samedi 14 janvier 2012

Heidegger penseur de la politique ou l’histoire comme Ereignis

Heidegger penseur de la politique ou l’histoire comme Ereignis

L’engagement de Heidegger dans la politique a fait l’objet de gloses et de commentaires nombreux, pour l’essentiel rédigés par de médiocres et besogneux plumitifs[1], auxquels ont répondu, avec les mises au point nécessaires, quelques-uns parmi les bons esprits de ce siècle.[2] En fin de compte, pour résumer cette « grosse bêtise » comme l’a dit Heidegger de lui-même dans l’entretien publié, selon ses vœux, post mortem dans le Spiegel[3], on peut choisir ce qu’en a dit plus tardivement Sloterdijk dans une conférence donnée à Paris, au centre Pompidou, au mois de mars 2000 sous le titre Die Domestikation des Seins. Für eine Verdeutlichtung der Lichtung[4] : une « illusion d’optique » qui lui a fait accroire[5] la « révolution nationale et socialiste » comme retour vers le « spécifique » (l’enracinement) et le « véritable » (l’authentique)[6], vers le Heimat spirituel enfin retrouvé ou plutôt reconquis après des siècles d’errance métaphysique, puis techno-scientifique. Sa démission après le bref épisode du Rectorat (huit mois), et la republication en France du texte programmatique de son entrée en fonction[7], aurait dû mettre un point final à cette polémique, si l’enjeu n’avait pas été et n’est toujours pas, sous prétexte d’anathématiser le « fautif » Heidegger, d’écarter tout développement portant une réflexion critique sur le destin propre au Dasein de l’Occident. Quelques uns passent outre les oukases des commissaires à la conformité du prêt-à-penser, et s’essaient encore à poursuivre ce travail de la pensée comme l’a si parfaitement démontré Gérard Granel dans un texte magistral… « Les années trente sont devant nous… ».[8]
Ce n’est donc pas de ces épisodes dont je vous entretiendrai, il me semble clos, et ce d’autant plus que la récente publication des lettres échangées entre Heidegger et Hannah Arendt[9] devrait mettre un point final à cette polémique devenue à présent aussi vaine que stupide. Ce que je souhaiterais rapidement ressaisir ici, ce n’est donc pas Heidegger et la politique, mais quelques uns parmi les moments de ce qui fait politique dans la pensée et la posture du second Heidegger, chez celui qui, après la Kehre, abandonnera à jamais la rédaction de la seconde partie de Sein und Zeit, pour méditer simultanément sur la Technique comme destin de la modernité et la poétique de la langue, ou en d’autres mots, sur le dévoilement terminal de la vérité de la métaphysique et sur ce qui demeurerait l’abri premier et ultime du parler l’Être.
Si l’on regarde les définitions classiques de la politique telles qu’on peut les lire dans le Grand Robert (ou dans n’importe quel dictionnaire contemporain) on ne trouvera aucun de ces domaines thématisés comme tels, (comme chapitre par exemple), dans l’œuvre de Heidegger.[10] Rien comme par exemple, de « l’art de gouverner les hommes », n’apparaît, en revanche, une longue méditation commence sur le sens et l’essence de la technique moderne qui sera nommée Gestell, et qu’il faut entendre comme ce que le sujet, l’ego, pose devant soi pour le mettre à disposition de la volonté de savoir (expression nietzchéenne) ou d’homologation (formule de Vattimo) et du produire. Dès lors le Gestell  peut être envisagé comme déploiement du destin historial d’une époque de l’Être, celle de la métaphysique moderne, la nôtre. Dans ces textes, on trouve certes des résonances politiques directes et immédiates, mais jamais ne se manifeste l’intention de reconstruire un quelconque système politique procédant de conceptions a priori articulées autour d’une métaphysique et d’un idéal transcendant à accomplir, servant à la fois de principe et de fin. Donc point de système théorique et apodictique du politique, point d’« idéalisme de rêve » (Nietzsche) ou de wishful thinking  dont les philosophes furent et sont encore les meilleurs bonimenteurs et qui, de manière générale, n’ont fait que légitimer l’état des choses du moment. Chez Aristote c’est le naturalisme (élément de la physis) de la Polis qui justifie l’esclavage nécessaire au mode de fonctionnement « démocratique » d’une cité grecque en crise et proche de sa fin. Chez Saint Thomas, dans le De Regno[11], la divinisation du naturel, et donc de la Cité (fidélité logique à Aristote oblige), ordonne et légitime, par mimétisme, le système de la royauté féodale comme pouvoir temporel d’une part, celui de la prééminence papale comme pouvoir spirituel de l’autre. Chez Kant, comme le remarque André Tosel avec beaucoup de finesse, « la mauvaise conscience de la catégorie juridique »[12] fait qu’en dernière instance l’ordre juridique ne peut défendre que la propriété privée « comme rapport essentiel à la nature ». C’est donc cette propriété privée comme organisatrice du social et du politique en sa totalité que le juridique dissimule : « Sans la norme de droit la paradoxale naturalité de l’économique ne peut valoir comme norme »[13], ainsi « s’épuise la réserve éthique que possède le droit publique »[14] en justifiant toutes les politiques qui déploient le libéralisme économique et qui outrepassent sans cesse les limites éthiques que cette même « réserve éthique » avait elle-même tracées au politique.[15] Enfin chez Hegel, l’identification de l’Etat-nation à accomplissement de l’Esprit du monde, légitime pleinement, comme conscience d’un destin historique singulier, la volonté prussienne d’abord, allemande ensuite, d’émancipation puis de domination culturelle et politique, le Kulturkampf.
Chez Nietzsche, la critique politique et la critique du politique sont permanentes tout au long de l’œuvre et visent même la refondation de l’ordre spirituel par un socius renouvelé grâce au retour vers l’héroïsme grec. Il s’agit là, me semble-t-il, d’une version déjà postmoderne de la restauration en ce que l’antique vient s’offrir parmi les éléments d’une simultanéité multiple et multiforme du présent : ce que l’allemand désigne par Gleichzeitligkeit, ce qui simultanément vient à l’existence. Lorsque Nietzsche identifiait le moderne au magasin d’accessoires d’un théâtre, le retour qu’il nous propose de réaliser n’échappe point à cette situation ; en effet, comment restaurer des comportements, un état d’esprit, une disposition de l’âme (Stimmung) d’une époque totalement révolue sans que cette restauration se place, de facto, dans un jeux de multiples choix possibles offerts simultanément. Même animée de la volonté de puissance du surhomme, le penseur-héros, l’histoire, ou mieux, ce qui fait histoire ne ressert jamais le même plat, sinon sous forme de caricature eût écrit Marx, sinon sous forme de simulacres eût remarqué Baudrillard, sinon sous forme de marchandises intégrées au système du commerce-monde, dirais-je. À preuve, dans les jeux politiques jamais cet héroïsme nietzschéen (authentiquement recherché par l’auteur) n’a pu servir à autre chose qu’à forger les poses des imposteurs de l’héroïsme. Le seul lieu où l’héroïsme moderne put se déployer librement et puissamment (et à quel prix !) se cantonna à la vie et à l’œuvre de certains artistes, par exemple à celles de Rimbaud, de Van Gogh, d’Antonin Arthaud, d’Ezra Pound ou de Beuys.
