n’empêche pas la corruption), avec pour résultat le sacrifice des bénéfices financiers au profit d’avantages politiques.[14] Cela était particulièrement bien illustré par la manière dont l’URSS gérait ses relations internationales, en accordant des avantages financiers énormes tant à ses satellites qu’aux pays alliés (prix préférentiels, inférieurs au prix mondiaux sur la vente des matières premières soviétiques, préférence du troc entre membres du COMECON ou avec ses alliés du tiers monde, préférence des échanges d’objets manufacturés contre des matières premières calculées cette fois à un prix supérieur à celui du marché mondial.). Une telle redistribution donnait à penser que le glacis coûtait plus cher à la métropole que les bénéfices économiques qu’elle pouvait en tirer : les bénéfices étaient essentiellement politiques.
Voilà quelques éléments qui caractérisent une culture politique totalement opposée à celle de l’Occident où seul compte la domination sans partage du marché mondial, c’est-à-dire le contrôle des sources de matières premières et des marchés et, last but not least, celui de la monnaie d’échange, le dollar. Or la Russie devient de plus en dangereuse pour l’hégémonie du dollar, en ce que sa politique d’indépendance politique la conduit peu à peu à vouloir instaurer une politique d’indépendance économique qui lui permette d’échapper à l’emprise du billet vert. C’est bien ce qu’illustre, à l’image de la carte de crédit chinoise, l’instauration d’une carte de paiement russe, fondée sur les banques russes, ou l’usage du rouble et du yuan pour commercer non seulement avec la Chine, mais avec d’autres pays en voie de développement. La Russie putinienne en a les moyens parce qu’en s’alliant à des pays comme la Chine, le Brésil et l’Inde, très désireux, eux-aussi, d’échapper aux diktats du dollars, elle apparaît comme le leader mondial des BRICS. Voilà qui rend la Russie et Poutine encore plus insupportables aux Occidentaux. Mais voilà qui signe l’affirmation de la puissance souveraine, laquelle sait de très longue date que sa seule présence engendre simultanément l’ennemi. Ainsi, qu’on soutienne un camp ou l’autre opposé, la menace de guerre est bien présente en ce que nous avons affaire, une fois encore, à un énième exemple de la dialectique de l’histoire (un hommage doit être ici rendu à Hegel pour l’avoir puissamment formulé) qui est celle du temps politique et social. Quant au futur :
Alea jacta est….
Claude Karnoouh, Bucarest-Paris mai 2014



[1] « L’envie suit la gloire de près. »
[2] « La guerre est gage de paix, bien plus que son refus par amour de la tranquillité. »
[3] Florin Poenaru, « Originile istorice ale anti-rusismului românesc », CriticAtac, 18 mars 2014 ;  « Les origines historiques de l’anti-russisme roumain », lapenseelibre.org, n° 91, 6 avril 2014 ?
[4] Par exemple, lorsque les armées d’Elisabeth, assiégeant le Berlin de Frédéric II de Prusse, étaient presque parvenues à faire capituler ce Prince arrogant. Mais la mort subite de l’Impératrice permit à son imbécile de fils, Pierre III, de lever immédiatement le siège pour ensuite rendre sans contrepartie aucune toutes les terres et conquêtes prises au souverain prussien.
[5] J. Lopez , Opération BAGRATION – La revanche de Staline, Paris, Economica, 2014.
« L'Armée rouge déploie alors une puissance qui stupéfie tous les camps belligérants. Sur une ligne de front s'étendant sur 1.000 km, les Soviétiques avancent de 600 km en deux mois ; à l'issue de cette avancée, la défaite du groupe d’armées Centre est consommée, c’est-à-dire que les trois armées qui le composent (4e et 3e panzer et la 9e armée, soit 28 divisions au total) sont détruites, avec la perte de 600.000 hommes. Seuls des éléments disparates se replient en désordre en Prusse orientale et dans les pays baltes. C'est l'une des plus grandes défaites de la Wehrmacht pendant la guerre et, sur le plan humain, la plus grande catastrophe militaire de toute l’histoire allemande. »
Etat des forces en présence selon les sources de Wikipedia :
Wehrmacht                                   Armée rouge
800 000 hommes,
9 500 canons,
553 blindés,
839 avions
2 331 700 hommes,
24 000 canons,
4 080 blindés,
6 334 avions


[6] Jacques Sapir, Russie : l’économie au risque des sanctions/RussEurope  sur le site : http://russeurope.hypotheses.org/2257.
[7] Diana Johnstone, http://www.counterpunch.org/2014/05/08/to-understand-or-not-to-understand-putin/.
[8] La capture de trois officiers israéliens due à la rapidité de l’offensive russe nous en fournit la preuve après qu’ils fussent remis à leur ambassade à Moscou.
[9] Voire les criailleries roumaines de Funar à Vadim Tudor, ou les coups de menton vaudevillesques de Le Pen ou Jean-Claude Mélenchon ?
[10] Ceci n’en fait pas pour autant un politicien honnête et encore moins un tacticien de talent…
[11] Lequel refuse les directives européennes en particulier en celles qui concernent l’indépendance de la banque centrale qu’il a mise sous tutelle du gouvernement ; de plus, il ne veut en aucune façon entrer dans le système de l’euro, ce qui en fait en un dangereux fasciste, tandis que les membres du Right Sector ukrainien qui proclament leur allégeance aux nazis, sont acceptés comme de « braves démocrates ». L’UE est devenu une entité politico-économique plongée dans une totale dérive idéologique sous la férule étasunienne.
[12] Staline, « La question nationale et la social-démocratie », Provsvechtchénie, N°3-5, Vienne, mars-mai 1913, traduit en français in Œuvres, tome II, 1907-1913, Paris, 1976.
Remarquons en passant combien de hauts dirigeants soviétiques sont issus de l’Ukraine du centre et de l’Est… Il faudrait commencer par Trotski et Joffé, juifs karaïtes de la région de Gerson, de Zinoviev, Lazar Kaganovitch… et des deux secrétaires généraux du PCUS qui suivirent l’éviction de Malenkov, Nikita Krouchtchev et Leonid Brejnev. Combien d’artistes de premier plan sont-ils nés en Ukraine, parmi lesquels le fondateur du suprématisme, Malevitch, et puis Natan Altman, le metteur en scène de cinéma Dovjenko, etc… tous ces Ukrainiens ont fait les plus brillantes carrières en Russie…
[13] Lucain, La Pharsale, (1, 255 sq.).
[14] Claude Karnoouh, « Le réalisme socialiste ou la victoire de la bourgeoisie : un essai d’interprétation du communisme russe », in Postcommunisme fin de siècle, L’Harmattan, Paris 2000. Cf. la traduction roumaine : http://www.argumentesifapte.ro/2014/05/03/realismul-socialist-sau-victoria-burgheziei-un-eseu-de-interpretare-a-comunismului-rus/, Bucuresti, aprilie 2014.

mardi 17 décembre 2013

Hommage au Professeur Aurel Codoban pour ses soixante-cinq ans...

