vendredi 12 avril 2013

De l'origine de la guerre moderne.


                                          

De l’origine de la guerre moderne :
Notice autour d’une interprétation de la victoire française à Marignan en 1515 et de ses effets.

« Carthago delenda est »,

selon Caton l’ancien.

Dans la saga héroïque de la France et parmi ses images d’Epinal, la bataille de Marignan a été présentée comme une victoire de l’héroïsme chevaleresque en raison du courage et de la détermination auprès du Roi de Pierre du Terrail, seigneur de Bayard, connu aussi sous le nom du « chevalier sans peur et sans reproche » (très courageux, il l’était en effet selon les chroniques de l’époque). Bayard et son Roi, François Ier de la branche des Valois-Angoulême de la dynastie capétienne, le « roi chevalier », le « roi guerrier », représentent tous les deux l’un des jalons de ce panthéon de héros qui, au même titre que Charlemagne, Saint Louis, Jeanne d’Arc, Bertrand Du Gesclin, Henri IV, Turenne, Hoche, Kléber et le Maréchal Ney (sans oser mentionner bien sûr le Roi Soleil et Bonaparte) adornent la longue histoire héroïque et tragique de la Royauté, de la Révolution et de l’Empire français. En effet, il s’agit bel et bien d’une grande victoire obtenue par le jeune roi François 1er, couronné et oint le 25 janvier 1515 à Reims, et qui, après de longues négociations, décida de reprendre la conquête de l’Italie du Nord (commencée par les roi Charles VIII et Louis XII) pour la possession du Milanais, et donc de déclarer la guerre à la Confédération suisse.
Les 14 et15 septembre 1515 la victoire éclatante du jeune roi après deux jours d’une bataille féroce et sanglante pendant laquelle la célèbre et invincible infanterie suisses perdit environ 14.000 hommes sur un total de 21.000 fantassins, 200 cavaliers et les 1000 arquebusiers (aidés de 8 canons), tandis que les Français perdirent environ 5000 soldats sur une armée de plus de trente mille hommes, dont 2500 cavaliers, et, last but not least car c’est là l’objet de cet essai, la plus belle artillerie de l’époque, 72 gros canons et 300 pièces de petits calibres. Le lendemain de la victoire, le jeune roi, inversant le déroulement habituel du rite où c’est le roi qui adoube de jeunes nobles pour en faire des chevaliers, se fait adouber chevalier sur le champ de bataille par Bayard, dans la plus pure des traditions médiévales : hormis le Roi, c’est toujours, et ce quel que soit le degré de noblesse de l’impétrant, le plus vaillant et le plus âgé des chevaliers qui introduit le jeune noble dans la chevalerie, la caste guerrière si caractéristique de l’Europe occidentale médiévale et de la christianité latine (jusqu’en Hongrie), laquelle se mobilisait en ost quand le roi suzerain faisait appel au ban et à l’arrière ban de sa noblesse.
Si maintenant nous abandonnons l’image d’Epinal qui n’a gardé de la bataille que le souvenir d’un rite déjà obsolète à l’époque, car déjà les grandes batailles de la guerre de Cent ans perdues par les Français (Crécy, Poitiers Azincourt[1]), avaient déjà vu le déploiement par les Anglais de nouvelles technique militaires comme le renforcement important de l’infanterie à pieds, et, plus efficace encore, la création des célèbres compagnies professionnelles d’archers (armés du fameux grand arc anglais[2]) et d’arbalétriers qui annihilaient l’arme noble et héroïque par excellente, la cavalerie lourde des chevaliers. (Certes dès Crécy, on trouvait quelques bombardes et couleuvrines ici ou là, mais c’était bien plus pour le bruit qui effrayait les chevaux que pour leur efficacité militaire sur le champ de bataille). Aussi, en raison de cette artillerie nombreuse et puissante, la réalité sur le terrain de Marignan a-t-elle été beaucoup moins raffinée tant au plan esthétique qu’en ce qui concerne l’éthique chevaleresque du combat. Voilà très grossièrement brossé le tableau de cette bataille par quelqu’un qui n’est pas un historien et qui ne peut donc pas vous entraîner dans les méandres sibyllins de la politique italienne des rois de France au début de la seconde Renaissance en Italie (de la première en France).