Il y a dans l’œuvre de Nietzsche une critique, parfois énoncée avec une extrême violence, à l’encontre de ce qu’il nomme « une société d’épiciers » et qui doit diriger notre investigation. En effet, dès lors que l’on comprend la société industrielle de la fin du XIXe siècle comme « une société d’épiciers », la critique qui en ressort se doit, en premier lieu, d’envisager ce qui la fonde. Or, qu’est-ce qui peut fonder une « société d’épiciers » si ce n’est le commerce et ce qui l’engendre, la production pour la seule valeur d’échange, comme pensée-action organisatrice générale de la socialisation, des relations qui établissent la communauté et des institutions qui règlent et garantissent cet en-commun sous tous ses aspects : politique, organisation du travail, de la productivité, de la distribution, de l’enseignement, l’organisation des savoirs et des connaissances (de la recherche et de la collation des diplômes dans une université-business)[16], de l’organisation des loisirs, des arts, ce que l’on nomme aujourd’hui les activités culturelles ou, plus précisément, une Bildung, avec toute la polysémie que porte de mot. Avec Nietzsche (dont on peut penser qu’il ne lut pas Marx), on entrevoit déjà, d’une manière certes non systématique, mais déjà précise, le rôle « fétichiste » de l’infrastructure technico-économique et techno-scientifique, ou dit d’une manière plus psychanalytique, on perçoit combien l’organisation systématique de la convoitise des marchandises par la publicité travaille comme une machinerie organisant et limitant simultanément le désir (la « machine désirante » selon l’expression de Deleuze et Guattari). C’est cette machinerie dont Marx, à la suite de Ricardo, élabora la phénoménologie, mettant en évidence la nature sociale de tout travail salarié, son équivalence monétaire générale, c’est-à-dire étendue à tous les faires et les échanges humains impliquant consubstantiellement un quelconque capital et un quelconque profit, et donc à toutes les marchandises, dévoilant ainsi la nature « fétichiste » de la marchandise.[17] Le monde, ou mieux, ce qui fait monde n’est plus que la « somme des marchandises produites dans le monde » (Marx) ; ou, dans une formulation heideggerienne, le monde est devenue en sa totalité monde-marchandise comme la physis de la modernité.
Toutefois, aussi bien chez Nietzsche que chez Marx la solution ultime pour « sauver » l’homme de la déshumanisation due à la modernité, reconnue comme réduite à la seule logicité de la pensée (Nietzsche contre Hegel), ou comme aliénation ou réification due au travail salarié mis au service du seul profit (Marx contre Hegel), apparaît dans le recours messianique à un idéal qu’il conviendrait d’accomplir à l’encontre du déterminisme économique (peut-être plus logico-technique chez Nietzsche que chez Marx) : celui de l’héroïsme et des valeurs éthico-spirituelles antiques chez le premier[18] ; et, chez le second, celui de la quête du salut au cœur même de l’agir du prolétariat en lequel s’incarne la véritable conscience historique se libérant de l’aliénation, et accomplissant ainsi le véritable Esprit du monde, la fin de la nécessité et l’harmonie des rapports humains, en bref, l’advenue d’une nouvelle cité idéale qui clôt l’histoire. De fait, l’un et l’autre proposaient un nouvel engagement politique qui se donnait comme une nouvelle version de l’onto-théo-téléologie de l’histoire de l’Occident, c’est-à-dire comme histoire du monde, mais cette fois sans plus de Dieu ; ou, si l’on préfère, comme politique d’une société où Dieu, auteur des choses dont la connaissance scientifique doit découvrir les lois, s’étant de plus en plus éloigné de l’homme et de sa vie terrestre (cf. Koyré), serait redescendu sur terre sous un autre nom que celui du Fils, cette fois comme promesse d’une spiritualité vitale reconquise sur le logico-conceptuel et l’empire de l’esprit (Nietzsche), ou comme espoir d’élimination de l’éternelle nécessité et de l’aliénation qu’elle implique (Marx).[19] Il est là de beaux idéaux, et surtout un retour à la métaphysique : jetée dehors par la porte, elle revient par la fenêtre avec les tentations totalitaires qu’elle suscite chez des esprits simples qui des promesses n’ont retenu que les leçons de sociologie (ainsi, la manière dont les théoriciens du national-socialisme ont compris le surhomme pour le premier ; ou la conception d’une dialectique simpliste ente l’infra- et la superstructure chez Lénine et les théoriciens russes du début du XXe siècle, de Plekhanov à Préobajenski, de Trotski à Boukharine, pour le second ; mais, dans les deux cas, il s’agissait de construire la figure du Travailleur moderne, fût-il teutonique ou soviétique).[20]
A l’origine de son œuvre Heidegger ne paraît pas se préparer à élaborer une critique radicale de la modernité. La déconstruction de la pensée de l’Être pour et dans le temps, prépare une sorte de renouveau de la métaphysique, en y faisant intervenir la détermination historique dans la nomination de l’Être (la finitude), en rapportant la métaphysique à une histoire, et au monde qu’elle engendre, l’Occident, c’est-à-dire à ce qui tombe, (du latin occidere, qui donne aussi en français occire, tuer) et que l’allemand, comme le vieux français, le roumain ou le hongrois nomment respectivement Abenland, couchant ou ponant, apus, nyugat, c’est-à-dire, le déclin, le crépuscule, le vieillissement,  mais aussi ce qui devrait être aussi pensé comme la fin dans l’accomplissement en sa totalité, l’acmé. Cependant, ceux qui aujourd’hui ne veulent pas abandonner la métaphysique — peut-être par peur d’un crépuscule majestueux, cette fois non plus celui des dieux, mais celui  de la philosophie —  tout en se croyant capable de dominer le sens de la modernité, ou, à tout le moins, d’y avancer avec clairvoyance, se gardent bien d’outrepasser le commentaire de Sein und Zeit, d’aller au-delà, précisément là où Heidegger, après avoir éprouvé l’expérience présente de l’histoire en sa totalité comme tragédie, s’est engagé lui-même, dans la critique la plus radicale de la modernité technique et économique, c’est-à-dire à partir de sa très ancienne origine. En effet, s’engager au-delà de Sein und Zeit, c’est obligatoirement faire face à ce qui se présente comme l’horizon indépassable de la démocratie de masse occidentale : rien moins, et c’est cependant beaucoup, que l’essence du capitalisme et ce qui le rend possible, c’est-à-dire, le phantasme réel de l’infinité de l’objectivation des possibles et de leur mise à feu comme produire …[21]. Mais pour y atteindre, encore fallait-il faire le pas d’une rétro-généalogie qui nous projette vers le futur. « Le commencement est encore. Il ne gît pas derrière nous, comme ce qui a eu lieu il y a bien longtemps, mais il se dresse devant nous. »[22]