Soixante-cinq s’efface. Pour Aurel Codoban en témoignage amical…

Codo, pour l’écrire comme on le dit entre nous, ses amis, a atteint depuis quelques semaines l’âge de soixante-cinq ans. Le temps de la retraite a donc sonné ! Las ! Déjà ! Banalités certes que ces soupirs ! Mais combien vite avons-nous passé dans le temps depuis ce rude hiver de 1991 quand je le croisais pour la première fois dans les couloirs du département de philosophie de l’UBB. Poli, l’œil vibrant d’intelligence, un sourire esquissé légèrement facétieux, tout cela dénotait une indépendance d’esprit que ces collègues appréciaient peu ou qu’ils franchement haïssaient. Je crois qu’à ce moment-là il venait d’y être nommé maître de conférence après avoir été longtemps laissé assistant de philosophie, dispensant ses cours ici et là (à la faculté de sciences économiques, à la philologie, etc.), et vers la fin du régime communiste, il avait dirigé un temps la revue Equinox où il y avait laissé le souvenir d’un homme accorte, fort intelligent et qui savait biaiser avec les directives du Parti pour créer de petits espaces de liberté intellectuelle. Au début, quoiqu’affable, mais sans disposition à la servilité (ce qui tranchait avec le tout venant universitaire), je ne lui trouvait pas un attrait particulier, sauf son visage qui ressemblait à ceux des guerriers des bas-reliefs assyriens. C’est parce qu’il était timide et ne donnait pas devant des personnes inconnues toute la mesure de sa très subtile intelligence philosophique nourrie d’une très vaste culture littéraire. J’avais appris qu’il avait écrit un petit opuscule au titre suggestif que je me proposais de lire. En effet, le titre ne manquait pas d’attrait, La philosophie comme genre littéraire (Filozofia ca gen literar). Cela me rappelait l’anthropologue Clifford Geertz et son idée d’anthropologie comme style de littérature, mais aussi Lévi-Strauss qui, à la fin de sa carrière au Collège de France et après nous avoir répété des années durant la nécessaire construction d’une anthropologie scientifique, en était revenu et l’identifiait à présent à une activité proche de  l’interprétation esthétique.
C’était un petit livre fort agréable à lire, convaincant lorsque l’on a une idée non académique, plutôt nietzschéenne, de ce que fut la philosophie grecque. Oui la philosophie à son aurore est une activité littéraire de la pensée, ou mieux l’énoncé de la pensée dans la forme littéraire, voire poétique (poiesis), ce que l’auteur, d’une plume alerte, ferme et cependant raffinée nous exposait à l’encontre de cette pesanteur si générale qui caractérise l’écriture des humanités en Roumanie. Jamais ou presque (sauf deux exceptions) elles ne sont un exercice littéraire, mais la mise en scène d’un pesant jargon conceptuel souvent bien creux. Ou bien on a l’inverse, une élégance de l’écriture, la subtilité de la syntaxe, le raffinement du lexique débouchant sur le vide : un parler beau pour ne rien dire ! Or Codo n’est pas cela, ni pesant ni creux ; et il avait mille fois raison de vouloir retrouver cette qualité unique de la philosophie antique, surtout celle de Platon qui déploie dans une écriture, un style et une harmonie de la phrase une autre harmonie celle des idées. Comme nous l’a appris Heidegger, il y a bien plus de pensée essentielle, de pensée inaugurale, dans un vers de Hölderlin ou de Trakl que dans cinq cents pages rédigées par de besogneux néokantiens, d’épais néo-hégéliens ou dans les élucubrations du wishful thinking d’un Habermas ou d’un Rawls. C’était un très bon signe, car mes maîtres français, anthropologues et philosophes, avaient véritablement un style et me l’avait enseigné, voire pour certains un grand style d’écriture au service d’une pensée originale si je songe à Lévi-Strauss, Henri Lefèbvre ou Gérard Granel. Je ne parle pas de ceux qui n’avaient pas été directement mes professeurs, mais dont les œuvres et le style ne pouvaient laisser indifférent quiconque épris de la beauté de l’expression de la pensée à l’œuvre : Foucault et Derrida, Hyppolite ou Beaufret (je ne parle ici que des auteurs de langue française, mais je pourrais ajouter un philosophe italien comme Gianni Vattimo, un autre spécialiste de la littérature antique Luciano Canfora, un autre comme mon ami hongrois feu Zádor Tordai et des anthropologues anglo-saxons comme Marshall Shallins et feu Rodney Needham).
Quelque part avec Codo je me retrouvais en pays de connaissance, une certaine proximité de pensée nous réunissait, et, last but not least, il n’avait pas jeté l’eau du bain du communisme ceausiste avec le bébé Marx ; au contraire, il avait une vision très réactualisée du marxisme qui donnait l’exemple même d’une absence de soumission à des dogmes dépassés ou aux modes du moment. Ces conceptions, ces approches nous réunirent peu à peu et dépassèrent les références professionnelles pour toucher bien des domaines de l’activité intellectuelle ou politique, voire du social en général.
Tout affable qu’il soit, Codo n’est pas d’un abord facile. Non pas qu’il soit habité de cette grandomanie transylvaine qui fait accroire souvent les intellectuels de Cluj qu’ils sont tous des génies ! Non, du tout ! Codo est homme réservé qui cependant n’hésite jamais à lancer des pointes d’humour, parfois féroces, pour montrer qu’il n’est pas dupe des pièges des conversations mondaines et académiques. Au XVIIIe siècle, avec un peu plus de toupet, il eût été un splendide esprit dans les conversations des salons intellectuels et mondains parisiens, un homme dont les mots font mouche, un homme d’esprit en quelque sorte. C’est cet ensemble de qualités, doublé d’une gentillesse se montrant discrète (mais ferme) comme il sied aux amitiés se construisant avec lenteur qui, peu à peu, me fit découvrir la véritable affection que Codo me portait… Nous partagions une sorte de stimmung ; nous nous étions découverts mutuellement des affinités électives et les avons cultivées autant que faire se peut tout au long des dix années qui suivirent. Je dois confesser que Codo m’a beaucoup appris, non pas tant sur les arcanes de son système d’analyse sémiotico-sémantique des discours et des médias que sur les contradictions qui engendrent notre monde. J’aimais en particulier la finesse de son esprit critique qui l’empêchait de tomber dans les pièges des modes intellectuels à trois sous qui arrivaient de l’Ouest par vagues énormes, livrant aux gens du cru de la pacotille, des sortes de friandises intellectuelles marquées le plus souvent d’une obscénité répugnante. Car si Codo avait fait ses universités dans un pays au style dictatorial de gouvernement, il y avait pourtant acquis un très solide savoir classique. Lui qui était venu à Cluj depuis un gros village situé à l’Ouest de Cluj, sur la route d’Oradea, lui qui, volens nolens, avait été éduqué après les véritables années de plomb, celles de Sighet, d’Aiud, de Pitesti, du goulag et du canal du temps de Gheorghui Dej savait qu’après 1964 ce n’avait plus été à proprement parler un régime totalitaire comme les dissidents de la 25e heures le claironnaient et le claironnent toujours pour complaire à leurs maîtres occidentaux. Codo disait : il suffit de regarder les livres publiés pendant cette période, entre 1964 et 1989 ! Il les avait connus les « dissidents héroïques » de la culture qui, quoique bardés de diplômes, avaient passé leur temps à courber l’échine comme de vulgaires laquais devant les maîtres « communistes » du PCR. C’est pourquoi tout débat sur les dernières nouveautés venues de l’Ouest engendrait toutes sortes de réserves devant des textes ou des œuvres qui se donnaient comme nouvelles et/ou iconoclastes. Parce que sa solide culture lui permettait de saisir immédiatement soit la creuse préciosité et le vide conceptuel, soit tout bonnement un kitsch qui cherchait à masquer le rien, la banalité ou la vanité derrière une vaine agitation sémantique. Oui, Codo savait débusquer le simulacre avec une rare habileté.
Codo me l’avait dit en 1993 ou 94 quand s’enflait de toutes parts un antimarxisme de pacotille et d’autant plus stupide qu’il venait souvent de la part de gens qui avaient répété comme des perroquets la doxa ceausiste, c’est-à-dire un marxisme-léninisme de pacotille. Et oui mon cher comme l’eût dit Caragiale l’inégalable, au porte de l’Orient tout avait été pacotille et tout était demeuré pacotille, le marxisme, le léninisme, le libéralisme, la démocratie représentative. Un après-midi du mois de février, nous étions à bavarder avec quelques étudiants sur le trottoir, devant l’entrée majestueuse de l’Université, rue Kogălniceanu : « la preuve que la théorie du fétichisme de la marchandise chez Marx est juste déclara-t-il, se trouve dans la chute du communisme en URSS et dans les pays de l’Est ». Je me souviens avoir ajouté : « c’est Marx et Engels vaincus par les supermarchés et les malls. » C’était là une redoutable lucidité énoncée d’un œil narquois.
Avec une telle alacrité et un subtil esprit critique, on comprend pourquoi ses étudiants étaient fascinés lorsqu’il commentait les problèmes de l’amour, quand il exposait pendant ses cours ce qui deviendra l’un de ses meilleurs ouvrages : Amurgul iubirii, Le crépuscule de l’amour. Après le crépuscule des idoles, moment tragique de l’expérience du monde énoncé par Nietzsche, venait le second temps, celui de l’amour en ce que, et c’est moi qui complète, tout n’y est plus déterminé que par le discours de la publicité qui est la mélodie de l’argent-roi et plus encore, celle de la chosification de tout, depuis la nature totalement arraisonnée par le Gestell jusqu’aux plus élémentaires besoins de l’homme.
Codo me manque depuis que j’ai quitté Cluj pour enseigner à Bucarest. Nous vivons la même amitié, mais elle est faite aujourd’hui de rencontres plus rares, quoique nos conversations téléphoniques en tiennent parfois lieu, mais il n’est là qu’un substitut frustrant. Aurel fait parti des quelques très rares hommes que j’ai rencontrés lorsque j’avais déjà un âge avancé (en effet, j’allais sur cinquante-deux ans lorsque nous nous connûmes) et pourtant il m’est cher comme si je le connaissais depuis toujours. Il y a ainsi dans la vie des êtres que nous regrettons d’avoir connu un peu trop tard.  Codo fait partie de ceux-là.
Et bien Aurel, en toute fraternité : que tu vives longtemps !
Claude Karnoouh
Bucarest le 16 décembre 2013.