Quelle est donc la question que peut se poser un anthropologue nourrit de philosophie critique et de phénoménologie post-husserlienne s’intéressant essentiellement aux caractéristiques de l’essence de la modernité ? En quoi cette bataille peut-elle l’aider à déchiffrer des aspects fondamentaux propres à cette modernité ? On a compris que la réponse est déjà partiellement donnée par une simple description des diverses forces en présence sur le terrain, et plus particulièrement par les remarques avancées par les historiens professionnels. Je les résume : pour la première fois une armée européenne emploient des canons lourds montés sur affuts mobiles (et donc capables de se déplacer relativement rapidement sur le terrain de la bataille) et, qui plus est, pour l’époque, cette armée déploie tout au long du combat une quantité fort impressionnante de canons de divers calibres (72 gros canons et 300 pièces de petits calibres), auxquels d’ajoutent près de 3500 sapeur-charpentiers sous les ordres d’un grand spécialiste de l’artillerie et des poudres, Pedro Navarro, avec en complément nécessaire une organisation remarquable de l’approvisionnement de cette artillerie tant en pièces de rechange qu’en poudre et en boulets grâce à un très important train des équipages sous la direction d’un autre grand maître de l’artillerie, Galiot de Genouillac. Avec ses 8 canons d’appoint, l’infanterie helvétique, et malgré le courage quasi insensé de ses soldats, fait donc piètre figure. Car aujourd’hui, tous les spécialistes s’accordent à le reconnaître, la victoire de Marignan est due pour l’essentiel au feu roulant de l’artillerie française, dut-elle être deux fois dégagée des assauts des Suisses par la lourde chevalerie commandée par le roi lui-même chargeant en tête et qui fut blessé par deux fois. Cette artillerie accomplit, si on l’ose dire, un exploit à distance, réalisant une véritable boucherie avec ses tirs à mitraille, traçant dans les carrés de la redoutable infanterie suisse de larges sillons de morts, figeant les charges de la petite cavalerie dont elle disposait. En bref, une arme nouvelle, le canon de bronze monté sur affut mobile avait été inventé peu de temps auparavant, mettant fin à la suprématie d’une infanterie considérée jusqu’à ce jour comme invincible…Le monde de la guerre était passé en deux jours d’une conception du soldat au courage mesuré à l’aune de l’héroïsme personnel – à Poitiers (1356), le roi de France et le Dauphin vaincus sont honorés par leur vainqueur, le Prince noir –, à un monde de militaires[3] où triomphe la puissance de la technique et de la masse des soldats professionnels.[4]
Or la bataille de Marignan signe non seulement une brillante victoire française tactique, mais ouvre la conscience des hommes politiques, des Princes et des Rois et de leurs conseillers à une violence guerrière, certes déjà potentiellement présente dès la naissance des armes à feu, mais jamais réellement incarnée auparavant. L’arme à feu, et plus particulièrement l’artillerie qui précède de peu la massification de l’infanterie équipée d’arquebuses puis de mousquets, scelle la fin d’une époque, celle d’un type de conflit qui marque l’extinction du combat d’homme à homme qui était demeuré durant tout le Moyen-âge le fondement même de la geste chevaleresque et de son idéalisation tant en combats pour la justice laïque et divine qu’en amour courtois. Entre le milieu du XVe siècle et Marignan, l’arme à feu finit par remplacer ce que durant longtemps l’église condamna sans effet (l’Islam aussi), la mort administrée à distance à un noble chevalier assimilée à la plus grande lâcheté, la mort donnée par n’importe quel gueux, n’importe quel forban sans foi ni loi, la mort par traîtrise, la mort sans gloire, sans honneur, presque anonyme. Or avec l’une de ces ironies tragiques et simultanément grotesques que l’histoire nous offre fréquemment, l’on doit se souvenir qu’en 1523, au moment que les Italiens alliés de Charles Quint envahissaient le Lyonnais, Bayard, le « chevalier sans peur et sans reproche » commandant l’arrière-garde des troupes « françoises » fut tué d’un coup d’arquebuse, traîtreusement tiré dans le dos par un quelconque arquebusier dont le projectile traversa sa cuirasse pour lui briser la colonne vertébrale ![5] Maintenant donc le combat se jouait de plus en plus à distance et exigeait ainsi et simultanément une puissance de feu et une augmentation permanente des troupes. Or, ce n’est pas tout. Si, à l’évidence, la victoire de cette artillerie à poudre noire est celle de la modernité sur les balistres, trébuchets et autres scorpios (artillerie médiévale à traction, torsion et contrepoids), elle est, plus encore, dans un proche futur, la victoire due à une organisation rigoureusement programmée qui implique un approvisionnement en poudres de qualité, aussi stable que possible et toujours mises à l’abris de l’humidité. Puis,  en fonction des forces en présences, un calcul prévisionnel des réserves de ces mêmes poudres et une évaluation des quantités nécessaires de boulets de divers calibres et de mitraille. Une telle nouveauté fut à l’évidence le produit de causes, celles de l’experimentum et de l’ingenium propre à la pensée scientifique de la latinité médiévale[6] développée parmi des séculiers proches des franciscains comme Robert Grossetête et surtout chez ce moine franciscain, véritable génie de la science médiévale, Roger Bacon inventeur entre autre chose de la poudre à canon : « En prenant une petite quantité de cette matière [la poudre], comme une pincée, on produit un formidable bruit, une lumière éblouissante, et cela on l'obtient de bien des manières. On pourrait par là détruire des villes et des armées, à peu près à l'exemple de Gédéon, qui, en brisant des vases d'argile et des flambeaux, en fit sortir un feu qui détruisit avec fracas une armée innombrable de Madianites ; et il n'avait avec lui que trois cents hommes. »[7].
Cum grano salis on pourrait, à cet effet, rappeler ici le concept de l’anthropologue Marcel Mauss, celui de phénomène social total, et avancer que l’usage décisif de l’artillerie dans la détermination de la victoire à Marignan a engendré une série de phénomènes qui se sont étendus très au-delà de l’activité strictement militaire ou, plutôt, des phénomènes plus généraux qui furent mis au service de l’activité militaire et rejaillirent sur l’ensemble de la société. De fait la notion même de phénomène social total ne me paraît pas tout-à-fait adéquate, elle semble un peu trop restrictive, je lui trouve préférable ­– et l’on verra pourquoi – de voir les effets de l’artillerie en termes de phénomène socio-technico-économique total.
Pour saisir les résultats immédiats de cette innovation dans la capacité de donner la mort massivement et anonymement, il convient de rappeler une fois encore les effets foudroyants qu’engendra l’artillerie comme arme de destruction massive sur le champ de bataille et, à ce propos, on doit souligner une fois encore sa capacité à tailler en pièces tant les charges de la cavalerie lourde ou légère que les charges de l’infanterie, aussi courageux et déterminés qu’en fussent les soldats.  Précisément en 1515, les descriptions du carnage de la célèbre et invincible infanterie helvétique du XVe siècle dû à la mitraille, nous donne une image terrifiante de la puissance de l’artillerie qui fait pendant à ce que presque trois siècles plus tard, une artillerie de campagne très importante et qui n’aura pas beaucoup évolué (sauf la mobilité des affuts et la simplification des pièces de rechange), réalisera pendant les guerres de la révolution et de l’empire…[8]
Mais cet instrument, aussi efficace fût-il, n’eut pas d’effet que sur le seul champ de bataille il imposa une transformation totale des sociétés européennes et à terme du monde entier. En premier lieu, quand nous comptons le nombre de canons alignés par le roi de France et les Suisses, on comprend immédiatement que l’écrasante supériorité de l’artillerie royale traduit simultanément une très grande différence de richesse. En effet, la fabrication d’un canon en bronze (métal préférable au fer car il n’explose pas, mais se déforme) est très onéreuse, de plus, les moyens exigés pour le transporter (train de bœufs, qualité des affuts et des trains d’équipages exigés pour son service) sont des nécessités beaucoup plus coûteuses que celles rendus nécessaires à l’ancienne artillerie médiévale, laquelle trouvait en général sur place sa matière première, le bois, les cordes, les tendons d’animaux, les lames de métal, etc… Aussi seuls les États puissants, c’est-à-dire ceux qui possédaient une importante surface agricole, un importante population, un commerce florissant adossé à des ressources minières conséquentes, et donc ceux où le trésor public avait de forts revenus, pouvaient-ils assumer de tels investissements soit directement soit indirectement en recourant aux emprunts qu’il fallait nécessairement gager sur des revenus sûr à venir. Voilà l’aspect financier de l’affaire qui interdirait à terme aux petites principautés ou aux pays déjà sous-développés la possession de cette arme puissante et essentielle, des hommes et des ateliers pour la fabriquer et l’entretenir. Plus encore, pour organiser, diriger, commander cet instrument militaire, le canon, il ne suffisait plus seulement d’être courageux, d’être habile à manier l’épée dans les corps à corps et la lance lors des charges cavalières, encore fallait-il posséder des connaissances scientifiques, mathématiques, physiques et chimiques, un savoir quant à la gestion rationnelle et programmatique concernant aussi bien la résistance des métaux, la cartographique et la balistique, la fabrication et le maintien de la qualité des poudres pour éviter qu’elles fassent long feu. Si en 1515 on pouvait noter que le règne des banquiers avait déjà commencé depuis longtemps, surtout en Italie, la faiblesse démographiques de  nombreux petits États italiens ne leur permettait plus l’entretient d’armées nombreuses et puissamment équipées en armes à feu. En effet, dès l’antiquité romaine le besoin croissant de mercenaires avait montré que la vertu des citoyens romains était devenue très insuffisante pour assumer la défense et l’extension de l’Empire et qu’ainsi l’argent était peu à peu devenu le nerf de la guerre. Dorénavant s’éleva un autre pouvoir qui exigea de plus en plus d’argent, des compétences nouvelles, celles de l’ingenium.
Marignan marque aussi le moment où commence véritablement le règne des ingénieurs militaires, de ces hommes voués aux calculs généraux abstraits (le célèbre abaque de l’artilleur) pouvant être appliqués à divers domaines particuliers exigés sur le terrain par la tactique et la stratégie militaire. Ce n’est donc pas l’effet du hasard si à Marignan l’artillerie y était commandée en second par les maîtres-artisans, fondeurs et poudriers lyonnais, qui fondirent et testèrent les canons et les charges de poudre. L'artillerie nécessite le renseignement militaire (ce que firent Turenne et Bonaparte avant chaque bataille), la surveillance des positions de l’ennemi et leur évaluation en termes tactique, la prévision et le réglage de ses tirs non seulement sur des objectifs déjà observés en fonction de la météorologie, mais sur les possibilités offertes à l’ennemi par la nature du terrain, la gestion de la transmission des informations pour faire changer les directions des tirs, la maîtrise de l’approvisionnement en munitions et l’entretient de plus en plus complexe des armes. « Du fait de sa complexité, l’artillerie resta longtemps l'arme scientifique par excellence, attirant nombre de savants. » nous dit judicieusement un commentateur sur le site « artillerie » de Wikipedia.
A l’avènement sur le champ de bataille du règne de l’ingénieur militaire, correspond très vite et simultanément le rôle déterminant l’architecte militaire. Après les essais infructueux des boulets de pierres pour abattre les défenses médiévales composées de murs plats des hautes courtines et des arrondis des tours et des donjons, ces derniers ne résistèrent point quand ils furent soumis aux cadences de plus en plus rapides et puissantes des tirs roulants d’une artillerie usant de boulets de bronze et surtout de fonte de fer. Ainsi tout l’art de la défense médiévale s’en trouva bouleversé de fond en comble pour devenir obsolète en moins d’une décennie.[9] Puis, en presque un siècle, il va se créer une nouvelle architecture de la défense bastionné qui atteindra sa perfection avec Vauban dont les forts seront utilisés jusqu’à la guerre de 1870, avec ses tours et ses courtines basses à canons, ses murailles à angles aigus d’où les mousquetaires, puis les fusiliers pouvaient veiller sur le glacis et prévenir toute attaque frontale.
Autant d’innovations directes ou indirectes qui exigent des budgets militaires (et de défense) de plus en plus importants. C’est pourquoi, il convient à présent de considérer les effets politico-économiques de cette innovation technique. Une telle concentration de moyens techniques (canons et très vite des armes à feu individuelles de plus en plus maniables) coûte cher, voire très cher, car la fabrication de cet armement moderne exige l’abandon de l’artisanat de luxe ou celui du forgeron médiéval pour le travail préindustriel des ateliers d’armement et des poudres, déjà de véritables petites usines où la fabrication ressemblera peu à peu au travail à la chaîne, car il faut impérativement que les pièces des armes et des munitions puissent être interchangeables. Ce fût là, une fois encore, l’arsenal de Venise (première ville-État capitaliste de l’histoire du monde et encore très riche au début du XVIe siècle) qui donna le premier exemple de cette rationalité productive en organisant non seulement une sorte de travail à la chaîne dans la fabrication des bateaux, mais aussi dans celle des armes à feu. Le second aspect innovateur appartient au domaine politique, même si le mouvement de concentration de la puissance (du pouvoir politique) avait déjà commencé, surtout en France, en Angleterre et en Espagne. La fin du Moyen-Âge est là. Les Princes suzerains d’États décentralisés et anarchiques réunis par un système de droits et d’obligations dans la longue chaîne du vasselage féodal, ces Princes donc n’eurent de cesse que de centraliser leur pouvoir de décision politique, économique et judiciaire. Militairement, ils abandonnent peu à peu l’ost pour une armée professionnelle de spécialistes, l’artillerie et les fantassins dotés d’armes à feu. Ainsi, en deux siècles en France, et malgré les guerres de religions (de Louis XI à Louis XIII, 1461-1643) le Prince suzerain se transforma en un Prince souverain. La voie de la monarchie absolue se traçait et se déployait pour laisser finalement le véritable pouvoir européen aux mains de grandes royautés ou d’empires capables de mobiliser de très puissantes armées et de très puissantes flottes possédant une imposante artillerie : Angleterre, France, Espagne et Habsbourg après la division, puis l’Empire russe avec la révolution technologique induite par Pierre le Grand, l’empire Ottoman, plus modestes mais encore un temps puissants, Suède et Portugal.[10] Depuis, cette relation entre une politique de puissance ne s’est jamais démentie, et l’on peut dire, sans se tromper, que depuis cette époque, depuis la naissance d’une artillerie de campagne mobile, d’une artillerie lourde de siège et d’une marine militaire canonnière, la course aux armements les plus puissants semble un élément constitutif de la nature propre au pouvoir politique moderne. Aussi les nouvelles tables des lois de la puissance se tiendraient-elles dorénavant dans des ouvrages plus ou moins savants et subtils qui traiteraient non seulement de l’art de la guerre, mais aussi de l’art de se mobiliser, puis de mobiliser les peuples pour la guerre. La guerre devint ainsi un laboratoire d’expériences scientifiques, d’innovations technologiques et, last but not least, un instrument d’innovations politiques. Pour lors, comment ne point la comprendre comme l’une des manifestations les plus spectaculaires de la techno-science en tant que facette du Gestell (Arraisonnement) généralisé, manifestant le destin Ἀνάγκη / Anánkê, la destinée indomptable et fatale du nihiliste inhérent à la modernité, en tant que son essence, et, selon l’admirable analyse que donna Nietzsche du nihilisme européen, en tant que négation permanente de toutes les valeurs par la transformation de la morale en moralisme, gage d’un déploiement sans limite de la techno-science (sans limite transcendante) et de l’avènement du dernier homme ?
Si, comme l’écrivait naguère Heidegger, l’homme en son essence humaine est « être-pour-la-mort », en complément et tous les jours qui passent nous le confirment : mû par l’ultime époque de la métaphysique, la Technique, celle-ci se rend sensible (ou s’incarne) en tant qu’être-pour-la-guerre. Dans notre époque, celle que je définis comme le nihilisme accompli, que l’on peut aussi nommer l’époque de la globalisation généralisée ou de la mise sous tutelle de l’ensemble des sociétés humaines sous le joug de l’extorsion du profit maximum pour le Capital (par le travail, le non-travail (le chômage et par les jeux financiers), l’homme de la modernité tardive incarne plus encore cet « être-pour-la-guerre » qu’aucune transcendance ne peut plus arrêter, voire même freiner, et ce quelles que soient les justifications éthiques qu’il peut avancer pour en justifier la mise en œuvre, droits de l’homme, démocratie, libération des femmes et des échanges commerciaux, mariage pour tous, car, en dernière instance, encore et toujours seule la puissance des puissants compte : c’est elle qui donne le ton de la pratique et qui ensuite écrit l’histoire.[11]
On pourrait arrêter là la déconstruction de cette mise en forme de la guerre comme incarnation de l’Arraisonnement. J’aurais pu aussi en commenter certains développements, montrer, par exemple, comment la recherche scientifique est lentement devenue consubstantielle à la recherche des armements et des munitions de plus en plus efficaces et donc de plus en plus destructeurs (comparons un canon du présent de calibre moyen, 105mm, utilisant des obus à uranium appauvri avec un boulet de fonte de fer, voire même avec une meurtrière boîte à mitraille ou biscaïen).[12]
Toutefois, le dernier point sur lequel je souhaiterais rapidement insister ressortit à l’intime liaison qui unit le développement économique et le développement des armements. Au moment de quitter la présidence des États-Unis, le Général Eisenhower (donc un militaire de carrière) avertit son successeur de se méfier du complexe militaro-industriel en ce qu’il menaçait le fondement même de la démocratie étasunienne par la puissance de son lobby qui imposait sur tout problème politique des vues bellicistes au Congrès et à la Chambre des représentants. Certes le président Eisenhower pensait, et c’est légitime, aux intérêts de son pays. Toutefois dans une conscience encore habité d’une certaine éthique de la vie humaine – n’avait-il pas mené les Gl’s au combat en Europe contre la barbarie nazie ? –, la guerre ne lui semblait pas résoudre tous les problèmes politiques. Vision à coup sûr généreusement idéaliste que les faits démentent jours après jours. Si donc l’homme, en son seul devenir, le devenir terrestre, est bien cet « être-pour-la-mort » selon Heidegger, il est, à l’aurore de la modernité, l’être-là (Dasein) ontologiquement social (en dépit de l’hypothèse de Rousseau), ce ζῷον πολιτικὸν/zóon politikon qu’avait saisi et thématisé Aristote. Aussi, est-il, de ce fait et par excellence en tant qu’être dans et pour le monde, l’être-pour-la-πολιτεία (politeia), c’est-à-dire l’être de la puissance politique se définissant, vis à vis des autres puissances identiques ou différentes, par le rapport ami/ennemi (Carl Schmitt). C’est ainsi que l’homme, « être-pour-la-mort » en sa généralité transhistorique, nous apparaît consubstantiellement et en son essence « humaine, trop humaine », être-pour-la-guerre. Et l’invention des armes à feu dont j’ai essayé de décrire les effets comme radicalisation d’une modernité déjà potentiellement présente en ses ouvertures théoriques, n’est venue qu’en renforcer la vérité.[13] Ainsi, lorsque Marx avança la définition du capitalisme comme l’« exploitation de l’homme par l’homme », j’oserais adjoindre à ce constat que cette exploitation, passant par l’impérative et implacable nécessité d’un capitalisme articulé autour des industries militaires (à la fois exploitation du travail et expansion impérialiste), n’a fait que radicaliser un trait bien plus ancien, bien plus archaïque, peut-être originaire du propre de l’homme, et que l’on retrouve déjà chez l’homme préhistorique, à savoir le devenir comme extermination de l’homme par l’homme…[14]
Cette petite incursion dans la généalogie de la guerre moderne et dans la mise en œuvre radicale de l’artillerie comme instrument déterminant lors du déploiement des tactiques guerrières, n’a fait qu’illustrer l’une de mes hypothèses sur l’origine de la violence comme mode essentiel de la socialisation humaine.
Claude Karnoouh
Bucarest, avril 2013.