Et c’est bien l’expérience de l’histoire comme tragédie (ce que Nietzsche affirmait ressortir à l’essence même, Wesen, de ce qui produit l’histoire humaine) que Heidegger éprouve avant et pendant le Rectorat. Mais qu’est-ce que l’expérience de l’histoire, c’est-à-dire de ce qui fait histoire, sinon le politique dès lors qu’il manifeste la violence d’une société devenue incapable d’assumer (sa crise) l’en-commun qui fait d’elle une communauté  — c’est-à-dire le copartage d’une identité avec l’acceptation de différences, fussent-ils conflictuels, et cependant réglés? Heidegger a fait l’épreuve du politique en son essence, à savoir l’épreuve de la pensée confrontée aux événements fondateurs de l’histoire, de la « grande » histoire, de celle qui transforme un monde, qui accomplit l’ancien et prépare le nouveau. Cela eût dû être compris si certains esprits, aveuglés par les paradis artificiels de la métaphysique (le double de la réalité), n’avaient point oublié la vieille leçon administrée par Machiavel : à savoir que l’essence du politique n’est point l’idéal métaphysique d’une cité antique ou chrétienne posée à la fois comme principe et fin vers laquelle devrait tendre toutes les actions humaines, mais un ensemble dynamique de rapports de force, de groupes socio-économiques réels dans leur présence conflictuelle, qui déterminent des relations de puissance. Mais voilà, trop nombreux furent ceux qui, au début du XXe siècle, préférèrent encore rêver de l’impossible du politique, la « Paix perpétuelle », plutôt que d’affronter la factualité de la modernité en sa simple présence. Au tournant des années ’30 du XXe siècle, la crise en Europe occidentale était générale, l’ancien monde, l’Europe des Lumières s’était définitivement achevé sur les champs des batailles industrielles de la Première Guerre mondiale, tandis que le nouveau, malgré une longue préparation, balbutiait encore dans la violence de sa préhistoire.[23] Cependant, c’est en Allemagne que la crise se manifesta avec la plus forte violence, une violence inouïe, qui, touchant l’ensemble de la société, n’épargna personne, et mis en question la survie même de la société comme société politique.[24]
Or ce n’est ni la lecture de Husserl ni celle de la philosophie médiévale que Heidegger affectionnait tant qui provoqua en lui ce choc, puis le dirigea vers le tournant ou le retournement. C’est d’abord l’échec du Rectorat, pendant la rapide découverte que, malgré la « grandeur interne du mouvement »[25] (avec l’idée heideggerienne d’un possible réalisable parmi de nombreux possibles en attente, à condition de se tenir dans le pré-voir et la pré-caution, Vorsicht), le national-socialisme n’engageait aucun renouvellement de l’Université allemande, mais que, bien au contraire, sa dynamique réelle entraînait une intensification et la valorisation des tares d’une Université que Nietzsche, en son temps, avait déjà dénoncées et critiquées sans ménagement.[26] À la fin des années ’30, c’est donc, en toute logique, sur l’œuvre de Nietzsche, premier penseur critique de la modernité, que s’exerça et se concentra la déconstruction de la métaphysique déjà commencée par Heidegger. Toutefois, ce n’est pas seulement l’échec du Rectorat qui a déterminé ce grand penseur — avec Wittgenstein,  et dans une moindre mesure Benjamin et Adorno —, le plus exceptionnel du XXe siècle, à reconnaître ce qui rendait impossible une quelconque renaissance, restauration ou renouveau de la Bildung allemande, et, par-delà, de la Bildung occidentale. La rencontre avec l’analyse de Jünger de l’homme moderne en sa totalité comme Travailleur a joué un rôle déterminant.[27]
On a répété à satiété ce que Jünger a dit et écrit, à savoir que l’expérience de la Première Guerre mondiale fut décisive pour son intelligence de la métamorphose de l’homme moderne : de soldat il est devenu militaire, de civil accomplissant telle ou telle tâche il s’est changé en rouage d’une machinerie mue par la dynamique d’une mobilisation totale et générale (Total Mobilmachung).[28] En revanche, ce que l’on sait moins c’est que Jünger et Heidegger ont été marqué par la lecture de deux ouvrages écrits par l’un des plus grands capitalistes allemands, Walther Rathenau, propriétaire des célèbres usines AEG. Théoricien de l’économie de guerre, nommé ministre de l’industrie pendant la Première Guerre mondiale, puis assassiné en 1924 par un groupe de jeunes officiers de la Reichwer[29], Walther Rathenau est l’auteur de deux ouvrages très importants en ce qu’ils forgent les arguments politiques, économiques et législatifs justifiant la mobilisation générale et totale des peuples que ce soit pendant la guerre ou en temps de paix, au nom de la rationalité de la production, de l’investissement, du profit, de la répartition des fruits du travail et du maintien de l’ordre social.[30] Ainsi, l’analyse jüngerrienne du Travailleur (Der Arbeiter) conduisit Heidegger à penser en direction de l’essence de cette modernité à travers une factualité toujours écartées par les philosophes de la dignité philosophique, c’est-à-dire, non pas en direction de la science (objet de toute leur attention), mais des techniques de production des objets en leur multiplicité, et donc du travail. De cela, il en déterminera l’essence comme essence de la Technique telle qu’il l’énonce dans un texte magistral publié après la défaite totale de l’Allemagne, en 1946, dans la fameuse Briefe über Humanismus, adressée à Jean Beaufret, où il s’ex-pose pleinement ce qu’aujourd’hui la tradition nomme le second Heidegger. Le passage était franchi, et le penseur de l’Être dans et pour la temporalité (celui qui relève la temporalité de l’énonciation de l’ontologie), était devenu le penseur du dévoilement ultime de la vérité de la métaphysique dans et grâce à la Technique…
Ce qui constitue l’apport original et décisif de Heidegger pour la compréhension de la modernité en tant que système social, politique et économique, c’est que le déploiement co-dépendant des technologies, de la science, de la programmatique productive et consumériste (la nouvelle Sainte Trinité, capital-production-profit), qu’il rassemble sous le nom de Technique, n’est pas d’essence technique. La Technique telle que la saisit Heidegger, plonge ses racines au cœur même de l’histoire de la métaphysique, et plus précisément de la métaphysique moderne, celle qui trouve la première énonciation de son Dasein chez Descartes — la mise à disposition totale de la Nature par l’objectivation infinie d’un sujet plongé la certitude de son ego[31] — même si, selon ses interprétations d’Aristote et de Platon[32], cette énonciation était préparée de longue date par l’émergence même du questionnement philosophique compris comme logique des propositions énoncées sur la nature des étants et non plus, comme chez les présocratiques, dans l’émerveillement poétique devant la présence comme présence en tant que telle, devant l’aléthéia, le descellé, le dévoilement du hors-retrait. Il n’empêche, c’est chez Descartes que l’énoncé du subjectum moderne, de l’ego cogitans dans la certitude de l’adequatio res ad intellectum, trouve et manifeste sa vérité totale et permanente dans la recherche de lois physiques données sous la représentation de lois mathématiques générales. Là est l’essence et l’origine, non pas des techniques, mais, au sens que lui attribue Heidegger, de la Technique, ou si l’on préfère de la création du monde en la guise de la programmatique mathématique des objectivations. C’est de cette représentation, accouplée au commerce-monde déjà à l’œuvre avant Descartes[33], mais auquel il manquait les instruments intellectuels et techniques unificateurs des multiples sphères d’activité[34], qu’émergeront des résultats matériels proprement inouïs faisant de la somme des produits du monde, de la science et de la production la physis de la modernité, et, de la convoitise la psyché du travailleur déraciné de la mobilisation totale, celui qui s’autodésigne comme l’homme moderne.