jeudi 21 novembre 2013

Oare mai există Europa?

Oare mai există Europa?

 Nu încerc, în acest eseu, să dau o lecţie de morală cuiva, indiferent cine ar fi acela, nici să proclam anumite bune intenţii privind modul de a fi al unui ‘idealism de vis’, cum spunea Nietzsche, sau privind cel specific pentru wishful thinking: ‘trebuie… nu avem decât să… facem aşa sau aşa’, pentru a modifica reprezentările şi comportamentele oamenilor.

«Odatǎ cu prăbuşirea Zidului Berlinului, uşa Europei atât de mult râvnite ni se pǎrea larg deschisă! Cu toate acestea, şi foarte repede, am descoperit, mai întâi uimiţi, pe urmǎ surprinşi şi, în final, dezorientaţi, că Zidul nu era decât o oglindǎ care, dupǎ ce a fost spartǎ, dezvǎluia spaţiul viselor şi al fantasmelor în care ne închiseserǎ puteri devenite absurde. Europa ca soluţie la problemele noastre cotidiene s-a metamorfozat în iluzie, din momentul în care ne-am conformat cu entuziasm legilor economiei de piaţǎ, confundându-le cu legile democraţiei şi ale societǎţii civile. Or, piaţa, ca destin istorial al modernitǎţii târzii şi ca ipostazǎ a occidentalizǎrii lumii (cu reversul sǎu, integrarea lumii a treia în Occident) se desfǎşoarǎ în adevǎrul sǎu cel mai radical, dincolo de Europa geograficǎ şi de Statele Unite, investind în forme de organizare politice şi sociale în care democraţia şi societatea civilǎ strǎlucesc prin absenţǎ»