[1] Ce sont les archers gallois armés du célèbre grand arc qui décidèrent de la victoire face à la lourde chevalerie française beaucoup plus nombreuse, mais totalement embourbée dans les champs labourés et détrempés par la pluie.
[2] Le célèbre longbow, dont la flèche 53 grammes à pointe bodkin pouvait percer une cote de maille à 150 mètres et une plaque d’armure à 60 mètres avec une vitesse initiale de 300km/h.
[3] Cette opposition soldat/ militaire, ou si l’on veut héros et troufions, est largement développée dans Ernst Jünger, Stahlgewittern (Orages d’acier).
[4] Machiavel dans Dell’arte della guerra, écrit entre 1519 et 1520 et publié en 1521 reconnaît en partie la nouvelle efficacité des ces nouveautés que sont les arquebuses et l’artillerie, sans toutefois leur accorder la nature révolutionnaire pour l’art de la guerre qu’elles manifestent, et que leur reconnaissent les praticiens. C’est l’une des erreurs de jugement de Machiavel sur la situation politico-militaire de son temps, obnubilé qu’il était par les tactiques des armées antiques, et plus particulièrement par celles des armées romaines.
[5] Les chroniqueurs de l’époque soulignèrent que la bataille de Pavie fut perdue par François 1er  (il y fut même fait prisonnier) car ayant refusé les conseils de prudence son grand maître de l’artillerie Galiot de Genouillac, il déclencha la charge de la chevalerie bien avant que ses canons n’aient détruit l’infanterie et les arquebusiers adverses.
[6] Ce n’est pas le lieu hic et nunc de développer les caractéristiques philosophiques propres à la théologie latine de la temporalité eschatologique du Salut qui engendrèrent les possibilités de cette pensée scientifique. Pour une première approche, cf., Alfred W. Crosby, The Measure of Reality : Quantification and Western Society, (1250-1600), Cambridge University Press, 1997.
[7] Roger Bacon, Opus majus, chap. VI. « Nam soni velut tonitrus et coruscationes possunt fieri in aere, immo majore horrore quarn illa quae fiunt per naturam. Nam modica materia adaptata, scilicet ad quantitatem unius pollicis, sonum facit horribilem et coruscationem ostendit vehementem, et hoc fit multis modis, quibus civitas aut exercitus destruatur ad modum artificii Gedeonis, qui lagunculis fractis et lampadibus, igne exsiliente cum fragore inestimabili infinitum Madianitarum destruxit exercitum cum trecentis hominibus ».

[8] Dans de nombreuse batailles de l’époque napoléonienne, l’artillerie fut déterminante, (Bonaparte étant lui-même officier d’artillerie, il lui confia des rôles tactiques décisifs), ainsi lors des batailles d’Austerlitz, Eylau, Friedland. Lors de la bataille de la Moskova le 7 septembre 1812, la Grande armée alignait, 587 canons, et l’armée russe, 640. Les canons de l’armée française tirèrent 70.000 boulets, étrillant l’infanterie et la cavalerie russe, aussitôt réapprovisionnés en munitions grâce à l’organisation des 2400 trains d’équipages.
[9] C’était tellement évident pour les Princes de cette époque qu’ils transformèrent rapidement leurs châteaux-forteresses médiévaux en châteaux d’agrément comme nous le montre aujourd’hui les transformations réalisées au début du XVIe à Blois et à Amboise, mais surtout la construction de Chambord par François Ier.
[10] Un peu plus tard, dans le cours du XVIIe siècle la Prusse et la Russie au détriment de l’Espagne, de la Suède et du Portugal. Ainsi lorsque la Russie de Pierre le Grand, après son voyage en Occident, mit en œuvre rapidement la modernisation révolutionnaire de son empire, l’une des premières décisions du Prince fut de créer une puissante marine de guerre et une artillerie qui restera tout au long des siècles l’une des grandes spécialités des armées en Russie, d’abord servie par des officiers étrangers, puis par les cadres sortis de l’école de l’Artillerie impériale et de la Marine impériale.
[11] Comme le dit un proverbe africain : « Si les lions devaient décrire la chasse, ils ne le feraient pas à la gloire des chasseurs ».
[12] L’histoire militaire nous a appris que la majorité des victimes militaires de la Première Guerre mondiale sur le Front de l’Ouest est dû aux bombardements de l’artillerie et aux mines placées sous les tranchées ennemies, sans compter toutes les séquelles dues non seulement à de terribles blessures, mais à de profonds chocs psychologiques.
[13] Le lecteur l’a déjà deviné, je suis résolument opposé aux hypothèses, même théoriques de Rousseau sur le Bon sauvage et à leurs effets sur des pans entiers des interprétations théoriques de l’anthropologie contemporaine. Philosophiquement je suis proche de Hobbes et pratiquement de Clausewitz et de Carl Schmitt, ce qui fait que je me retrouve à la fois chez Hegel et Marx en ce qui concerne la nature intrinsèquement violente de l’histoire comme accoucheuse du devenir.
[14] Lawrence Keeley, War Before Civilization, Oxford University Press, 1996. Cet ouvrage très fascinant, nous révèle combien les guerres primitives pouvaient être d’une violence sans merci, et parfois, proportionnellement aux populations engagées dans la guerre, d’une bien plus grande violence que les guerres modernes… Pour en avoir une illustration condensée et populaire (certes avec quelques clichés et quelques anachronismes), je renvoie au film de Jean-Jacques Annaud. Par ailleurs les critiques du film étaient elles aussi dans l’illusion irénique du sauvage, et, plus précisément, articulées autour de l’hypothèse rousseauiste.