Si tel est le fondement du monde moderne, s’il se tient ainsi, dans la réalisation totale de la métaphysique comme Technique, alors, il nous faut renverser le rapport essentiel relevé par Marx, entre l’infra- et la superstructure, et pour lors admettre que c’est le produit du travail conceptuel de la logique des énoncés tenus sur les étants — la représentation comme superstructure — qui engendrent, déploie et réalise ce monde de la technique et du produire, c’est-à-dire l’infrastructure, laquelle, ensuite, implique une organisation sociale et politique qui réponde à ses besoins, ses fonctions, ses injonctions, ainsi que les agents produisant les arguments de légitimations. Il s’agirait donc non plus d’une dialectique entre deux pôles, mais d’un jeu bien plus complexe impliquant au moins trois pôles qui interfèrent en permanence, et substituent leur position réciproque selon les états du développement et les situations de blocage, les dysfonctions, en bref, ce que l’on a l’habitude nommer les crises, et qui composent l’histoire même de l’Occident. On comprend donc que l’on a utilisé tous les arguments de Marx quant à la détermination économique et sociale du travail, mais en les replaçant dans l’analytique historiale du produire, dont la provenance comme ad-venir se tient dans le Dasein de la métaphysique moderne de la subjectivité, dans son mode et son régime de représentation.
De fait, un esprit naïf pourrait nous dire que l’on a remis Marx sur ses pieds. S’il s’agissait de cela, nous n’aurions fait que retrouver Hegel. Or, ce n’est pas Hegel que l’on retrouve, mais le devenir-monde du monde dans la techno-économie entendue comme réalisation-accomplissement de la métaphysique. Car, il n’est guère hégélien — en ce qu’il n’y a pas de dépassement (Aufhebung), mais accélération exponentielle du déjà-présent-comme-possible — de constater que si Esprit du monde il y a (cela reste à voir ?), celui-ci s’achemine vers la technicisation totale du monde en la guise du commerce : vérité que nous administre aujourd’hui la conquête technico-économique des cartes génétiques de tous les êtres vivants. Il n’est pas non plus hégélien de constater combien l’accomplissement de la métaphysique a fini par supprimer l’autonomie du politique qu’elle avait cependant constitué comme activité séparée et spécifique de l’homme, au point que, pour définir cet homme en sa vie sociale Aristote avait choisi l’expression zoon politikon ![35] Même si les pratiques le contredisaient parfois, les Grecs pouvaient croire à la réalité de cet énoncé, parce que leur idéal visait à expulser de la Polis les marchants dont ils considéraient l’activité comme ressortissant au domaine privé, c’est-à-dire au domaine de la nécessité, et donc étranger à toute activité politique, laquelle devait être du seul ressort de la sphère publique d’où était banni tout référent au besoin, au produire, au reproduire, au consommable, au vendable, etc. Dès lors, l’animal qui se dévoile au sein de l’analytique heideggerrienne du Dasein de la métaphysique du sujet pourrait se nommer zoon œkonomicon.
Ici, je me trouve en partiel désaccord avec l’analyse que donne Philippe Lacoue-Labarthe du nazisme dans « La fiction du politique ».[36] Il voit dans Auschwitz « la révélation à lui-même de l’Occident » — certes oui, j’acquiesce — mais du fait que la politique nazie n’eût été, en fin de compte, que la configuration esthétique — la forme, Gestall — d’un Gensamtkunswerke sous l’égide de la techné, mise en œuvre par un national-socialisme devenu un national-esthétisme : Hitler eût pensé la politique comme la mise en forme d’un peuple d’une part (certes oui, d’où le rôle dévolue à l’in-formation, nommée ici propagande), et, de l’autre, réalisé cette politique en une action engendrant la « mise en scène du plus grand film de guerre jamais réalisé ». Il me semble que Lacoue-Labarthe confonde ici les décisions réelles, les effets réels de l’État nazi, le sang réel des batailles, la torture réelle des prisons, la morts bureaucratiquement administrée des camps, avec les fictions hollywoodiennes : Le siège de Leningrad, la chute de Berlin ou Bergen Belsen ne sont pas, loin s’en faut, ni Le Jour le plus long ni La Liste de Schindler ! Certes, si la mise en forme du peuple comme « art nouveau » de la politique tient bien de la politique moderne, aussi bien de la radicalisation soviétique que nazie, il s’agit, me semble-t-il, d’un usage métaphorique de l’art en politique, comme l’on parlait au XVIe siècle de l’« art de gouverner les hommes ». Certes, les Nazis ont esthétisé le politique (Brecht et Benjamin ayant répondu à cette injonction en proclamant qu’il fallait « politiser l’art »), toutefois ils ne sont pas les premiers, non seulement les Soviétiques l’avait fait avant eux, (cf. les affiches, les trains décorés, les sculptures, les tableaux, les diverses installations de propagandes révolutionnaires réalisés par les plus grand artistes d’avant-garde russes)[37], mais ce jeu de vérité et de dissimulation entre l’art et le politique est à l’origine même de la naissance du politique : de la polis grecque aux entrées royales du XVIIe siècle jusqu’aux aux mise en scène de la révolution française, sculptures, peintures, arcs de triomphes, spectacles théâtraux et musicaux exposèrent, tantôt le destin tragique des hommes dans leurs rapports aux dieux, tantôt la punition divine à l’encontre de leurs péchés, tantôt les volontés et les espoirs du Prince en direction du peuple, ou, enfin, les rêves que l’on attribuait au peuple lui-même. Et ces représentations (Darstellungen) furent l’œuvre de grands, de très grands artistes… de Sophocle à l’Arioste, de Botticelli à Monteverdi, de Lully à Haendel, de David à Rodchenko, etc… Ce qu’achemine la politique nazi y compris dans sa pratique hautement mortifère, car incapable de compromis, et, plus précisément, ce qu’elle expose dans sa fin apocalyptique, c’est la mort du politique comme théologie sécularisée et sa subversion par le techno-économique ; ou, si on l’ose dire, la condamnation de la politique nazie ne s’est pas véritablement jouée à Nuremberg, haut lieu de ses représentations esthético-politiques, mais, en définitive, par le fait que l’irrationalité économique de sa politique (son transcendantalisme raciste absolu) menaçait, à terme, le déploiement du techno-monde de la modernité. Or, si Auschwitz comme industrie de la mort est le « révélateur de l’Occident à lui-même », selon le mot de Lacoue-Labarthe, il n’y a là rien d’autre que la paraphrase de ce que, après la Seconde Guerre mondiale, Heidegger a écrit à propos de l’univers concentrationnaire et de l’extermination industrielle des hommes : il s’agissait d’une des formes prise par le déchaînement de la Technique. Mais si l’Occident s’est ainsi révélé à lui-même, que je sache, il n’est pas encore aujourd’hui sorti de lui-même, il n’est même qu’à l’aurore de cet accomplissement qui signe aussi une fin. Dès lors, l’affirmation de Gérard Granel est totalement justifiée, à savoir que les « années trente sont devant nous ». Pour lors, si l’on veut garder la formulation de Lacoue-Labarthe, il faudrait préciser et dire que l’esthético-politique dans la version du national-esthétisme est l’une des ultimes versions de la théologisation du politique (l’autre, le soviétisme, s’est autodissout par son incapacité à maîtriser le développement de la technique)[38] qui a été violemment et définitivement éliminé de la scène du monde. Car, dorénavant, plus rien ne doit échapper à la représentation « normale » du monde, celle, présentement triomphante de l’économico-esthétisme, de la publicité qui vante et met sur un même plan aussi bien les « mérites » des marchandises que « ceux » des hommes politiques en quêtes de mandats électoraux.[39]