La întrebarea pe care o ridică aceste afirmaţii : ‘dar cum să faci aşa sau aşa ?’, nu ni se oferă decât fie o tăcere jenată, fie viziuni sigure asupra viitorului, în general repede dezminţite de mersul evenimentelor. Pentru că, într-adevăr, cum să schimbi mentalităţile şi reprezentările unor popoare întregi ? O asemenea alchimie socială nu se realizează nicidecum în câţiva ani. Când totul trebuie reconstruit – nu doar dreptul instituţional, cel public şi cel privat, cel administrativ şi financiar, ci şi, în acelaşi timp, interiorizarea acestor jocuri democratice, ba chiar, lucru încă mai complex şi mai enigmatic, manierele unei noi convivialităţi cotidiene – sarcina devine titanică. Simplul bun simţ comun a fost de ajuns ca să ne înveţe că e nevoie de timp ca să forjezi o nouă societate. Elitele, cât de erudite ar fi ele, şi înlocuirea economiei de stat cu un  capitalism înrudit cu neguţătoria de bazar, nu sunt de ajuns pentru a construi bazele unei societăţi civile. Toată experienţa istorică modernă a Europei occidentale dovedeşte cât de mult timp le-a trebuit sutelor de funcţionari şi de jurişti, miilor de meşteşugari, de negustori şi de muncitori, sutelor de mii de ţărani, toţi angajaţi în lupte juridice şi economice implacabile, în necruţătoare lupte sociale, pe scurt în lupte politice, pentru ca, dând dovadă de inteligenţă, şiretenie, curaj şi uneori abnegaţie, dar adesea folosind violenţa, să impună Domnitorului ceea ce constituie esenţa însăşi a divizării responsabilităţilor, drepturilor şi puterilor între public şi privat, şi anume voinţa generală şi domnia legii.
De fapt, toate pledoariile moraliste, veleitare, pe tema  ‘tranziţiei’ nu sunt decât traduceri ale unor jocuri de interese imediate, ascunzând cititorilor sau auditorilor încercările dificile care le pândesc şi, last but not least, escamotând neputinţa intelectualilor în faţa cursului istoriei. Se cuvine ca, manifestând umilinţa necesară, să măsurăm proporţia în care previziunile noastre cele mai savante (cele mai ştiinţifice!) au fost adesea dezminţite de evenimente – iar căderea comu­nismului ne-a oferit recent  exemplul cel mai izbitor. Ar trebui aşadar să arătăm puţină modestie cu privire la puterea predictivă a interpretărilor noastre: ele rămân mereu ceva de domeniul relatărilor despre prezent. Cum scria cândva istoricul Marc Bloch, după înfrângerea din 1940: ‘Oamenii sunt totdeauna mai aproape de vremurile lor decât de părinţii lor’. Fără a ne situa nici la dreapta, nici la stânga, ci în altă parte, cum ar fi scris Ernst Jünger, să nu ezităm nici o clipă de a enunţa (nicidecum a denunţa) banalitatea terifiantă a lucrurilor şi a evenimentelor, atunci când sunt lăsate să se înfăţişeze în realitatea lor fenomenală cotidiană şi, mai ales, atunci când nu confundăm pe a vrea cu a putea – o confuzie despre care ştim că i-a împins pe comunişti să comită crime cu acea conştiinţă senină pe care le-o dădea convingerea lor că îi schimbă pe oameni spre binele lor. Ştim dintotdeauna că infernul e pavat cu cele mai bune intenţii. Indiferent care ar fi opţiunea politică a unui om din Europa de est, ideea de ‘a intra în Europa’ ocupă gândirea tuturor, ajungând să se transforme într-un slogan pozitiv, ‘trebuie să intrăm cu orice preţ’, sau negativ, ‘nu ne vindem ţara la străini’, ceea ce nu schimbă nimic din fondul chestiunii pe care o ridică această repetitivitate obsesivă. De ce această obsesie? Pe cât ştiu, România, de exemplu, este în Europa (fie chiar şi la porţile Orientului, cum le place să amintească prietenilor mei români şi maghiari, cu o anume complezenţă faţă de gravele disfuncţii ale societăţii lor). De ce oare ar mai trebui să intri într-un loc unde eşti deja instalat? Pe de altă parte, de ce ar trebui să vinzi ţara la străini ? De multă vreme, politica externă, comerţul şi cultura română întreţin raporturi pozitive şi/sau negative, fiind deci într-o simbioză reactivă, cu Europa şi cu lumea. Întrebări paradoxale, dacă este să ni le punem.
Astfel puse, aceste întrebări sunt totuşi greşit formulate, şi de aceea vin atâtea enunţuri meschine şi stupide să ţină loc de răspunsuri la ele. Pentru vechea Europă comunistă, chestiunea Europei nu poate fi echivalată cu o reîntoarcere la locul său socio-politic după o lungă absență. Trebuie încă să ne asigurăm că în esenţa sa acest loc întruchipează prezenţa mult dorită ? Mai înainte de asta, s-ar cuveni deci să ne interogăm pentru a afla dacă acest topos geografic numit Europa este încă acelaşi cu acea Europă intangibilă şi imuabilă ce alimenta această speranţă. Altfel spus: mai există oare Europa? Sau, în termeni heideggerieni: care este esenţa (Wesen) fiinţării europene? Pusă astfel, întrebarea se înfăţişează într-o lumină mult mai complexă, pentru că are drept arie de desfăşurare însăşi dezvoltarea ultimei metafizici.
Să-mi îngăduie cititorul să-l pastişez aici pentru o clipă pe Nietzsche. Verva sa penetrantă şi iconoclastă ne va ajuta să sesizăm mai bine miza chestiunii. În două texte foarte celebre[i], Nietzsche ne vorbeşte de ‘oamenii fără patrie’[ii] ca  fiind oamenii viitorului. Care sunt aşadar caracterele acestor oameni ‘fără patrie’ care ar fi sarea pământului? Nietzsche ar fi spus cam aşa ceva:
— Nu concepem, nu voim să ne întoarcem la nici un fel de trecut. Nu suntem liberali, nu lucrăm în favoarea progresului, căci el lucrează foarte bine şi fără noi. Nu ascultăm glasul sirenelor pieţei libere, nici pe acela al socializării producţiei: toate conduc la mediocritatea spiritului. Cei fără patrie nu trebuie să se acomodeze la modele vremii, nici să se lase laminaţi de idei de-a gata. Din acest motiv nu iubim umanitatea în general, sub auspiciile unui sistem filosofic ce reduce realul la termenii unui logos identificat cu subiectivitatea. Nu vom cădea niciodată în capcana unei alte iluzii, nu ne vom face niciodată portavocea naţionalismului şi a urii de rasă, în numele unei oarecari esenţe permanente a unui popor.
— Şi apoi, unii vor spune că suntem prea dezinvolţi sau prea răutăcioşi; alţii ne vor invidia pentru că suntem prea răsfăţaţi. Poate că suntem toate astea, dar nu ne vom lua măsuri de siguranţă în acest sens, pentru că de multă vreme respingem cu superioritate profețiile oamenilor resentimentului.
Nietzsche ar mai fi zis şi:
— Am călătorit prea mult, suntem prea bine avizaţi; iar eu aş adăuga că suntem prea bănuitori, din simplul fapt că acum, la sfârşitul acestui secol, ne-a fost dat să fim, unii moştenitorii călăilor, alţii ai victimelor, şi toţi la un loc martorii  — aici Estul şi Vestul amestecându-se — celor mai mari aventuri mortificatoare pe care le-a inventat şi instrumentat vreodată Europa.
— Noi, cei fără patrie, ar trebui să trăim la distanţă de ceilalţi, separat, în munţi, în păduri, cum scria cândva Ernst Jünger în Der Waldgang?  Trebuie să fim inactuali, să fim scutiţi de vituperările moraliştilor vanitoşi ce ştiu totdeauna să se adapteze la actualitate, să se conformeze la toate politicile cu viaţă scurtă, care nu fac decât să perpetueze invidia, răzbunarea, ura, dezbinarea? Tot atâtea premise pentru tirania pe care prezentul o exersează în numele eternităţii.