mardi 19 mars 2013

De la fin des différences ou quelques notes intempestives en marge d’une généalogie de la Globalisation


De la fin des différences ou quelques notes intempestives en marge d’une généalogie de la Globalisation




« C’est par essence que la culture moderne est destinée à devenir la Monoculture planétaire »
Gérard Granel[1]


Le substantif globalisation (en français, on dirait plus normalement, mondialisation) vient du substantif globe. Le verbe globaliser signifie donc transformer en globe, ou métaphoriquement, rendre analogue quelque chose, quelqu’un, un état, un geste, un mouvement, une dynamique, à un globe. Or, le globe dont il est question dans la globalisation n’est autre que le globe terrestre. Depuis que les hypothèses puis les calculs scientifiques l’ont ainsi construit (et ce depuis les Grecs), et depuis surtout que l’expérience en a administré la preuve matérielle et existentielle, il n’est plus guère possible à l’homme de modifier l’image de la forme de la terre. Tant et si bien que globaliser revient à construire une image de l’appartenance des oeuvres produites par les hommes (économie, politique, culture, arts, enseignements, tourisme, guerres) plus proche la réalité géographique générale du sol qu’ils maîtrisent à présent en sa totalité. Toutefois, il s’est agi là d’une représentation, de ce que l’allemand désigne par Vorstellung (représentation dans la conscience), bien avant de prendre une forme incarnée, Darstellung.
Si l’on dit donc le globe fut représenté comme l’image analogique (analogon) de la terre longtemps avant d’avoir été vérifiée (c’est-à-dire selon une représentation qui, autrefois, ne correspondait pas à l’expérience existentielle directe des hommes, sauf de ceux qui en avaient fait le tour. Seules, de fait, et très tardivement, les photos prise depuis les avions puis des satellites ont pu montrer à tous la véracité de l’analogon), c’est qu’elle était pensée telle quelle par des hommes versés dans les calculs théoriques de l’astronomie (les positions du soleil par rapport à l’horizon, les positions relatives des étoiles au divers moments de la nuit, donc les longitudes et les latitudes). Ainsi, les premiers globes terrestres apparaissent dans les dernières décennies du XVe siècle, avant même la découverte de l’Amérique, comme le prouve un globe avec le dessin des continents (certes imaginaires) réalisé en Italie avant la découverte de Christophe Colomb.
 C’est donc l’homme gréco-occidental, et lui seul, qui a représenté son sol sous la forme d’un globe, c’est-à-dire dans le champs d’une continuité qui a fait de la terre un espace unique que la navigation circumterrestre prouvera unifiable. La terre devint ainsi une totalité unique (certes à découvrir), le théâtre d’un monde où les hommes, peu à peu rassemblés par les Européens, joueront leur devenir.[2] Mais, pour rendre ce possible théorique à sa possibilité pratique, il fallut que l’expérience quotidienne des marins parcourant la Marea Nostrum ou longeant les côtes africaines jusqu’au cap de Bonne Espérance se soit nourris des voyages terrestres de rapportés par les voyageurs Européens en Asie[3] ou de travaux théorique de géographes d’une part[4], et que, de l’autre, il avait fallut que ces expériences de navigations permissent l’invention et la mise point d’instruments techniques essentiels  à la navigation transocéanique (un nouveau type de vaisseaux, la caravelle mise au point au XVe siècle ; des instruments d’orientation sûrs dont l’usage de la boussole en Europe dès 1190 ; les premières cartes marines un peu précises qui apparaissent au XVe siècle ; les voiles carrées mêlées aux voiles latines, et, sur tout le gouvernail d’étambot employé dès 1240 dans l’Europe du Nord. A la fin du XVe siècle, chez les grands marins d’Italie, d’Espagne et du Portugal et chez leurs princes conquérants du Portugal et d’Espagne, l’idée d’un au-delà vers l’Ouest de l’Europe était dans l’air du temps. Encore était-il un pas à faire et pas n’importe quel pas.