En relisant aujourd’hui les grands textes de Heidegger où est développée l’analytique de la Technique[40], on comprend combien ses interprétations à la fois prémonitoires et attentives (au sens de mesurées, Vorsicht) de l’essence de la Technique impliquaient, en retrait, une réflexion permanente sur le politique, plus exactement sur la fin de l’autonomie du politique et de sa domination par la sphère techno-économique. On trouvera dans ces textes majeurs des jugements redoutables, comme celui-ci, développé dans Die Zeit des Weltbildes  « Le repli sur la tradition, frelaté d'humilité et de présomption, n'est capable de rien par lui-même, sinon de fuite et d'aveuglement devant l'instant historial. »[41] Or cette fuite aveugle c’est, en l’espèce, le nationalisme exacerbé qui, croyant lutter pour reconquérir une identité et une authenticité perdues, ne fait que participer au mouvement général de déracinement, de mise sous la coupe technico-économique des peuples, devenus des nations réclamant chacune leur État productif et leur implication de plus en plus intense dans le commerce-monde : en bref, quand la lutte pour une prétendue différence d’essence nationale s’intensifie, c’est, de fait, l’inexorable marche en avant de la modernisation, et donc de l’uniformisation du monde qui agit en cette guise.[42] C’est pourquoi Heidegger voit dans le nationalisme l’une des formes les plus accomplies de la subjectivité. En cela, et avec un autre vocabulaire, parce que venu d’une démarche critique plus ancrée dans l’origine de la métaphysique, Heidegger partage le même jugement négatif et pessimiste qu’Adorno et Horkheimer sur la modernité tardive, toutefois, pour ces derniers, il s’agit d’une dialectique négative de la Raison, où, implicitement il est suggéré qu’elle pourrait, sous certaines conditions, être renversée par une sorte double retournement lui permettant de retrouver le droit chemin… Ce à quoi Heidegger ne croit pas un seul instant, comme il l’a écrit avec force dans sa réponse à Jünger : « Zur Seins Frage ». Nul ne peut nourrir un quelconque espoir de renouvellement de la spiritualité moderne, voire un sauvetage, tant que la Technique n’aura pas achevé d’accomplir son déploiement : en d’autres mots, tant que la Technique ne se sera point ex-posé dans sa totale vérité. Or, ajoute-t-il, ce moment est encore lointain, voire indéchiffrable en ses incarnations présentes, parce que nous ne sommes qu’à l’aurore d’une telle époque… Tant et si bien que dans notre présent, toute révolte, toute révolution, n’est, pour la Technique, qu’une autre manière, non seulement de manifester sa domination, mais encore de la renforcer en la radicalisant. Nul ne peut, me semble-t-il, ne pas saisir la force interprétative d’une telle analyse lorsqu’on regarde, sans préjugé ni ressentiment, l’événement faisant histoire dans sa provenance, l’Ereignis, l’événement-avènement-appropriation, qui a pour nom Révolution bolchevique et histoire de l’URSS jusqu’à la chute par implosion. C’est aussi pourquoi, Heidegger comme Jünger, interprétaient les deux guerres mondiales dont l’Europe fut le centre théorique et pratique comme des guerres civiles à l’échelle d’un continent, des guerres où la violence déchaînée de la production avait pour tâche de résoudre de précédentes et apparemment insolubles contradictions.[43]
Être sourd à la méditation politique que nous administre Heidegger tout au long de sa déconstruction de la métaphysique[44], c’est se couper d’une compréhension de la modernité qui se déploie sous nos yeux ; c’est refuser d’admettre que la techno-science, en la guise du capital, de la production industrielle et du commerce-monde est le seul horizon des hommes de la postmodernité ; c’est enfin être aveugle devant le défi le plus dangereux qui attend les hommes de demain… celui du nouvel anthropoïde biologiquement « parfait » - c’est-à-dire, génétiquement correct - que prépare l’ingénierie génétique alliée à la pharmaco-chimie des nootropes, à la micro-informatique, à l’intelligence artificielle et à la nano-mécanique. Cependant, par–delà l’enjeu thérapeutique, à la lecture des programmes de recherche des laboratoires se tenant à la pointe de cette nouvelle course à la connaissance, on constatera, à peine dissimulé sous un jargon véritablement médico-scientifique et pseudo humaniste, la mise en place d’un racisme génétique et d’un eugénisme fondés sur la seule rationalité économique et l’idée que le progrès est justement la totale maîtrise du stock génétique de tous les êtres vivants. Il y a là une synergie qui prépare le totalitarisme politique d’un réel Brave New World, vérité incarnée du roman prophétique qu’Aldous Huxley publia en 1932 ! Nouvelle et saisissante confirmation que les « années trente sont devant nous ». Ayant mis la vie biologique sous un contrôle total (i.e. totalitaire)[45], l’homme aura perdu les aléas de la vie et ceux de la mort, qui sont les gages d’une liberté à venir toujours possible.[46] Il y a là le résultat d’une tâche prométhéenne que n’avaient pu accomplir, jusqu’à présent, les plus sanglants des totalitarismes du XXe siècle. C’est en lisant, en relisant et en méditant Heidegger qu’on en saisit le murmure des origines.
Claude Karnoouh
Cluj, mai-juin 2001 (bibliographie réactualisée en 2011)


[1] Dans ce genre de littérature anti-heideggerienne fondée sur la plus grande bassesse, la mauvaise foi et la technique de l’amalgame le plus vulgaire, il faut lire, comme il convient, le livre de Victor Farias, Heidegger et le nazisme, Verdier, Paris, 1987.
[2] Jacques Derrida, interview dans le Nouvel Observateur, 6-10 novembre 1987.
  Gérard Granel, « La guerre de Sécession ou Tout ce que Farias ne vous a pas dit et que vous auriez préféré ne pas savoir », in Le Débat, N° 148, janvier-février 1988, pp. 142-168, Cf., p. 152. Réédité in Écrits logiques et politiques, Paris, 1990.
 Pierre Aubenque, « Encore Heidegger et le nazisme », in Le Débat, N° 48, janvier-février 1988, pp. 113-123.
 Henri Cretella, « Le procès de la liberté », in Le Croquant, N°3, été 1988.
 Leo Strauss,  « Introduction à l’existentialisme de Heidegger », in Commentaire, N° 52, 1990-91, pp 767-778.
 François Fédier, Heidegger-anatomie d’un scandale, Fayard, Paris, 1990.
[3] « Gesprächt mit Martin Heidegger », in Der Spiegel, pp. 193-219. Entretien réalisé le 23 septembre 1966, et publié immédiatement après la mort de Heidegger, au mois de mars 1976.
[4] Publication en français, Peter Sloterdijk, La Domestication de l’Être, Mille et une nuits, Paris, 2000.
[5] Je n’aurai pas la cruauté de rappeler ici les noms des universitaires, philosophes, écrivains, peintres et poètes occidentaux qui vouèrent pendant quelques trop longues décennies un culte idolâtre à Joseph Staline. Certains d’entre eux, sûrement pour faire oublier leur « bévue » par une attitude politiquement correcte, ou, pour les plus pitoyables, afin d’acquérir une gloire que la médiocrité de leurs travaux ne leur offrait guère, furent parmi les plus féroces accusateurs de l’erreur de Heidegger… Sic transit gloria mundi !
[6] Dans cette phrase, les mots entre guillemets sont de Sloterdijk, j’ai mis entre parenthèse les termes habituellement utilisés dans les meilleures traductions françaises de Heidegger.
[7] Martin Heidegger, Die Selbstbehauptung der deutschen Universität, Breslau, 1933. En français, L’auto-affirmation de l’Université allemande, bilingue, T.E.R., Mauvezin, 1988, dans la traduction de Gérard Granel.