— În sfârşit, noi ce fără patrie, suntem oamenii moderni care nu participă deloc la auto-idolatria omului, fie că aceasta se încarnează în ura faţă de oricare altul, faţă de cel arhaic, dacă mai există, sau faţă de celălalt ca figură negativă a eului însuşi, văzută în oglinda ‘ipseităţii’ sale[iii]. Căci, mai întâi, noi repudiem acea auto-idolatrie a omului care se manifestă într-un individualism în care sensul fiinţei se sprijină pe omul însuşi, dar care, în capcana limbajului obiectivării infinite generate de raţionalitatea calculatorie, îşi disimulează veritabilul Viţel de aur al productivităţii — ceea ce Gianni Vattimo numeşte ‘uzarea fiinţei prin valoarea de piaţă’, Remo Guidieri numeşte ‘confuzia fiinţei cu buna stare a fiinţei’ iar Gilles Lipovetski ‘substituirea Binelui cu bunăstarea’. Noi, cei fără patrie, constatăm triumful imanentului, tot atât de mult al aceluia care se livrează în obiectivarea actualizantă şi istoricistă a poporului în modalitatea Volk und Macht, cât şi a aceluia care, în ultimă instanţă, pendulând între politică şi etică, a redus omul la condiţia de a nu mai fi decât un producător-consumator-şomer.
În faţa acestei auto-idolatrii, omul a pierdut nu doar orice simţ al transcendenţei, dar şi orice capacitate de a deschide aici posibilităţi care să nu fie deloc nişte simulacre. În fața acestei dominaţii a negativismului faţă de altul sau a productivismului autonom,  lipsit şi de credinţă, şi de lege, Gérard Granel ne mobilizează să intrăm în disidenţă, în  numele politicii şi al eticii, pe o cale eminamente ‘inactuală’: cea a gândirii critice asupra logicităţii generalizate şi a vacuităţii oricărei reconstrucţii obiectivizante a Fiinţării, reduse la subiectivitatea apodictică a unui ego oarecare.
De aceea aş dori ca, în câteva fraze cu siguranţă prea rapide, să revin asupra aserţiunilor antropologice întrucâtva stranii ieşite din pana ultimului metafizician de anvergură, (şi încă de ce anvergură!), mă refer la Husserl, care, în crepusculul vieţii sale, avertiza Europa, pe care o venera atât de mult, de catastrofa iminentă ce ameninţa să-i distrugă figura spirituală. Graţie acestor câteva remarci vom ghici unde anume se situau impasurile metafizicii sale ultime şi unde, sub una din cele mai înalte ţinute morale din perioada interbelică, cele mai bune intenţii umaniste puteau să ducă o gândire magistrală, călăuzită de voinţa de a reconstrui spiritualitatea europeană pe baza unei fundaţii logice, pure şi fără nimic altceva decât ce produce raţionalitatea, spre o viziune periculos etnocentrică şi uniformă a viitorului omului, exact cea pe care prezentul nostru o desăvârşeşte întru totul.
Cu toate acestea, trebuie sǎ încep cu sfârşitul şi sǎ citez concluzia faimoasei conferinţe de la Viena, exprimatǎ în … 1935[iv] :
« Criza existenţei europene nu poate avea decât douǎ ieşiri : fie declinul Europei, devenitǎ strǎinǎ faţǎ de propriul sens raţional al vieţii, cǎderea în urǎ spiritualǎ şi barbarie, fie renaşterea Europei pornind de la spiritul filosofiei, graţie unui eroism al raţiunii ce depǎşeşte definitiv naturalismul. Cel mai mare pericol care ameninţǎ Europa este oboseala. Sǎ luptǎm ca « buni europeni » [v] împotriva acestui cel mai mare dintre pericole, cu acea vitejie care nu se mai teme de infinitatea luptei şi vom vedea atunci ieşirea din flǎcǎrile nihilismului, din tirul disperǎrii care pune la îndoialǎ vocaţia Occidentului în faţa umanitǎţii, din cenuşa marii oboseli, [vom vedea] pasǎrea Phoenix care învie, cu o nouǎ viaţǎ interioarǎ şi un nou suflu spiritual, chezǎşie a unui mǎreţ şi lung viitor pentru omenire: cǎci doar spiritul este nemuritor. »[vi]
O asemenea profesiune de credinţǎ trebuie sǎ ne emoţioneze şi sǎ merite respectul nostru, şi aceasta cu atât mai mult cu cât suntem în 1935, cu patru ani înainte de cel mai mare rǎzboi civil generalizat cǎruia i-a dat naştere Europa şi care a cuprins şi restul lumii; cu opt ani înainte de începutul Gulagurilor din Europa de Est – dar, trebuie reamintit, în timp ce maşinǎria Gulagului sovietic funcţiona deja la capacitate deplinǎ.
Husserl contura astfel cea mai înǎlţǎtoare dintre ipostazele spirituale pe care Europa trebuia sǎ şi le însuşeascǎ. Or, ştim bine cǎ Europa nu s-a restabilit deloc pe fondul acestei spiritualitǎţi raţionale, ci pe acela al unei alte raţionalitǎţi, separate de orice fundament transcendent: Capitalul, ca o formǎ de calcul bazat pe o obiectivare infinitǎ a timpului şi a lumii. Aceastǎ obiectivare reprezintǎ ştiinţa ca inovaţie tehnicǎ golitǎ de orice conştiinţǎ a scopurilor sale, organizarea temporalǎ a întregului socius în jurul integrǎrii acestor inovaţii în producţie şi, graţie stimulǎrii publicitare obsedante, reprezintǎ subordonarea sferei private exclusiv consumului acestor inovaţii; pe scurt, înseamnǎ înlocuirea oricǎrei conştiinţe politice şi etice cu o conştiinţǎ economicǎ, pe care lumea ca physis o obţine din noutatea infinitǎ a lucrurilor.
Piaţa este consideratǎ unica lege a devenirii umane. Putem spune cǎ, odatǎ cu Husserl, s-a încheiat cu un eşec cel mai grandios şi puternic efort fǎcut vreodatǎ de gândirea umanǎ de a construi o nouǎ moralǎ pe verbul raţionalitǎţii şi aceasta pânǎ la „primele principii” ale ştiinţei, respectiv, în termeni husserlieni, pânǎ la primul principiu al filosofiei.
Figura spiritualǎ a Europei, fǎuritǎ de cel mai mare dintre metafizicieni dobândeşte, însǎ, un aspect îngrijorǎtor în interiorul aceluiaşi text, în care apar fraze încǎrcate cu un sens terifiant, deşi eu nu pretind câtuși de puțin cǎ acest sens ar fi avut vreo consecinţǎ practicǎ. În realitate, metafizicianul nu poate influenţa cursul politic şi social al evenimentelor; în schimb, el le repereazǎ şi le reflectǎ în idiosincrazia limbajului sǎu:
«În sens spiritual, este evident cǎ dominioanele britanice, Statele Unite etc. aparţin Europei; nu însǎ şi eschimoşii sau indienii din rezervaţiile strǎine, şi nici ţiganii care vagabondeazǎ întruna prin Europa».
Husserl adaugǎ:
«În Europa se gǎseşte ceva unic, pe care îl simt toate celelalte grupuri umane la noi şi care este pentru ele independent de orice chestiune de utilitate. Chiar dacǎ voinţa de a-şi conserva propriul spirit rǎmâne intactǎ, aceste grupuri manifestǎ o tendinţǎ de a se europeniza din ce în ce mai mult, în vreme ce noi (dacǎ avem o bunǎ înţelegere în ceea ce ne priveşte pe noi înşine) nu ne vom indieniza (de pildǎ) niciodatǎ».
În concluzie, Husserl opune ceea ce în alt loc numeşte «umanitǎţi naturale» umanitǎţii împlinite în propria sa istoricitate şi având conştiinţa acestei istoricitǎţi; umanitate care nu este alta decât aceastǎ Europǎ modernǎ, desigur, provenitǎ de la greci (deşi pentru Husserl şi în pofida eforturilor lor, grecii rǎmǎseserǎ încǎ în finitudine), însǎ în mod esenţial animatǎ de infinitatea obiectivǎrilor carteziene, pe care, aşa cum scrie Gérard Granel, o «retroproiecteazǎ asupra logicii platoniciene».[vii] Ce se poate spune, astfel, despre Babilonul şi Egiptul faraonilor, cu siguranţǎ victime ale acestui naturalism prelogic propriu oricǎrei umanitǎţi care nu s-a împlinit încǎ în raţionalitatea ştiinţificǎ şi în conştiinţa limpede a acestei raţionalitǎţi? Ce se poate spune despre India şi mai ales despre China, de patru ori milenare şi care, dincolo de expansiuni şi decǎderi, de fǎrâmiţarea produsǎ de puterile occidentale, urmatǎ de o victorie a unitǎţii naţionale realizate de comunism şi ajunsǎ, astǎzi, la pragul unui redutabil capitalism, îşi pǎstreazǎ cu o fermitate fǎrǎ seamǎn conştiinţa propriei singularitǎţi? Oare este o întâmplare faptul cǎ astǎzi China se autodesemneazǎ ca imperiu al centrului? Sau este ea oare pe cale sǎ devinǎ centrul viitorului capitalism asiatic (poate al capitalismului mondial?) sau cǎ, astǎzi, Statele Unite se tem de prima sa figură triumfǎtoare, Japonia?