Le grand bond en avant de l’Occident catholique

En 1492, il a donc suffit de ce pas, de ce pas énorme, fût-il a priori pensé beaucoup moins grand, qui fit mettre pied à terre sur un continent inconnu des Occidentaux (dût-il en son temps être confondu avec un autre, l’Asie), y découvrir des hommes tout autant inconnus, aux mœurs étranges (en ces temps la doxa européenne les qualifiait de monstrueuses : par exemple le cannibalisme, ou le simple fait de vivre nu), en saisir immédiatement la différence radicale, pour que l’appropriation occidentale du monde (on pourrait tout aussi bien dire l’appropriation occidentale moderne) passe de l’hypothèse théorique plausible due à une représentation des continents terrestres sur un globe, à la réalité d’une pratique qui très vite deviendra quasi quotidienne… en d’autres mots, pour que lentement, mais irréversiblement, apparaisse à tous une nouvelle histoire, l’histoire d’un monde nouveau qui, peu à peu, sera intégré en sa totalité.
Soulignons au passage que c’est pour nous Occidentaux que l’Amérique fut inconnue. Pour les divers peuples indiens qui la peuplaient, qui occupaient ses grands espaces, ses îles dorées baignées de mers aux couleurs d’émeraude, ses gigantesques forêts, l’Amérique – et qui ne s’appelait pas l’Amérique, mais des divers noms selon chaque peuple, chaque langue et les mythes d’origines qui en fondait la présence terrestre, ne l’étaient point. Tandis que nous la découvrions, les Indiens, quant à eux, ne s’inquiétèrent nullement de découvrir l’Europe.  Rejoindre l’Amérique, l’occuper, en subjuguer les habitants et les anéantir, très vite y importer massivement des esclaves venus d’Afrique, la piller, cela représente certes la preuve de notre détermination et d’un esprit d’aventure incontestable, mais simultanément, celle de notre violence et notre brutalité face à un monde manifestant et exposant une distance culturelle inconciliables.[5]
Ainsi, partant d’une extension de soi-même autoréférentielle, l’Occident est parti vers l’au-delà-de-soi, en vue d’une mise à portée de main,  d’une disponibilité de tout, vorhanden sein, pour, au bout du compte, se retrouver en lui-même dans sa provenance originaire, dans ce qui exprime, d’abord dans l’agir, ensuite dans le verbe, une négation de l’altérité radicale et de son autonomie. Moins abstraitement, cela se nomme la colonisation.
Conquêtes et expansions en vue de s’approprier ce qui est l’au-delà-de-soi ou l’hors-de-soi. Il y a donc là un premier pas inaugural, un commencement inédit : en grec on eût dit archein : mettre en œuvre un commencement dans son fondement, un principe dans son exigence, un commandement dans sa directive, une autorité dans son injonction. En d’autres termes, l’Occident entrait de plain pieds (au sens littéral) dans une nouvelle époque, certes une nouvelle histoire, c’est-à-dire une succession d’événements inouïs, mais, plus encore, exposait une nouvelle époque de l’Être, longuement préparée, une époque menée, organisée, dessinée par une nouvelle conception métaphysique du monde, où la circularité sphérique calculée de la planète permettait un agir humain de domination sans autre fin que lui-même en sa totalité : le monde comme calcul mathématique sans reste. Le monde s’était renouvelé, et la « découverte » de l’Amérique le préparait, à sa manière, à devenir l’objet de calculs dans ce qui, un siècle plus tard, deviendrait le triomphe du capitalisme mercantile. Qu’on l’appela religieux, politique ou économique, l’Occident donna à cet agir un fondement ontologique qu’il nomma Être dans une version renouvelée du Bien, du Bon et du Beau, et dont les effets, entendus se présentent comme essence de l’action, comme l’agir pour des valeurs universelles. Il y a là un schème de pensée que l’on pourrait traduire plus trivialement ainsi : ce qui vaut pour moi, vaut partout, vaut pour tout le monde et de toute éternité.[6] Voilà rapidement brossé le fond métaphysique de cette époque : l’éidos occidental ou la forme occidentale d’une réalité immuable et l’archétype de toutes les choses sensibles produites qui deviendront la modernité, ici parfaitement incarnée par et dans l’image de la terre comme globe.
C’est pourquoi, lorsque je dis et j’écris « globalisation », cet énoncé ne dit rien d’autre que l’accomplissement de cet éidos. Que cet accomplissement ait mis presque dix siècles à se réaliser, d’abord par la quête d’une temporalité eschatologique (le christianisme dans son idéalité néo-platonicienne et sa rationalité aristotélo-thomiste) et non circulaire comme le pensait l’archaïque (« l’éternel retour du même »), puis plus directement par le fer et le sang, la croix, le goupillon, le sabre, la torture et l’élimination physique (malgré la dispute de Séville et la reconnaissance de la nature humaine des Indiens), par l’imposition de l’esclavage et un type d’échange le capitalisme mercantile nommé à cette époque le commerce triangulaire, puis, enfin, par la mise au travail salarié de millions d’indigènes qui ne connaissaient point ce mode-à-être dans le monde, avec ses scolies, l’utilisation massive des Africains du Nord et du Sud et des Indiens au cours de deux guerres mondiales européennes qui ne les concernaient point, jusqu’aux guerres d’indépendance nationale, voilà vivement brossés quelques jalons qui marquent d’un sceau indélébile et irréfragable le déroulement de la « globalisation ». L’histoire historiale (Geschichte) en tant que possibilités d’advenues commencées depuis cette époque se tient dans la totalisation portée par cet éidos qui donnera autant d’histoires (Historien) particulières nommées plus tardivement, dans les énoncés des « sciences » dites historiques, l’histoire de ceci ou de cela, histoire de tel ou tel lieu, autant que variations quasi infinies sur le devenir de la même arché.
Il y a eu donc là, dans ce geste qui est un pas (la conquête de l’Amérique), l’un des éléments fondateurs du moment historial de la modernité, c’est-à-dire d’un « […] certain sens de l’Être. Ce sens et lui seul fait époque au sens fort. Il faut entendre par-là l’unité d’une détermination nouvelle du monde et d’une compréhension également nouvelle de l’être-homme. Tout savoir, toute pratique, tout agir et tout art en reçoivent leur forme, entièrement inédite. »[7]
Certains me contesteront disant, « Mais vous ne nous dites que deux mots éidos et arché. Qu’est-ce que ces mots qui paraissent faire fonction de lampe d’Aladin dans le cours de votre narration ? » Je pourrais le dire autrement, mais surtout je pourrais reformuler la question : Pourquoi, nous Européens, et nous seuls, avons-nous été poussés sciemment[8] et non par la nécessité de survie, c’est-à-dire théoriquement d’abord, hors des limites de ce qui était notre enracinement culturel et cultuel originel (au sens le plus vaste), au-delà de nos cités, de nos principautés, de nos îles, de nos royaumes, de nos empires continentaux ?
Ni les Grecs, ni l’Empire romain (sans parler de l’empire chinois[9]) n’avaient pour visée un monde (non pas un globe, quoique la sphère y fut connue, mais comme représentation de la complétude) qui était au-delà de ce que l’on pouvaient imaginer connaître à partir d’une expérience directe des espaces ouverts sur la terre ferme. Les Grecs, dispersés dans tout le bassin méditerranéen et sur les côtes de la mer Noire (la Grande Grèce), unis culturellement, religieusement et surtout linguistiquement, s’épuisèrent en d’interminables guerres entre les cités-États, chacune porteuse de son autonomie politique, de sa citoyenneté, de sa liberté ou de sa tyrannie : hors du territoire souverain de sa cité et de ses dépendances, l’homme grec n’est plus citoyen, il est soit marchand, soit guerrier, soit les deux à la fois et parfois esclave. Les Romains, quant à eux, ayant construit une République puis un empire centralisé fondés sur un contrat inaugural et un système d’alliance établi entre patriciens et plébéiens d’une même citoyenneté supérieure, et sur un corps de lois, finirent par succomber sous les traités signés avec des barbares pour qui l’empire, au bout de quelques siècles d’extension toujours plus vaste de cette citoyenneté romaine, — « Civis rumanus sum ! » lance saint Paul à ceux qui veulent le juger — n’avait plus le sens sacré qu’il détenait pour ceux qui se pensaient encore les héritiers de la République.[10]
Mais nous, qui sommes-nous ? Car, malgré toutes les gymnastiques de la rhétorique universitaire pour faire accroire cette filiation directe dite gréco-romaine, nous ne sommes plus, ni métaphysiquement, ni politiquement, ni éthiquement les héritiers des Grecs et des Romains ?[11] Nous sommes les produits d’une étrange synergie : d’une Europe pré-moderne qui lentement s’élabore à partir de la chute de l’empire romain d’Occident et de ces quelques siècles d’anarchie et de désordre, de pauvres seigneuries, de petites principautés, d’empires sans cesses fractionnés, instables et vacillant dès le premier partage, sans cesse menacés par des invasions, des partitions et des recompositions toujours instables, mais qui voit, vers le Xe siècle, se déployer lentement et dominer un nouveau système politico-économique essentiellement rural, la féodalité, garantie par une nouvelle onto-théologie politique, l’augustinisme politique, lequel, deux siècles plus tard, et avec l’aide de la logique d’Aristote comme arme méthodologique, donnera la théologie politique de saint Thomas d’Aquin. Toutefois, ce qui, précisément à l’époque où vivait saint Thomas, s’offrirait comme un agir vers un autre possible de l’a-venir (à coup sur énigmatique en ses développements les plus radicaux pour les contemporains), ce fut, au flanc de la féodalité chrétienne, comme une excroissance hétérogène, une nouvelle forme de socialisation, de relations politiques et économiques, de gouvernement, la démocratie des patriciens et parfois des artisans, la ville médiévale orientée vers l’activité commerciale (échanges de biens et de services)d’une part, et de l’autre vers la production de biens (échanges de produits préindustriels et artisanaux) : Venise depuis le XIe siècle, Gènes et Florence depuis le XIIe, puis les villes de la ligue Hanséatique au XIIIe, etc. Villes où l’échange se pense et s’agit comme échange-monde dans un monde méditerranéen connu en sa totalité ; villes qui inventent et perfectionnent les moyens du commerce et de la navigation maritime : la cartographie, la représentation de la terre, les instruments de repérage, le calcul et les instruments de la comptabilité moderne. En bref, aux franges de la féodalité éminemment rurale et auto-suffisante, émergent les villes du commerce-monde où le travail productif et l’échange se déploient sous l’empire des mêmes représentations, les mêmes computs et de leurs règles d’équivalences et ce, quel qu’en fût le lieu des pratiques. Ce type d’échanges porte un nom générique : le capitalisme, c’est-à-dire la mise en œuvre (ou au travail) par un individu ou un groupe d’individus d’un capital pour recueillir le même capital (ou la même fraction de capital) augmenté d’une plus-value ou d’une fraction de cette plus value proportionnelle au capital investi. Cette plus-value ou valeur ajoutée étant soit le fait d’un transport, soit le fait d’un travail de transformation. Je ne développerai pas ici les illusions typiquement hégéliennes (par rétroprojection) de Marx sur l’accumulation primitive ou la mythologie wébérienne à propos de l’éthique protestante, je souhaiterais simplement souligner qu’en ces lieux, auxquels il faudrait ajouter le sud de l’Angleterre et la Catalogne, quelque chose de tout-à-fait inédit émerge des quatre siècles de ruines et d’anarchie barbares qui suivirent la chute de l’Empire romain d’Occident : la féodalité, sa décentralisation et son atomisation du pouvoir politique, son économie fondée sur la vie rurale (agriculture et artisanat des cours châtelaines, si petites fussent-elle) et très fréquemment se pratiquant sous forme de troc. Or, c’est à la marge de cette féodalité dominante que quelque chose de nouveau apparaît. Un autre mode de construire, d’habiter, de produire, d’échanger, d’organiser l’espace et les relations sociales, de commander, de décider, de manger, de se vêtir, en bref, l’émergence d’autres mœurs, d’autres regards portés sur le monde, et last but not least de connaissances se font jour qu’emblématiserait au XIIe siècle la vie sociale et politique de Venise avec son doge élu, sa comptabilité, son arsenal, et sa quête de connaissances pratiques avec la mise en œuvre d’expérimentations permanentes tendues vers l’efficacité, où l’experimentum[12] se doublerait très rapidement de recherches théoriques.[13] C’est cette synergie entre la connaissance théorique, l’expérimentation et leur mise au service d’une vision du commerce comme totalité du monde, tout autant que la nécessité de se donner les moyens de l’imposer ­– c’est-à-dire la recherche et la fabrication de nouvelles armes de guerre et leur perfectionnement[14] – qui rendrait sensible cet éidos de l’extériorisation de soi, cet arrachement à l’enracinement des coutumes, cette tension permanente pour outrepasser la limite : ce qu’en langage simple on appellerait l’esprit d’aventure, de risque, l’attraction pour le saut dans l’inconnu.