[8] Gérard Granel, « Les années trente sont devant nous… », in Etudes, Galilée, Paris, 1995.
[9] Hannah Arendt, Martin Heidegger, Briefe, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 1999, (Traduction française, Gallimard, Paris, 2001).
Toutes ces mises au point n’ont pas empêché un médiocre d’en remettre une couche. Ainsi Emmanuel Faye, pratiquant le comble de l’hypocrisie et de la mauvaise foi avec des traductions fausses ou controuvées, donnant foi à de fausses informations sur les relations de Heidegger avec l’église catholique dès sa décision de renoncer à la théologie, puis renonçant à regarder les textes de son rapport au pouvoir politique après le Rectorat, intitule son pénible amphigouri : Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie. Autour des séminaires inédits de 1933-1935, Albin Michel, Paris, 2005.
Pour une critique de qualité d’Emmanuel Faye cf. sous l’incitation de François Fédier, Heidegger à plus forte raison (Massimo Amato, Philippe Arjakovsky, Marcel Conche, Henri Cretella, Françoise Dastur, Pascal David, François Fédier, Hadrien France-Lanord, Matthieu Gallou, Gérard Guest, Alexandre Schild), Fayard, Paris, 2007; voir encore l'excellent et roboratif essai de Maximilien Lehugeur, « Heidegger » : objet politique non identifié, La Pensée Libre, n°4, Avril-mai 2005, http://lapenseelibre.fr/lapenseelibre04.aspx.
[10] Grand Robert, version électronique, 1994, « article politique ». « Art et pratique du gouvernement des sociétés humaines (État, nation). Dès les premiers emplois, la politique est entendue à la fois comme une technique, un art, une théorie et comme une pratique (la plus noble et haute science et le plus noble office qui soit en terre ». Br. Latini). Aux XVIIe et XVIIIe s., la politique fait partie de la morale (cf. Furetière, Trévoux). Dans les emplois modernes, au contraire, l'accent est mis sur la pratique et l’on oppose souvent morale et politique. »
[11] Saint Thomas d'Aquin, “ De Regno ”, in Sancti Thomae de Aquino Opera omnia, t. 42, Rome, 1979, pp. 417-471.
[12] André Tosel, « La fondation de la catégorie juridique chez Kant », in Démocratie et libéralisme, Edit. Kimé, Paris, 1995, pp. 91-119, cf. p. 119.
[13] Ibidem, p. 119.
[14] Ibidem.
[15] Cette remarque vaut pour notre présent. On pourrait faire exactement la même critique à l’encontre de John Rawls et touts les néo-kantiens.
[16] Gérard Granel, « Les années trente… », op. cit.
[17] K. Marx, « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret », in Le Capital, quatrième partie de la première section du livre I, Paris, 1875.
[18] F. Nietzsche, “ La philosophie à l’époque tragique des Grecs ”, in Écrits posthumes (1870-1873), (Nachgelassene Schriften 1870-1873), Gallimard, œuvres philosophiques complètes, Paris, 1975, dans la traduction de Michel Haar et Marc B. De Launay.
[19] Kostas Axelos, Marx penseur de la technique, Minuit, Paris 1961.
[20] Gérard Granel, « Les années trente … », op. cit.
[21] Gérard Granel, « Les années trente … », op. cit.
[22] Martin Heidegger, L’auto-affirmation de l’Université allemande, op. cit, allemand p. 10, français, p. 11.
[23] Gérard Granel, « Les années trente … », op. cit.
[24] Cette crise est aussi à l’origine de la pensée de Carl Schmitt, et en particulier de son paradigme fondateur de toute politique, le rapport ami/ennemi. Cf. Carl Schmitt, Begriff des Politischen, Hamburg, Hanseatische Verlaganstalt, 1936 (traduction française, La Notion du politique. Théorie du partisan, Calman-Lévy, Paris, 1972)
[25] L’expression est formulée pendant le Rectorat et après la démission (cf. Einführung in die Metaphysik, 1935) et maintenue dans l’interview donnée au Spiegel, art. cit.
[26] F. Nietzsche, Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement (“Die Zukunft unserer Bildungsanstalten”), Gallimard, collection Idées, Paris, 1980.
[27] Ernst Jünger, Der Arbeiter, Stuttgart, 1932.
[28] Les méditations de Jünger sur le Travailleur et la mobilisation générale sont contemporaines d’un remarquable film de Fritz Lang consacré à ce même thème, Métropolis (1926) et d’une série tableaux réalisés par les peintres expressionnistes allemands de la Nouvelle objectivité, Die neue Sachlichkeit, Otto Dix, Georges Grosz et Max Beckman.
[29] L’un d’entre eux, Ernst von Salomon, durant son emprisonnement pour complicité, fit de cet attentat et de sa préparation le sujet d’un roman sociographique de grande qualité, Les Réprouvés, où l’on découvre toutes les apories, les contradictions, les antinomies qui traversaient laa vie politique, sociale et culturelle de la république de Weimar.
[30] On lira donc avec profit, Walther Rathenau, Die Mechanisierung der Welt (La mécanisation du monde), München, 1912 ; et, Die Neue Wirtschaft (La nouvelle économie) München,1918.
Il est bon de rappeler que ces ouvrages eurent, d’une autre manière certes, une influence décisive sur la conception de l’économie de guerre formulée en 1919-1920 par Trotski pendant la guerre civile.
[31] Descartes, Le Discours de la méthode, éd. Gilson, Vrin, Paris, 1979, p. 128. Voici le texte dans son intégralité : “ Les notions générales touchant la physique m'ont fait savoir qu'il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu'au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinc­tement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.”
[32] Martin Heidegger, Vom Wesen der Warheit, tome 34 Gesamtausgabe ; « La Doctrine de Platon de la vérité », in Wegmarken, tome 9 de la Gesamtausgabe.
[33] Fernand Braudel, La Dynamique du capitalisme, Arthaud, Paris, 1985.
[34] Par exemple, dès le milieu du XVIIe siècle en Hollande, on assiste à l’application des statistiques au calcul des assurances des bateaux et des marchandises non plus en fonction de la seule valeur de la cargaison, mais du temps mis à la transporter ; ou, encore à la même époque, la naissance en Angleterre des statistiques appliquées aux populations, c’est-à-dire la naissance de la démographie formulée par John Grawl, ami et confident de Hobbes, premier théoricien de l’Etat totalitaire.
[35] Il faut considérer les zones de notre planète où des hommes luttent encore pour des motifs strictement politiques, comme des zones attardées, comme des lieux où survit encore la vision archaïsante de l’animal politique.
[36] Philippe Lacoue-Labarthe, « La fiction du politique », in Heidegger, Questions ouvertes, Collègue international de Philosophie, Osiris, Paris, 1998. Traduction en roumain s’il y a.
[37] Cf. Claude Karnoouh, « Le réalisme socialiste ou la victoire de la bourgeoisie », in Postcommunisme fin de siècle, L’Harmattan, Paris, 2000. Traduit en roumain, Comunism, postcomunism si modernitatea tîrzie, Polirom, 2000.
[38] Claude Karnoouh, ibidem.
[39] Cf. Claude Karnoouh, « Sfirsitul avantgarzilor si triumful pietii. Valorile estetice si valorile sociale in epoca modernitàtii târzii » in Adio diferentiei, deuxième édition, Idea, Cluj, 2001.
[40] Martin Heidegger, Brief über Humanismus, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 1946.