Este adevǎrat cǎ Europa spiritualǎ despre care vorbeşte Husserl a pregǎtit cucerirea lumii, chiar dacǎ, pentru a rǎmâne la nivel antropologic, aceastǎ cucerire s-a fǎcut mai întâi prin cruce şi sabie, sub imperiul setei de aur şi în numele transcendenţei creştine; apoi, prin extinderea comerţului cu sclavi, prin vânzarea mǎrfurilor de schimb şi a stofelor, prin cultura trestiei de zahǎr – pe scurt, sub legea de fier a celebrului comerţ triunghiular.[viii] Aceastǎ cucerire s-a desfǎşurat ulterior prin colonizare, întinsǎ în limitele teritoriilor cunoscute, pentru a se desǎvârşi prin decolonizare şi capcana datoriilor.[ix] În cinci secole, imanenţa şi-a pecetluit victoria, astfel cǎ, începând cu secolul al XVIII- lea, terenul era în mare mǎsurǎ pregǎtit pentru dezvoltarea fǎrǎ oprelişti a productivismului logico-financiar generalizat al secolului XX.
Cu toate acestea, din discursul lui Husserl se înalţǎ a contrario un adevǎr greu de conceput în esenţa sa. Fiind ultimul şi cel mai mare dintre gânditorii clasici, şi nu primul dintre contemporanii noştri, Husserl nu era atent la anumite evenimente din vremea sa. Desigur, popoarele lumii s-au europenizat sau, mai bine spus, occidentalizat, însǎ noi, ceilalţi europeni, noi, occidentalii, nu ne-am „indienizat” şi noi întrucâtva ? De la începutul secolului XX asistǎm la o veritabilǎ exotizare a Occidentului, pe care o constatǎm în comerţul cotidian, în modificarea obiceiurilor noastre alimentare şi a modelor vestimentare, a gusturilor muzicale şi artistice, mergând pânǎ la admiraţia noastrǎ faţǎ de religiile orientale pe care unii le practicǎ (aş spune, le consumǎ!) tot aşa cum alţii practicǎ jogging-ul sau body-building-ul. Exotizare care se manifestǎ şi prin extinderea turismului de masǎ, în vreme ce ghetourile lumii a treia se înmulţesc chiar în interiorul marilor metropole europene, ale cǎror monumente reprezentau odatǎ una dintre semnǎturile metafizice ale Europei spirituale. De fapt, odatǎ ce aceastǎ figurǎ spiritualǎ s-a desprins de transcendenţa originii sale, ea a putut, fǎrǎ rezerve, sǎ fagociteze, sǎ anexeze, sǎ ingereze, sǎ digere, sǎ comercializeze ansamblul culturilor lumii. Or, prima manifestare a acestei forţe integratoare şi sincretice este perfect sesizabilǎ în transformarea artelor contemporane şi în triumful mercantilizǎrii lor sub diverse forme degenerate.
Aşa cum ştim, Husserl încercase sǎ rezolve criza fundamentelor care, la finele secolului trecut, se înfǎţişa filosofiei sub urgenţa întrebǎrilor ridicate de descoperirile noilor matematici şi ale ştiinţelor. În aceeaşi perioadǎ, arta occidentalǎ se îndoia de idea
neoplatonicianǎ de frumuseţe moştenitǎ din Renaştere şi traversa o crizǎ la fel de gravǎ: aceea a fundamentelor reprezentǎrilor obiectului. Tocmai pentru a rezolva aceastǎ crizǎ, artiştii s-au întors la primitivitate, pentru a-i capta forma (bineînţeles, fǎrǎ a-i putea surprinde spiritul în propria sa transcendenţǎ). În artǎ s-au întrupat premisele acestei noi figuri unitare care constituie europenizarea lumii, care pecetluieşte (paradoxal, în aparenţǎ) sfârşitul spiritualitǎţii europene. Astfel, o nouǎ figurǎ ia naştere, aceea a Statelor Unite, nu doar ca simplǎ ipostazǎ a Europei, ci ca occidentalizare a lumii. În aceastǎ nouǎ figurǎ, orice transcendenţǎ se detaşeazǎ şi se realizeazǎ captarea generalizatǎ nu doar a celuilalt „exotic”, ci şi a noastrǎ înşine, europenii.[x]
Nu este o întâmplare cǎ, la momentul de rǎscruce al anilor ’50 şi dupǎ primele tentative europene (cubism, expresionism german, suprarealism), captarea artelor primitive se generalizeazǎ în Statele Unite şi dacǎ, dupǎ ce şi-a exterminat indienii, America de Nord omagiazǎ, în fine, unul dintre cei mai mari artişti contemporani ai sǎi, Jackson Pollock, ale cǎrui opere din ultima perioadǎ, dripping, se inspirǎ direct din desenele pe nisip ale Pieilor Roşii. Nu este o întâmplare nici cǎ în 1982 la New York, MOMA organizeazǎ cea mai importantǎ expoziţie pe tema Primitivismul în artele secolului XX; nici cǎ, în 1988, la Paris, Muzeul naţional de artǎ contemporanǎ  Beaubourg punea în scenǎ unul dintre cele mai importante spectacole de artǎ vie sub titlul Les magiciens de la Terre, care le oferea vizitatorilor-spectatori un ansamblu de întâlniri, de confruntǎri, de co-realizǎri ale operelor între artizani, vrǎjitori, şamani indigeni (africani, indieni din cele douǎ Americi, hinduşi, haitieni, aborigeni australieni, polinezieni, melaneziani) şi artişti plastici contemporani de renume, veniţi din lumea întreagǎ. Odatǎ cu derizoriul Ready-made-urilor sau acel al Arte povera — realizată din obiecte industriale sau din deşeuri ale societăţii de consum, ne-am confruntat cu sfârşitul valorilor estetice în registrul lui «totul este posibil», cand arta însăşi devine o piaţă care se integrează pieţei generale a valorilor financiare în marele joc speculativ planetar.
De asemenea, nu ţine de întâmplare nici faptul că, după ce a fost exilat în ghetourile negre, jazz-ul (formă sincretică ce îmbină muzica europeană şi cea africană[xi]), sub diverse forme comerciale dintre cele mai bastarde, a cucerit lumea şi dacă (un exemplu printre atâtea altele), formaţia Beatles a ştiut să armonizeze cu geniu muzica indiană cu ritmul sincopat al ragtime-ului[xii]. Puţin mai tarziu, o întreagă pleiadă de muzicieni americani care se opuneau războiului din Vietnam şi acelui American way of life,  Hippies, îşi lansau pe piaţă, după concerte –monstru (500.000 de spectatori în Central Park în 1969 !), discurile şi o nouă modă vestimentară indiană, aşa cum vor face mai târziu, în contextul liberalismului reaganian, punkiştii şi rapperii, combinând muzica frustă şi brută a unui Schprache Gesang popular, provenit din ghetourile urbane cu un stil vestimentar de frondă şi comerţul discurilor, casetelor şi videoclipurilor.
Acestea fac parte din modernitatea noastrǎ, pe care o trǎim în fiecare zi şi din tot ceea ce apreciazǎ copiii şi studenţii noştri. Or, aceastǎ mutaţie a gusturilor, a aspiraţiilor, a modelelor ideale, aceastǎ rǎsturnare a valorilor Frumosului, Binelui şi Adevǎrului la scara democraţiei de masǎ nu s-a realizat câtuşi de puţin în sfera unei raţionalitǎţi spirituale recucerite pe barbaria teologiilor politice desprinse de orice moralǎ (fascismul, nazismul şi comunismul real), ci pe anularea înseşi a moralei, a politicii şi a esteticii în favoarea economiei. De aceea, tinerele generaţii ale postcomunismului nu s-au occidentalizat neapǎrat în cadrul arhaic al universitǎţilor, moştenitoare tardive şi derizorii ale idealismului german degenerat, cât mai degrabǎ prin explozia jazz-ului, a rock-ului, a muzicii pop şi rap româneşti, maghiare, slovace, poloneze, ruse etc şi prin frecventele concerte internaţionale care se organizeazǎ peste tot în Europa de Est în faţa unor imense mulţimi de tineri entuziaşti. Prin crearea acelor Total Art Shows (muzicǎ şi show-ul care o însoţeşte), sau prin participarea la acestea, tineretul universitar şi artistic se integreazǎ, de fapt, în mişcarea generalǎ a lumii[xiii]. În acest sens, ne putem aminti cǎ personalitatea care a obţinut cel mai mare succes în vizita sa în România postcomunistǎ nu a fost nici regele Mihai, nici diverşi conducǎtori politici din Occident care au continuat sǎ vinǎ dupǎ 1990, ci Michael Jackson – ale cǎrui turnee şi concerte au fost organizate de compania Pepsi-Cola —, care şi-a permis sǎ-i facǎ sǎ aştepte în ploaie pe Preşedintele Republicii şi pe Primul Ministru. Un asemenea eveniment trebuie nu doar apreciat la justa sa «valoare» — respectiv prin referire la toate valorile Show business şi ale comerţului pe care le reprezintǎ şi, totodatǎ, le mascheazǎ[xiv] —, ci, mai mult, trebuie gândit în semnificaţia sa istoricǎ.