Expérimenter. Si nous décomposons ce mot, alors son préfixe expéri- (le suffixe n’est en français que le signe du verbe), se divise en deux partie, le latin ex et le grec peri. Ex[15], hors de, au-delà de, peri[16], le périmètre, la limite, le cercle sacré d’un espace propre à un groupe d’hommes en sa demeure propre : ex-peri, engage donc le sens de quelque chose ou de quelqu’un qui vise le par-delà les bornes de ce qui lui est familier, de ce qui lui est propre, de ce qui constitue l’ensemble des facteurs spatiaux (relations de voisinage, de familiarité, de co-partage d’espaces agricoles, de lieux cultuels et rituels, voire les clans et leurs animaux totémiques) et temporels de son enracinement (par exemple le rappel des positions parentales lors de l’énonciation des généalogies que marque la taxinomie de la succession des noms et des surnoms). Dans la tradition antique européenne, ce périmètre le plus raffiné du point de vue de la politique et de la culture n’était autre que celui de la Polis (et de ses villages alentour), au centre de laquelle se trouvait l’agora, le lieu du débat politique. Pendant le haut et moyen Moyen-Âge ce cercle sacré, est représenté par le bourg entourant le château avec sa chapelle au centre de la seigneurie qui donnait à chacun, aux manants et au seigneur les signes tangibles d’une coappartenance, en bref d’une identité irréductible propre à ceux d’un « pays », (« Heimat », « country »,  « paese ») qui s’entendait (au deux sens du terme en français : ouïr et  comprendre) immédiatement dans un parler, car il n’y a pas d’identité et de coappartenance des hommes qui ne s’énoncent point dans l’immédiateté de la compréhension d’une langue, d’un dialecte, d’un patois.
En vérité, il n’est que d’observer notre expérience quasi quotidienne pour constater que nous sommes entrés dans l’ère du mouvement permanent, que notre planète est en train d’en finir définitivement avec le rapport fondateur urbain/rural, celui qui est né en tant que révolution néolithique et qui fut caractéristique de toutes les grandes civilisations depuis Sumer, pour un saut dans l’ouvert pour lequel je n’ai d’autre nom que celui d’un postlithique animé d’un mouvement brownien.
Ressaisir l’origine de cette extériorisation (cet hors-de-soi comme fond de soi-même) propre à l’Occident post-romain n’est guère chose aisée. Comme tout mouvement inaugural prêt à déployer une nouvelle époque (pour rappeler la formulation heideggérienne, on devrait dire une nouvelle époque de l’Être), celui-ci ressorti à une complexité redoutable si l’on ne veut pas en simplifier l’histoire (i.e. la narration) sous la forme d’une dynamique univoque (fût-elle dialectisée) de causes et d’effets rétroprojetées depuis notre « normalité » contemporaine vers une origine, à l’évidence toujours incertaine. J’indiquerai ici quelques pistes déjà exploitées tant par les historiens des idées que par les philosophes de l’histoire, qu’il conviendrait de continuer à questionner.
1) Le christianisme
a)   Le christianisme augustinien et le rôle du libre-arbitre qui donne corps au concept d’autonomie de l’individu.
b)   La désacralisation de la « nature » comme « physis grecque » – où l’homme, en tant qu’être animé, avec les animaux, cohabite dans son espace « naturel » la Polis. Physis qui est aussi l’ensemble des lieux où habitent les dieux, les demi-dieux, les héros, les nymphes et les satyres, et que christianisme (devenu la religion officielle de l’ensemble de l’Empire romain) a transformé en une « nature » selon la Bible : une nature séparée de l’homme qui, désormais, peut et doit l’exploiter à volonté. En conséquence, et surtout après la vulgarisation du thomisme, la valorisation du travail productif a fini par être envisagée comme une fin salvatrice, si bien que, même si cette valeur mit quelques siècles à s’imposer, elle engendra la fin de l’esclavage en Europe occidentale, et se radicalisera dans le protestantisme envisagé au départ comme religion des villes libres, des artisans, des professeurs, des artistes refusant de supporter la tutelle politico-économique d’une papauté qui, sous les contraintes de son pouvoir temporel, les exigences de ses armées de mercenaires, les besoins financiers de sa magnificence et de sa munificence architecturale et artistique, finit par transformer en marchandise l’invendable, le Salut par les indulgences.
2) Ensuite, on ne peut omettre l’universalisme transcendant du christianisme radicalisé par un pouvoir catholique qui favorisa contre les moines inclus dans le système féodal, les ordres mendiants, venus des villes, installés dans les villes, voués à propager comme les Franciscains et les Dominicains la vraie foi. Ce sont eux qui ont accompagné les conquistadors en Amérique, mais c’est aussi grâce à eux que l’on connaît la religion des Aztèques et des Mayas[17]. Ce n’étai t pas comme les Croisades ont tenté de reconquérir un espace connu dès longtemps auparavant, celui des Lieux saints, d’en arracher la souveraineté à une autre religion issue du même Livre. C’était la guerre pour l’appropriation de la sacralité même de la ville du Christ.
Il y a donc eu en Europe occidentale un mouvement de sécularisation de la cathédrale qui fut certes d’abord le centre religieux, puisque c’est elle qui donna sa première signature métaphysique à la ville, et, avec d’autant plus de force, que le gothique l’éleva bien au dessus des maisons et du palais qui l’entouraient. Cependant, très rapidement, la cathédrale devint simultanément un centre laïc où se rencontraient pour débattre de leurs problèmes temporels les corporations des métiers. Plus encore, c’est à partir de la cathédrale que, dès le début du XIVe siècle, rayonnera et se projettera dans la ville un temps, un temps universel, le même pour tous, pour le Prince, le courtisan, le clerc, le banquier, le drapier, l’aubergiste, l’artisan, le compagnon et l’apprenti : un temps sécularisé et divisible à l’infini qu’affichait son horloge juchée au sommet de l’une de ses tours.[18] A long terme certes, c’en était fini des scansions cycliques et répétitives du cycle christique. A preuve, qui s’insurge aujourd’hui en partant du point de vue religieux contre le travail du dimanche ? Le temps sécularisé étant du travail, il est donc simultanément de l’argent selon l’analyse de Marx et l’adage anglo-saxon bien connu : Time is money, et réciproquement. Le temps-travail est donc l’être-là du capital en toutes ses incarnations sensibles possibles.
Cette ville médiévale déjà moderne et multipliée à l’identique dans toute l’étendue de l’Europe catholique, n’a donc plus rien de commun avec la fondation par émigration d’une nouvelle cité grecque qui avait besoin d’une nouvelle loi (nomos), laquelle, au bout du compte, instaurait une nouvelle citoyenneté. C’est pourquoi notre la civilisation moderne n’a plus jamais été grecque, mais l’héritière des villes libres du Moyen-Âge.
3) Déjà relevée, l’anarchie barbare qui entraîna pendant plusieurs siècles une totale décentralisation des pouvoirs. Le roi ou l’empereur n’étant, de fait, le maître absolu que dans son propre fief. Ce que manifeste parfaitement le système politico-symbolique nommé féodalité.
Du fait de cette anarchie, durant plusieurs siècles, et ce malgré les efforts de Rome, le pouvoir religieux (tant spirituel que temporel) sera toujours contesté par les pouvoirs temporels royaux ou impériaux (le conflit entre l’Empereur et le Pape, le gallicanisme français, enfin l’indépendance des rois anglais vis à vis de Rome, etc.). La décentralisation et le conflit entre le Pape et les princes permettrons l’extension des ordres religieux militants, à la fois savants, inventeurs de nouvelles techniques, producteurs et exportateurs rationnels de biens et de produits fabriqués, tout en demeurant les fermes combattants armés de la « vraie » foi.[19] Il suffit de songer au rôle des Cisterciens pour saisir combien, à leurs manières, ils contribuèrent déjà à une pré-uniformisation de l’Europe en exportant les modèles d’architecture de leurs abbayes et de leurs églises, celles de leurs méthodes d’implantations, de leur manière d’organiser le travail agraire, la production préindustrielle et les échanges commerciaux internationaux.
On n’omettra point non plus de rappeler combien dès le XIe siècle, de part leur impact populaire, la naissance de mouvements de masse pré-réformateurs prônant un retour à la lettre d’un égalitarisme socio-politique et telle qu’on peut le saisir dans le Nouveau testament et la haute valeur spirituelle du travail manuel.
4) C’est encore cet état féodal de décentralisation conflictuelle qui permit aux villes de gagner leur autonomie politique tant du côté des seigneurs laïques que du côté des seigneurs religieux (évêques ou abbés). Dans un monde dominé par la féodalité rurale, ces villes étaient peu à peu devenues des lieux de production de biens essentiels pour le maintien du pouvoir des Princes et les manifestations de leur munificence : par exemple les villes deviennent le lieu de fabrication des armes nouvelles, mais aussi des bijoux, des vaisselles, des tissus précieux, des entrepôts recélant les marchandises de luxe, rares et exotiques. Ainsi, les villes contrôlèrent très vite tous les échanges monétarisés grâce à leurs banques et à leurs changeurs. Dès lors elles devinrent les lieux où la noblesse de haut rang, en train de se former au dessus de la classe des guerriers libres (bientôt asservis), sera prise aux pièges du capital. Non seulement la noblesse de haut rang, mais aussi l’Église et ses princes. Saint Thomas en avait pressentit le très grand danger, c’est pourquoi dans le De Regno il développa une théorie du juste prix qui eut fort peu d’impact sur les pratiques réelles de l’Église, des clercs et des laïcs, car le jeu du commerce-monde travaillait déjà à la transformation de toute chose, voire de la plus haute spiritualité, en marchandises. Ce capitalisme en vie de développement rapide représentait l’un des plus puissants facteurs d’uniformisation et d’extériorisation intervenant au moment même de la conquête de l’Amérique.
5) Toujours dans le champ des prémisses de la globalisation, il n’est pas sans intérêt, me semble-t-il, de rappeler la création d’un système universitaire unique et unifié à travers toute l’Europe catholique, l’Universitas, fondée sur le même enseignement, scientifique, philosophique et théologique, collationnant les mêmes diplômes, et qui permettait aux clercs de toutes origines qui en étaient pourvu d’enseigner et de porter les débats d’un bout à l’autre de l’Europe catholique et au-delà.
6) Enfin, il faut replacer la genèse de cet éidos de l’experimentum occidental qui, préparé par Robert Grossetête et Robert Bacon, deviendra celui de l’ingenium, de l’ingénierie, pour finir dans une interprétation de la nature comme mathématisation du monde.[20]  Pour cela, une fois encore, nous sommes conduit à ressaisir le rôle du christianisme. En imposant peu à peu la téléologie du jugement dernier, le christianisme préparait déjà le sens de l’histoire comme eschatologie du temps, d’une histoire qui, une fois sécularisée, gagnait le sens de sa finalité dans les actions de l’experimentum et de l’ingenium des hommes d’Occident sur leur planète, de leur efficacité réelle, permettant de constater, à l’usage, qu’il suffit d’agir sur le monde à l’aide d’une rationalité mathématisable pour en voir les effets immédiats. Il est là la victoire absolue de l’immanentisme de l’utilitarisme sur toute autre détermination. Au bout du compte, il a suffit de mettre au travail objectal les idéalités mathématiques afin de construire des objets physiques, chimiques, puis biologiques, pour que ces artifices deviennent les instruments qui permettent aux hommes non seulement de dominer la nature, mais de la transformer et de se transformer eux-mêmes. En bref, la modernité a crée un vrai nouveau monde unifié en passant par la conquête de tous les autres mondes archaïques. Hannah Arendt définit cette innovation comme le déplacement du point d’Archimède : dorénavant l’anthropogenèse s’interprète par la philosophie du sujet et l’objectivation généralisée selon l’expérience et la théorie galiléennes et la métaphysique cartésienne.[21] De fait, nous pouvons parler d’une interprétation de la globalisation selon Heidegger, c’est le Gestell (Arraisonnement) ou mise en forme mathématique de tous les étants en vue de la production généralisée et unifiée qui assument ce devenir : incarnation ultime et accomplissement suprême de la métaphysique dans l’essence de la Technique. Les exemples abondent depuis l’électricité qui substitue le jour à la nuit, depuis l’atome qui permet de vitrifier la planète ou de lui fournir une énergie quasi inépuisable, en passant, aujourd’hui, par l’ingenium de la biologie moléculaire et de la génétique permettant  la création de nouveaux êtres vivants, de cloner les mammifères, même peut-être ceux disparus depuis les temps préhistoriques. Au bout du compte, force nous est de constater qu’il n’est pas d’autre monde que celui engendré par la techno-science, et le capital qui en soutient le déploiement permanent.
Voilà résumée quelques aspects de cette arché (et de ses effets) qui manifesta d’emblée la plénitude de ses potentialités sémantiques, théoriques et pratiques au moment de la conquête de l’Amérique qui demeure en son fond intentionnel, dans l’argumentaire de Colomb auprès de ses sponsors royaux, une entreprise aux visées d’exploitation commerciale (épices) et minière (or). Arché qui mit en œuvre cet éidos de l’extériorisation et de l’expérience qui, avant tout mouvement réel, avait déjà engendré une représentation du monde comme sphère unifiée : le globe comme nouveau théâtre du monde que l’homme d’Occident s’était offert à lui même.