« Die Frage dem Technik » in Vorträge und Aufsätze, Vittorio Klostermann, Francfort am Main, 1953 et « Die Zeit des Weltbildes ”, in Holzwege, Vittorio Klostermann, Francfort am Main, 1956.
Zur Seinsfrage, Vittorio Klostermann, Franfurt am Main, 1956.
Beiträge zur Philosophie, Gesamtausgabe, t. 65, Vittorio Klostermann, Francfort am M., 1989, et le commentaire magistral qu'en donne Reiner Schürmann dans son ouvrage posthume : Des hégémonies brisées, T.E.R., Mauvezin, 1996. Cf. t. II, Troisième partie, chap. II, “ Des doubles prescriptions sans nom commun (Heidegger) ”.
[41] M. Heidegger, Holzwege, op. cit., « Die Zeit des Weltbildes », en français, « L'époque des ‘conceptions du monde’ » in Chemins qui ne mènent nulle part, traduction de Wolfgang Brokmeier, Paris, Gallimard, 1962, p. 125.
[42] Claude Karnoouh, « Dupà o tàcere apàsàtoare. Referitor la articolul lui George Soros : ‘amenitarea capitalistà’ », in Comunism/postcommunis… op. cit.
[43] Eric Hobsbawm souligne dans le premier chapitre de son ouvrage, Age of Extreme. The Short Twentieth Century, 1914-1989 (Abacus, London, 1994), combien la guerre moderne est un facteur d’accélération de la production et de la consommation. Hannah Arendt remarque dans le dernier chapitre de Condition de l'homme moderne, (Calmann-Lévy, Paris, 1983, p. 370) “ La vita activa et l'âge moderne ”, combien les destructions massives de la Seconde Guerre mondiale ont engendré un développement centuplé de la reconstruction, de l’urbanisation, de la production exigée par le déracinement de plus en plus intenses des masses humaines. Enfin, il convient de rappeler que l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1941 a contribué à sortir définitivement le pays de la crise économique de 1929.
[44] Voir aussi la méditation sur le sens de l’Imperium romain dans le cours sur le Parmenide, tome 54 de la Gesamtausgabe, Klostermann, Frankfurt am Main. (en roumain, Humanitas, 2001).
[45] Pour une analyse détaillée de cette alliance qui se présente aujourd’hui comme l’avancée la plus prometteuse de l’ingénierie génétique, cf. Jeremy Rifkin, The Biotech Century : Harnessing the Gene and Remaking the World, G.P. Putnam’s Sons, New York, 1998.
[46] Claude Karnoouh, « Technique et destin », in Krisis, n. 34, automne 2000, Paris. En roumain, « Technicà si destin », in Adio difentiei, Idea, Cluj, 2001. 

mercredi 11 janvier 2012

Notes en marge d’un commentaire sur le postcommunisme


Notes en marge d’un commentaire sur le postcommunisme

                                                 

« An diesem, woran dem Geiste genügt, ist die Grösse seines Verlustes zu ermessen. »
« Die Philosophie aber muss sich hüten, erbaulich sein zu wollen »
Hegel, Vorrede zür Phänomenologie des Geistes.*


Avant de livrer quelques réflexions sur ce moment historique nommé post-communisme, et au risque de vous ennuyer, je souhaiterais revenir rapidement sur la problématique générale du discours historique comme indice de modernité, en rappelant simultanément que les mots que nous employons ne sont pas neutres et que trop souvent les sciences humaines, voulant décalquer les sciences de la nature, manifestent une arrogance insupportable en présupposant la neutralité axiologique de leur jargon conceptuel…
En fin de compte, cette expression, post-communisme, me paraît aujourd’hui presque grotesque, même si elle s’est montrée un temps pratique afin de situer la temporalité immédiate de l’événement et de l’avènement dont nous débattons pendant ce colloque. En effet, la notion de post-communisme implique en premier lieu une interrogation de ce type : qu’est-ce que le discours de l’histoire en tant qu’interprétation du déploiement de l’agir humain en une temporalité ? Si l’on se place du point de vue de l’objectivité, toute histoire, quelle qu’elle soit, où qu’elle se déploie, est toujours le post d’un état précédent. En d’autres mots toute l’histoire humaine est, depuis ses origines inconnues et inconnaissables, une succession d’apax, de situations idiotiques (singulières), qui ne se peuvent répéter jamais de manière identique. Voilà qui est précisément notre conception moderne de l’histoire, de l’histoire-discours, de l’histoire-narration sur les événements. C’est pourquoi elle ne se répète jamais ou, si elle tend à le faire, elle se présente alors comme la caricature de son modèle initial, une comédie, une pantalonnade. Ce discours du changement (et ce quel que soit la temporalité choisie, longue ou courte) qui la représente s’organise de fait dans le champ métaphysique d’une eschatologie temporelle : le moment A, modifié par telle ou telle action ou tel ou tel événement engendrera un moment B différent, inimitable et irrépétable comme tel. Le temps objectif qui passe et qui est comptabilisable, multipliable, divisible hypothétiquement à l’infini, celui que le sujet cartésien (celui du cogito ergo sum) assume comme scellant le changement plus ou moins rapide de tout et de tous. Voilà qui est, pour nous modernes, un état de la temporalité dénué de tout doute possible, devenu peu à peu une évidence indiscutable.