Unde este astǎzi Europa ? Unde este aceastǎ Europǎ care a inventat raţionalitatea şi a pus-o în slujba logicii productivitǎţii? Este peste tot. Este, cu siguranţǎ, Europa geograficǎ, dar mai cu seamǎ fiii sǎi risipitori, America de Nord, Japonia, Bangkok, Singapore, Hong Kong, Taiwan, Coreea de Sud, China, Africa de Sud, Irak, Siria, Israel, Mexic, Argentina, Brazilia. «Europa-Ființare» ni se înfǎţişeazǎ, aşadar, peste tot, adicǎ nicǎieri.  Europa, ca figurǎ inauguralǎ a mobilizǎrii generale a Lucrǎtorului (Der Arbeiter)[xv] şi ca model social al productivitǎţii s-a autodizolvat într-o occidentalizare a lumii şi integrarea la scarǎ mondialǎ a lumii a treia în Occident. În domeniul culturii, occidentalizarea apare în multiplicarea sincretismelor, în care se îmbinǎ toate culturile lumii, într-o simultaneitate şi un interschimb infinite, culturi explicate (ca legi ale fizicii), folclorizate (ca spectacole de varietǎţi) şi mercantilizate (ca orice altǎ marfǎ).
De asemenea, [Europa se regǎseşte] în aspiraţia pentru o neutralitate axiologicǎ, modalitatea în care limbajul ştiinţelor sociale reduce orice diferenţǎ culturalǎ, cu inocenţa unei metalimbi care îşi are originile în metafizica europeanǎ – ca şi cum idiosincrazia limbilor naturale s-ar putea reduce la subiectivitatea unui logos ce obiectiveazǎ viaţa sub forma unor calcule statistice sau a unor predicate logice. A gândi astfel înseamnǎ cu adevǎrat a identifica viaţa (Fiinţarea în diversele sale ipostaze) cu o temporalitate conceputǎ dupǎ ritmurile productivitǎţii industriale şi exigenţele domeniului logico-financiar[xvi]. Rǎmâne, cu toate acestea, o singurǎ diferenţǎ, care nu mai ţine de culturǎ sau de civilizaţie, ori, dacǎ preferǎm aceastǎ formulare, de transcendenţǎ: este vorba de diferenţa fondatǎ pe modul în care renunţarea treptatǎ la transcendenţǎ a pregǎtit popoarele sǎ se supunǎ logicii tehno-finanţelor sub dominaţia imanenţei sale. Astfel, lumea ca unitate şi totalitate întrupatǎ din aceastǎ logicǎ – prin care sunt abolite orice fel de reconstrucţii diferenţiale între esenţǎ şi aparenţǎ, spirit şi substanţǎ, cuvânt şi lucru – nu mai este un vis frumos sau un coşmar, ci singura realitate, concretǎ şi abstractǎ în acelaşi timp, care ne modeleazǎ experienţa existenţialǎ. Or, aceastǎ realitate nu echivaleazǎ câtuşi de puţin cu împlinirea vreunei filosofii transcendentale, ci cu auto-reprezentarea pe care şi-o creeazǎ realitatea economicǎ generalǎ (Sfânta Treime producţie-consum-profit), care ne dominǎ şi în care va trebui sǎ trǎim, pentru cǎ a devenit natura noastrǎ (physis).
Sǎ o repetǎm: Europa originarǎ – cea care se naşte ca atare în interogaţia greacǎ inauguralǎ a tragediei şi a filosofiei – rǎmâne încǎ vie în labirintul amintirilor noastre, dar nu mai este prezentǎ, aşa cum scria Nietzsche acum mai bine de un secol
«decât în treizeci de cǎrţi foarte vechi care nu au îmbǎtrânit niciodatǎ». Trebuie sǎ constatǎm, fie şi tardiv, cǎ, de multǎ vreme, Europa nu mai era decât o amintire a Europei sau, mai bine spus, o anamorfozǎ a Europei – care nu mai este acolo unde credem cǎ o putem regǎsi, fǎrǎ ca, totuşi, sǎ se fi deplasat cu adevǎrat. Europa s-a întins ca o patǎ de petrol în mijlocul oceanului şi, întinzându-se şi extinzându-se, ea s-a transformat (atât la propriu, cât şi la figurat) în occidentalizare sincreticǎ. Iluzii, fantasme, vise, umbre intermitente, semne fantomatice: Europa s-a arheologizat şi muzeografiat. De acum înainte, formularea întrebǎrii noastre iniţiale «Cum sǎ intrǎm în Europa?» şi-a pierdut orice pertinenţǎ.
Odatǎ cu prǎbuşirea Zidului Berlinului, uşa Europei atât de mult râvnite ni se pǎrea larg deschisǎ! Cu toate acestea, şi foarte repede, am descoperit, mai întâi uimiţi, pe urmǎ surprinşi şi, în final, dezorientaţi, cǎ Zidul nu era decât o oglindǎ care, dupǎ ce a fost spartǎ, dezvǎluia spaţiul viselor şi al fantasmelor în care ne închiseserǎ puteri devenite absurde. Europa ca soluţie la problemele noastre cotidiene s-a metamorfozat în iluzie, din momentul în care ne-am conformat cu entuziasm legilor economiei de piaţǎ, confundându-le cu legile democraţiei şi ale societǎţii civile. Or, piaţa, ca destin istorial al modernitǎţii târzii şi ca ipostazǎ a occidentalizǎrii lumii (cu reversul sǎu, integrarea lumii a treia în Occident) se desfǎşoarǎ în adevǎrul sǎu cel mai radical, dincolo de Europa geograficǎ şi de Statele Unite, investind în forme de organizare politice şi sociale în care democraţia şi societatea civilǎ strǎlucesc prin absenţǎ. Astǎzi, peste tot unde triumfǎ capitalismul cel mai eficient (de pildǎ, în Asia, fie cǎ este în expansiune sau în crizǎ), dominǎ şi forme de putere politicǎ lipsite de orice legǎturǎ cu cele care creaserǎ odatǎ austerul model al capitalismului european clasic, al cǎrui model ideal a fost formalizat de Max Weber. Aceastǎ mişcare este atât de puternicǎ – şi într-atât de adevǎrat istorialǎ – încât noul capitalism occidental (cel al societǎţii de consum şi al revoluţiei informatice şi telematice) pǎrǎseşte zonele geografice de producţie (Europa geograficǎ şi Statele Unite) pentru a se instala în locuri unde legile mai degrabǎ indiferente faţǎ de cetǎţeni şi binele public nu controleazǎ dezvoltarea profitului[xvii]. Nu mai existǎ aici decât împlinirea logico-financiarǎ a destinului modernitǎţii târzii, cu restul sǎu logic integrat, şomajul. Astfel, ceea ce unii definesc în Europa de Est postcomunistǎ ca momentul greu de depǎşit al  «tranziţiei» («terapia de şoc») nu reprezintǎ, la urma urmei, decât un discurs iluzoriu care mascheazǎ evoluţia generalǎ  a capitalismului lumii – în esenţǎ, deteritorializarea acestuia, ceea ce, dupǎ companiile multi-naţionale este definit la ora actualǎ sub numele de companii trans-naţionale, care cautǎ fǎrǎ încetare noi pieţe şi maximizarea infinitǎ a profitului. Fǎrǎ nicio falsǎ ruşine umanistǎ, [sǎ admitem cǎ] « tranziţia» va trebui cândva asumatǎ ca finalitate în sine a «Fiinţǎrii Occidentului» în totalitatea sa, unde Est, Vest, Nord şi Sud se confundǎ: ceea ce în termeni politico-economici este desemnat pompos ca «Noua ordine economicǎ internaţionalǎ». Aici nu existǎ nici intrare, nici ieşire, nici deschidere şi nici închidere, ci o totalitate care ne mişcǎ, acţioneazǎ asupra noastră şi ai cǎrei actori suntem – actori care consimt sau actori rebeli – în funcţie de rolul şi locul pe care ni-l atribuie, la un moment dat al evoluţiei istoriale occidentale, diviziunea internaţionalǎ a muncii, a randamentului şi profitului în imanenţa sa logico-financiarǎ.
Aşadar nouǎ, oameni fǎrǎ-de-patrie ai modernitǎţii târzii, ne revine sarcina redutabilǎ de a gândi aceastǎ nouǎ lume; de a o gândi fǎrǎ nostalgia unui trecut care trebuie reconstruit (adesea mistificat prin natura romanescǎ a naraţiunii istorice[xviii]), dar şi fǎrǎ iluzii naive sau interese meschine vizavi de posibilitatea de a-i oferi un fundament transcendental care, la ora actualǎ, nu este altceva decât o mascǎ respingǎtoare sau seducǎtoare a dominaţiei imanenţei sau, cu alte cuvinte, aceea a dominaţiei nihilismului.