Quel est donc le sens de cette frénésie actuelle de colloques, de symposiums, de débats, de cours universitaires, de recherches, d’institutions, mais encore d’articles, de livres, respectivement tenus, financées et publiés à propos de la globalisation et de son corrélat obligé, l’identité, plus précisément de l’identité culturelle, de l’identité politique (présentement sous la forme de la crise de l’État-nation), et enfin des gloses sur le « tout est possible » des arts contemporains, lesquels comme l’a remarqué Granel n’échappent pas à la détermination du nouveau sens de l’Être crée par cet éidos  ? Toutes ces manifestations sont les rappels de sens qui nous ont fait signe depuis longtemps, et nous qui donnent toujours du sens dans l’« agitation glacière » propre aux derniers hommes.
Hegel écrivait jadis que la philosophie comme la chouette d’Athéna prend son envol au crépuscule. Ceci vaut pour toutes les paroles interprétatives des actions humaines… elles s’énoncent lorsque l’essentiel d’une époque est déjà accompli, quand elle est sur le point de se défaire…[22]
La globalisation paraît donc en voie d’être accomplie en sa totalité, et même s’il reste ici ou là des poches d’archaïsme se prétendant irréductibles, celles-ci,  par le marché, l’économie, les contraintes technologiques, et, last but not least, les bombes, auront tôt fait d’être intégrées à l’Occident en sa généralité.[23] Où trouver dorénavant l’altérité radicale, la seule qui, de par la présence de son irréductible identité[24] défiait jadis l’Occident toujours assuré de l’universalité de ses valeurs ? Où rencontrer aujourd’hui ces hommes dans leurs cultures, leurs représentations, leurs rites, que nous avons tenté, souvent en vain, de comprendre en les enfermant dans les petits tiroirs de nos savoirs positifs rassurants, dans les concepts de l’anthropologie sociale et culturelle, dans ceux de l’histoire des religions ou des civilisations, etc. ?[25] Où, présentement, trouver des identités alternatives aux diverses alternatives d’identités biaisées qu’offre l’Occident comme autant de marchandises sur les rayons des supermarchés de la culture ? En effet, aujourd’hui ne pratique-t-on pas le yoga comme le body building et la « méditation transcendantale » comme le jogging, le roller ou le cyclisme ? Il y a dans cette description une version réactualisée de ce que Nietzsche, prophétisant la modernité tardive, avait annoncé en constatant que l’homme moderne, le dernier des hommes, choisit ses identités et ses rôles comme l’acteur choisit ses masques dans le magasin d’accessoires d’un théâtre. Qui oserait nier aujourd’hui que nous ne sommes pas « tous en scène » et sur la même scène, et que les rôles que nous y jouons ne sont que les facettes complémentaires et spéculaires d’une seule et même pièce ? Dès lors, plus se multiplient les colloques sur l’identité, plus, dans la banale et quotidienne réalité perceptible, les vraies différences, les différences culturelles irréconciliables s’estompent ou deviennent les simulacres obscènes des platitudes d’un folklorisme marchandisé après avoir été ethnologisé, offert à des touristes en goguette croyant s’offrir du « savoir » à bon marché (en effet, un séjour d’une ou deux semaines en Chine ou au Pérou, apparaît très rentable d’une vie de labeur consacré à la connaissance de la civilisation chinoise dans sa langue ou à celle des Incas).[26] Mais c’est encore dans le discours du multiculturalisme que cette uniformisation des identités réapparaît avec d’autant plus de force que cette affirmation de la différence dans le simulacre est devenue la version politiquement correcte du contrôle social contemporain, nécessaire et garantie par les autorités politico-économiques du capitalisme le plus moderne.[27]
 Il en va de même pour ce que notre tradition pré-moderne et moderne nomma et définit comme la « nature », le monde sauvage, une autre altérité entendue comme la somme des grands espaces où vivaient les bêtes sauvages les plus spectaculaires. Il suffit de regarder la télévision, et plus précisément les programmes diffusés par Discovery, National Georaphic et Animal Planet, pour constater l’évidence : la nature sauvage n’est plus qu’une mise en scène médiatique, et les animaux sauvages qui survivent encore ici ou là, dans des réserves (comme les Indiens en Amérique du Nord), ne le doivent qu’à une action de sauvetage et de philanthropie proprement humaine. Voilà qui est la négation même de la sélection « naturelle » propre à la sauvagine !
Que cette globalisation et cette fin des différences se soit annoncées le jour où un certain marchand génois, homme fort averti des problèmes et des nouvelles techniques de la navigation océanique, le jour donc où un certain Christophe Colomb aborda au rivage d’une petite île des Caraïbes pour la gloire de Dieu, celle du Prince et surtout pour la quête frénétique de l’or[28], voilà qui est devenu l’une nos évidences. Mais ce qu’il ne voyait point (et ne pouvait voir) c’est que l’idée du globe incarnée dans ce pas devait permettre aux hommes d’Occident de créer un nouveau monde en permanente expansion vers sa propre totalisation. Quelques siècles plus tard, à la fin d’une guerre mondiale et d’un joyeux massacre inaugurant la modernité tardive (1914-1918), au moment que beaucoup commencèrent à douter du corrélat entre le progrès technique et le bonheur, la vérité de cette évidence ancienne apparut à certains penseurs – peut-être plus encore à certains poètes – dans toute sa nudité…

L’accomplissement de la globalisation suggère sa présence de longue date, bien avant que les premières expéditions outre-atlantiques n’en manifestèrent les premiers balbutiements, et sans que les auteurs-acteurs de ce scénario fussent conscients de la portée de leur geste et donc aptes à en mesurer et à en thématiser le fondement et les modalités de son devenir. Toutefois devaient-ils en avoir néanmoins un vague, peut-être très vague pressentiment. Dès lors que l’image qu’ils avaient de la terre pouvait se re-présenter sous la forme d’un globe, cette forme leur suggérait ainsi qu’un départ vers l’au-delà des mers impliquait nécessairement un retour. C’est pourquoi s’ils l’envisagèrent sinon vraiment assuré, à tout le moins ils le pensèrent comme probable.
La circonférence du globe réel ayant été bouclée par l’homme d’Occident, il ne lui restait plus qu’à rendre le globe conforme à son éidos de la conquête des vieux mondes (i.e. des cultures archaïques) pour y accomplir la production d’un monde nouveau. C’est ce qu’il fit en y éliminant toutes les différences, sauf une seule, celle que le capitalisme nourrit et celle dont il se nourrit, celle qui correspond précisément à l’essence de cet éidos de l’hors-de-soi pour la production-reproduction, la différence qui impose une séparation sans cesse accentuée et contrôlée des pôles de la richesse et de ceux de la pauvreté.
Claude Karnoouh (version modifiée, augmentée et corrigée au mois de mars 2013 d’un texte rédigé en 1999)



[1] Gérard Granel, « Monoculture ? Inculture ? (Perspectives du 3e millénaire) », in PO&SIE, n°86, 1988, Paris, pp. 108-114, cf. p. 112.
[2] Pour un rappel complet de la mise en œuvre de cette uniformisation, de sa représentation cartographique, cf. Alfred W. Crosby, The Measure of Reality : Quantification and Western Society, (1250-1600), Cambridge University Press, 1997, ch. 5, « Espace ».
[3] Jean de Mandeville, Le livre des merveilles (1322-1356). Cf., Voyage autour de la Terre (Trad. et comm. par Ch. Deluz, 1993), Paris, 1993.
[4] Christiphe Colomb a lu Le Devisement du monde de Marco Polo rédigé en 1298. Mais il fut fut très influencé par les travaux géographiques et encyclopédiques de Pierre d’Ailly, et en particulier par  le chapitre huit de son Imago Mundi (1410) qui assumait l’étroitesse de l’océan Atlantique, et donc qui alimentait grandement ses arguments en faveur de la route du couchant pour aller à la rencontre de l’Inde et du Japon.
[5] Las Casas, Brevísima relación de la destrucción de los Indias, mémoire adressé à Charles Quint en 1542 et publié à Séville en 1552. Première traduction française de Jacques de Miggrode, Très brève relation de la destruction des Indiens, Anvers, 1579. Pour saisir l’extension de ce génocide dénoncé dès l’aurore de la découverte de l’Amérique par Las Casas, il convient de lire : David E. Stannard, American Holocaust : The Conquest of the New World, Oxford University Press, 1992.
Je ne développerai pas ici, le problème soulevé par les illusions propre à l’idéologie occidentale contemporaine sur la violence propre aux sociétés primitives, lesquelles n’étaient pas du tout iréniques comme le dessine l’hypothèse toute théorique de Rousseau reprise dès la fin du XVIIIe par un analyste tel l’abbé Raynal, puis, plus tardivement par une majorité d’anthropologues contemporains à commencer par Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss, Marshall Shallins, Pierre Clastres et tant d’autres moins célèbres. Cette idéologie du primitivisme heureux et paradisiaque, de l’archaïsme comme parousie, a été largement déconstruite et critiquée par Remo Guidieri dans deux ouvrages séminaux, La Route des morts, Seuil, Paris, 1980 ; L’Abondance des pauvres, Paris, Seuil, 1984 (traduit en roumain, Abondanța Săracilor, Idea, Cluj, 2008).
[6] Les Européens contemporains ont la mémoire courte lorsqu’ils accusent les États-Unis d’Amérique de ne regarder le monde qu’ils produisent qu’en leur guise. Ils ne font là que poursuivre la pensée d’une Europe occidentale dont ils sont l’enfant prodigue.  La célèbre injonction d’outre-Atlantique, à savoir que « ce qui bon pour l’Amérique est bon pour le reste du monde » n’est que la suite logique de la globalisation commencée par cette même Europe. Sic transit gloria mundi !
[7] Gérard Granel, « Monoculture ? Inculture ? (Perspectives du 3e millénaire) », in PO&SIE, n° 86, op.cit., p. 109.
[8] Lorsque j’écris « sciemment », j’entends par là le fait qui ne s’agit nullement d’invasions menées par des peuples migrateurs forçant des peuples sédentaires à quitter à leur tour leur territoire, engendrant ainsi une chaîne de déplacements qui impliquait parfois l’Eurasie dans son ensemble. Ces invasion furent le lot commun de l’Europe occidentale jusqu’à la sédentarisation des Normands en Normandie, mais continuèrent sur ses marches orientales européennes jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.
[9] Pour saisir cette spécificité de notre civilisation, il convient de rappeler que lors de la grande période d’expansion maritime chinoise, les flottes de l’empereur « trouvèrent leur voie jusqu’à Madagascar, vers les côtes de l’Afrique orientale, vers les îles de la côtes de septentrionale de la Sibérie, pour acheter des épices et des fourrures, sans jamais entreprendre de conquêtes. » in Joseph Needham, La Science chinoise et l’Occident, Seuil, Paris 1973, note 2, p. 69.
[10] Il ne faut pas oublier (et l’Énéide nous le rappelle) que la fondation de Rome procède d’un rite sacrificiel, et que de ce fait les Romains se regardaient comme les descendants des Troyens, et donc en relations spéculaires avec les Grecs, descendants des Achéens.
[11] Cf. Hannah Arendt, The Human Condition, chap. VI, « La vita activa et l'âge moderne » ; Simone Weil, Écrits historiques et politiques, op. cit., « Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme », pp. 36-37 ; Gérard Granel, « Les années trente sont devant nous », in Études, Paris, 1995.
[12] Dante, y fera une référence dans L’Enfer, chant XXI. Plus tard, Galilée y viendra pour parfaire certaines de ses connaissances techniques nécessaires, selon lui, à la recherche théorique.
[13] The Measure of Reality : Quantification and Western Society, (1250-1600), op. cit., p. 216 : « Sept siècles de comptabilité ont fait plus pour donner forme aux perceptions d’un plus grand nombre de gens que n’importe quelle innovation singulière de la philosophie ou de la science. Rares sont ceux qui ont médité les paroles de René Descartes ou d’Emmanuel Kant ; des millions d’autres, en revanche, plus frivoles et plus laborieux, ont inscrit des chiffres dans des livres de comptes bien tenus, puis ont rationalisé le monde pour l’adapter à leurs livres. »
[14] Le développement des armes à feu joua un rôle essentiel dans l’intensification de cette synergie, en ce qu’elles impliquèrent une modification générale de l’art de la guerre, terrestre et navale, une transformation des rôles relatifs de l’infanterie et de la cavalerie, la naissance d’un corps d’ingénieurs militaires spécialistes de la balistique et des explosifs, de la technique des fortifications, de la métallurgie. Enfin, effet cardinal, une exigence économique que seuls les plus riches États purent assumer.
[15] Élément du lat. ex «hors de», qui est resté dans de nombreux composés latins passés en français (exciter, exclure, expulser...) et qui a formé quelques composés du français savants (expatrier, exproprier...).
[16] Élément, du grec peri «autour (de)», entre dans la composition de nombreux mots savants de formation française ou empruntés, tels que : périanthe, périmètre, période, péristyle, péripatétique, etc.
[17] Christian Duverger, La conversion des Indiens de Nouvelle-Espagne, avec le texte des Colloques des douze de Bernardino de Sahagun (1564), Éditions du Seuil, 1987, 277 p.
[18] Il me paraît particulièrement pertinent, ici, en Roumanie, dans un pays dont la majorité des habitants sont de religion orthodoxe de rappeler qu’il n’y pas d’horloges placées sur les tours des églises consacrées à la foi de la chrétienté byzantine. Chez eux le temps n’appartiendrait donc pas à l’energeia du capital. Ce n’est plus aujourd’hui qu’une apparence, qu’un simulacre, qu’un faux-semblant.
[19] A titre de curiosité, il faut rappeler la surprise et l’indignation des prêtres et des dignitaires ecclésiastiques byzantins lorsqu’ils virent, lors de la première croisade, les prêtres francs armés comme des chevaliers. Comment, des prêtres et des moines n’étaient-ils pas respectueux du commandement « tu ne tueras point » ?
[20] Galilée, in Discoveries and opinions of Galileo, Doubleday, New York, 1957, « La philosophie est écrite dans ce très grand livre continuellement ouvert devant nos yeux, c’est-à-dire l’univers […] Il est écrit en langage mathématique, et ses caractères sont des triangles, des cercles et d’autres figures géométriques, sans l’aide desquelles il est humainement impossible d’en comprendre un seul mot ; sans elles, on erre vainement dans un labyrinthe obscur. ». Descartes s’y appuiera pour construire la métaphysique moderne.
[21] Hannah Arendt, op. cit.
[22] C’est vers la fin de la grandeur d’Athènes qu’Aristote écrit et la Constitution d’Athènes et la Politique.
[23] Le plus parfait exemple contemporain de cette unification du monde se tient dans ce qu’il est convenu d’appeler l’Islam radical dont le discours prétendu traditionnaliste n’est qu’un simulacre en ce que la puissance dans le présent ne s’obtient qu’avec les armes du présent, et donc de l’hypermodernité
[24] Je songe ici aux populations cannibales, lesquelles ne sont pas plus exotiques dans leur violence, leur courage et leur piété qu’Hector criant sa victoire sur le corps de Patrocle, ou qu’Achille traînant le corps d’Hector autour des murailles de Troie pour le jeter, ensuite, sans sépulture, au milieu du camp des Grecs. Voir à ce sujet Babel II dans l’admirable ouvrage de Remo Guidieri, L’abondance des pauvres, Seuil, Paris, 1984.
[25] Pour comprendre notre faiblesse intrinsèque à pénétrer les pensées de cette altérité, il convient de lire (ou de relire) l’extraordinaire journal de Malinowski, A Diary in the Strict Sens of the Term, Routledge & Kegan Paul, London, 1967. Mais, il conviendrait encore de relire les imprécations lancées par Nietzsche contre les catégories de la logique appliquées aux peuples indo-européens :
« C’est nous seuls qui avons inventé comme autant de fictions la cause, la succession, la réci­procité, la relativité, l’obligation, le nombre, la loi, la liberté, la raison, la fin, et quand nous in­troduisons faussement dans les choses ce monde de signes inventés par nous, quand nous l’incorporons aux choses, comme s’il leur appartenait en soi, nous agissons comme nous l’avons toujours fait, nous créons une mythologie. » in, F. Nietzsche, Jenseit von Gut und Böse, dans la traduction française, Par-delà le Bien et le Mal, œuvres philosophiques complètes, tome VII, Gallimard, Paris, 1971. Cf. p. 36.
[26] Cf. Claude Karnoouh, Adio diferenției. Eseu asupra modernității tîrzii, Idea, Cluj, 2001.
[27] Claude Karnoouh, Postcommunisme fin de siècle. Essai sur l’Europe du XXIe siècle, L’Harmattan, Parfis 2000, chap. V. « Un logos sans ethos. Le multiculturalisme » ; Gérard Granel,  « Monoculture ? Inculture ?… », op. cit.
[28] Christophe Colomb, Journal de la traversée vers les Indes, La Découverte, Paris, 2006.