 

Traducere de Ileana Dascălu


[i]Le Gai savoir (1883-87, aforism 377), trad. Pierre Klossowski ; Dincolo de bine şi de rǎu (1886, aforism 256), trad. Geneviève Bianquis.
[ii]«fǎrǎ patrie» nu este identic nici cu «apatrid» — concept din dreptul internaţional — nici cu «heimatloss», fǎrǎ rǎdǎcini. Sintagma «fǎrǎ patrie» îi aminteşte pe cei care sunt gardienii unei interogaţii care, încet-încet, se uitǎ, aceea care, odinioarǎ, a inaugurat cuvântul filosofic.
[iii]Claude Karnoouh, cf. capitolul anterior.
[iv]E. Husserl, «Criza umanitǎţii europene şi filosofia», în Criza ştiinţelor europene şi fenomenologia transcendentalǎ, Gallimard, Paris 1976, în traducerea lui Gérard Granel.
[v] Sintagma «buni europeni» este folositǎ aici de Husserl în sensul dat acesteia de Nietzsche. În 1935, trebuia sǎ dea dovadǎ de o mare luciditate şi de curaj pe mǎsurǎ pentru a-şi reînsuşi acest termen în nume propriu, atunci când naziştii, într-un contrasens total, încercau sǎ se revendice de la gânditorul german care denunţase neobosit caricatura spiritului german, devenitǎ expresie a naţionalismului acestui popor. Cf. celei de-a doua conferinţe despre  Viitorul instituţiilor noastre de învǎţǎmânt.
[vi]Pentru o interpretare a conceptului de «spirit» la Husserl şi Heidegger, cf. Jacques Derrida, De l’esprit, Galilée, Paris 1991.
[vii]Cf. comentariului lui Gérard Granel, « L’Europe de Husserl », în Écrits logiques et politiques, Galilée, Paris 1992.
[viii] Cf. Remo Guidieri, L’Abondance des pauvres, op. cit, cap. I, « Babel ».
[ix]Georges Corm, Dette et développement, Publisud, Paris 1982.
Georges Corm, Le Nouveau désordre économique mondial, La Découverte, Paris 1993.
[x] În acest sens, nu este lipsit de interes să remarcăm cât de mult se aseamănă marile noastre metropole europene cu oraşe-muzee (oraşe moarte!) în care înfloreşte comerţul micilor obiecte turistice. Astfel, ele şi-au pierdut acea intensitate a vieţii sociale care le caracteriza pânǎ la cumpǎna anilor ’50 – diversitatea grupurilor sociale şi profesionale – şi care a hrǎnit atât de mult romanul naturalist de la Balzac la Céline.
[xi]Începând cu prima treime a acelui secol, jazz-ul influenţează anumiţi muzicieni care aparţineau încă genului clasic, cum ar fi Ravel, Stravinsky, Honegger şi membrii Grupului celor Şase, dar odată cu  George Gerswhin (Rhapsody in Blue) şi, mai tarziu, Leonard Bernstein (West Side Story) asistǎm la naşterea şi impunerea veritabilului stil occidental. Dupǎ anii ’50, se constatǎ influenţa muzicii contemporane asupra jazz-ului, precum şi compunerea de opere de jazz pentru orchestre simfonice (The Queen Fancy, de cǎtre Modern Jazz Quartet acompaniat de orchestra simfonicǎ din Berlin).
[xii]Ne-ar trebui studii precise pentru a înţelege cum, dupǎ jazz, alte forme de muzicǎ sincreticǎ (şi mai cu seamǎ cele venite din America latinǎ) au dobândit treptat mǎrcile lor de nobleţe în lumea muzicii de varietǎţi occidentalǎ. Mǎ gândesc la rumba, samba, cucaracha, bossa-nova, dar şi la succesul şi aproape cultul în Occident al unui muzician ca Bob Marley, originar din Jamaica. Mǎ mai gândesc şi la toate noile forme de muzicǎ din Africa Neagrǎ care, de treizeci de ani încoace, au reinterpretat şi re-aculturat în tradiţiile lor jazz-ul şi ritmurile Afro-cubaneze ; fǎrǎ sǎ uitǎm de Rai, ultimǎ sintezǎ a muzicii kabyle din Africa de Nord şi de Pop Music, foarte popular în Tunisia, Maroc, Algeria, Franţa, Italia, Germania, Belgia şi Spania.
[xiii] Administraţia Poştelor din Statele Unite a tipǎrit o serie de şapte timbre cu chipul a şapte vedete ale muzicii rock şi pop. În 1998, aceeaşi administraţie aducea un omagiu Regelui rock’n roll-ului, Elvis Presley, tipǎrind cinci milioane de timbre cu chipul sǎu.
[xiv]Astǎzi, compania Coca-Cola deţine primul loc printre investitorii privaţi strǎini în România (80 de milioane de dolari), graţie creǎrii a trei fabrici: la Oradea, Constanţa şi Bucureşti. Pepsi-Cola nu se lasǎ mai prejos şi «contra-atacǎ» (sic !)… în Ungaria, investind 115 de milioane de dolari pe un interval de cinci ani. Cf., Courrier internatio­nal, 15-21 aprilie 1993, n° 128, p. 17.
[xv]Formula îi aparţine lui Ernst Jünger. Cf., Der Arbeiter.
[xvi]Michel Henry, La Barbarie, Grasset 1987. Michel Henry, Du communisme au capitalisme. Théorie d’une catastrophe. Odile Jacob, Paris 1990.
[xvii]Cf., Claude Julien, « Muets sont les dieux du marché. La ballade des prétendus », în Le Monde diplomatique, decembrie 1992. Roland Lew (Université Libre de Bruxelles) : « Le développement du capitalisme en Chine communiste », în Le Monde diplomatique, februarie1993.
[xviii]Paul Ricœur, Temps et récit III. Le temps raconté, cap. 5, « L’entrecroisement de l’histoire et de la fiction », pp. 264-279, Seuil, Paris 1985.
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