Il en va tout autrement si l’on se place du côté des sujets-acteurs de l’histoire, s’exprimant avec le discours qu’ils construisent à des fins explicatives ou interprétatives immédiates. En effet, c’est dans le champ de la subjectivité de l’interprétation et de l’agir humain qu’apparaît le paradigme essentiel articulant la limite entre moderne et non-moderne. D’une part il y a les sociétés qui recherchaient dans l’agir d’un présent ou dans les advenues aléatoires propres à tous devenirs humains, les signes d’un changement évident, énoncé par un discours objectif présupposant l’adequatio res intellectum (ici, l’identité de l’événement à sa représentation dans la dynamique de l’eschatologie temporelle), où le temps n’a plus comme qualité que son propre écoulement représenté en termes quantifiables mathématiquement : temps unifié certes et, en conséquence, temps axiologiquement neutre, temps de la science, de la loi de la chute des corps, du principe de Joule, du théorème de Bernouilli, voire, pour certains auteurs modernes, temps de l’histoire (sic !). D’autre part, il y a eu des sociétés qui quêtaient dans l’agir humain ou les advenus d’événements inattendus la confirmation d’un déjà-connu ou préconçu indépassable – en général fondateur même du socius – que les rites comme praxis, et le mythe comme parole de vérité affirmée avec sa seule énonciation[1], confirmaient comme donation de sens inchangé selon des procédures variables qui caractérisent « l’arc-en-ciel des cultures humaines » de la planète. Ainsi, pour prendre sens, l’état contingent du présent devait se rapporter à celui d’un passé intelligible et intangible compris comme origine, et/ou complétude-perfection de la société des humains. Ainsi, lorsqu’en 1578 l’explorateur anglais William Drake débarqua sur une île au nord-ouest de la côte Pacifique du continent américain, le chef de la tribu indienne qui occupait le lieu lui remit les insignes du pouvoir, car pour lui et son peuple la venue de ces blancs, arrivés là de manière inopinée depuis les limites extrêmes de l’horizon de l’immense océan, quoique dans un premier moment déconcertante, ne pouvait être rien de moins que la venue des dieux.[2] Il faut entendre cela comme la version sauvage de l’« éternel retour du même ». Nietzsche avait cantonné sa reconstruction d’une métaphysique héroïque aux origines des chants homériques, aux vers hésiodiques et aux bribes laissées par les penseurs présocratiques, de ce fait, il a omis de regarder de ce côté-là de l’espèce humaine, du côté des sauvages, ceux que mon ami Remo Guidieri a appelé, cum grano salis, tout en leur rendant un permanent hommage, « les présocratiques des tropiques ».[3]
Or le signe à la fois le plus évident et le plus énigmatique de la modernité, et qui se manifeste bien avant les prouesses inouïes de la techno-science et de ce que la vulgate universitaire appelle l’histoire moderne, fut le changement de lecture de la création du monde, d’en entendre le sens non plus dans le cadre d’un dispositif réinsérant l’inédit dans un déjà-connu afin d’en pacifier la nouveauté, d’en domestiquer les effets, voire d’en réfuter les évidentes transformations, mais dans le cadre d’une Weltanschauung du changement intangible. Ce changement de perspective s’accompli en Grèce sous l’égide d’une métaphysique qui déniait à l’expérience vécue (les passions de Platon) l’accès à la vérité authentique à laquelle on accédait par la contemplation des idées pures (la vérité n’est pas dans la caverne, mais dehors, dans l’illumination jeté par les rayons du char d’Apollon-Phoebus triomphant). Ainsi on se mit à comprendre – du moins dans des cercles longtemps cantonnés aux seules élites cultivées – le décours du passage du temps comme la preuve intangible de changements irrévocables : demain ne sera plus jamais comme hier, et encore moins comme avant-hier. Dès lors nous abandonnâmes (pourquoi ? cela demeure un mystère !) la vérité gisant dans les paroles de l’aède, celle d’Homère dans son Iliade, celle d’Hésiode dans sa Théogonie[4] pour devenir des historiens au sens moderne, pour recevoir, par devers le temps, l’admirable et toujours contemporaine leçon de géopolitique administrée de très longue date par Thucydide. En son essence le concept du temps historique[5] signifie que l’évolution des événements, leur suite immédiatement perceptible engendre toujours le changement, l’inédit, l’inouï irréversibles. Mais l’entendre en sa provenance originelle n’est pas chose aisée : « Wir bedenken das Wesen des Handelns noch lange nicht entschieden genug. »[6] Car toujours suivant Heidegger, « Man kennt das Handeln nur als das Bewirken einer Wirkung. […] Aber das Wesen des Handelns ist das Vollbringen. »[7] C’est cette donation de sens à la praxis en devenir permanent qui représente le propre de la modernité ou si l’on préfère son essence, « Wesen » : ce qui perdure en sa propre présence et donc l’être-là de toute chose particulièrement désignée – ici le devenir comme mutation permanente. C’est pourquoi, dans ce cas, l’essence de la praxis se rapporte en permanence à sa co-appartenance à la temporalité mathématiquement comptable et non à une quelconque Philosophia perennis, atemporelle, a-historique.
Or dans le discours à la fois savant et commun, cette essence de l’histoire renvoie toujours à une temporalité qui n’est concrètement déterminée que par le post – il s’agit donc là d’une eschatologie de l’innovation et non pas, bien sûr, d’un post tendu vers un retour à la perfection originelle d’un âge d’or ou d’un Paradis perdu « avant la chute dans le temps ». C’est pourquoi cette temporalité moderne ne peut être conscientisée et thématisée que selon deux modalités complémentaires, l’une n’existant point sans l’autre et chez le même auteur. Nous avons soit le thème de la tabula rasa (ou chez Leibnitz et Kant, le rejet total par la « Raison raisonnante » du passé enténébré des mœurs et des coutumes traditionnelles ; ou chez Hegel et Marx, le dépassement dialectique de l’anté, créateur par sa négation d’un devenir positif), soit le thème de la nostalgie, Sehnsucht (Herder, Hegel dans son esthétique, puis Nietzsche, Spengler et Jünger)[8] soit enfin, et plus prosaïquement, les deux réunis dans une simultanéité de marchandise, comme le montre par exemple le culte contemporain des patrimoines, depuis le style de vie pompéien et les splendeurs de la Cité interdite jusqu’aux musées d’ethnographie conçus comme œuvre d’art en soi (Musée du Quai Branly à Paris ou Musée du paysan roumain de Bucarest).
Sans qu’il fut nommé post longtemps après son avènement, le moderne, pour être moderne, impliquait, dès son origine, tant logiquement que phénoménologiquement le post, l’après, c’est-à-dire l’aperception simultanée d’une antériorité non seulement différente, mais d’une antériorité négative qu’il convient de dépasser sans cesse et sans limite, et simultanément d’une antériorité dont la perte engendre une tristesse inconsolable. Antériorité négative ou nostalgie, la modernité se pense et se donne comme l’illimité de la transformation, dût-elle n’être que le fantasme de l’illimité ![9]  C’est ainsi que tout ce qui n’est pas post est interprété soit comme « rétrograde » (ancien, vieux, dépassé, voire laid, à mettre au rebut, puisque dans cette optique, seul le nouveau exprime le Bon, le Beau et le Vrai) soit « positivement » comme valeur d’usage muséographie (nostalgique) et simultanément comme valeur d’échange en tant qu’objet monnayable sur le marché des antiquités. Pour l’histoire positive, la praxis du présent s’articule sur la seule innovation, le changement, la nouveauté, que cela concerne la pensée la plus élevée, celle des sciences en général (y compris des sciences humaines), celle des prouesses techniques ou la plus futile, celle du journalisme et de la mode. De fait, il n’est là qu’une temporalité de l’immédiateté, de l’instant et de la simultanéité, en termes triviaux, la temporalité du zapping ! Tandis qu’avant l’histoire objective comme récit évolutif et innovateur, le temps avait des qualités diverses : temps de la vie individuelle, temps du mythe, temps des dieux, temps du culte et de ses scansions annuelles (temps du cycle christique par exemple). Tout était mesuré en rapport à la provenance et à l’origine, temps du retour grâce au parler du mythe et temps de la complétude dans la gestuelle et les dits rituels. Car c’est notre conception moderne, celle objectivant la périodisation, qui nous offre la possibilité de parler de périodes de régression (par exemple, l’époque barbare après la chute de l’Empire romain d’Occident, les effets de la Croisade des Albigeois sur la haute culture savante du Languedoc ou la mise à mort des cultures des Indiens des Plaines d’Amérique Nord après les massacres systématiques de la fin du XIXe siècle).  Mais penser une époque en termes de régression n’est pas la penser en termes de retour à ses principes idéaux premiers ; la régression n’est pensable comme telle que parce que le flux temporel général est conçu et représenté en sa totalité comme l’instrument de l’évolution positive, en bref comme progrès global. Ainsi, la condition de possibilité (épistémologique et philosophique) du progrès (ou de la modernité) se tient dans ce que Nietzsche nomma la transmutation permanente des valeurs, laquelle est l’essence même du nihilisme. Or le nihil nietzschéen n’est jamais le nihil comme rien, vide, néant, ou comme volonté d’éradiquer le Mal par élimination de ses incarnations humaines telle qu’elle apparaît dans Les Possédés de Dostoïevski. Le nihil nietzschéen c’est le toujours-nouveau, le renouvelé en permanence, le renouvellement exponentiel des objets et des représentations, recouvert d’un moralisme chrétien de la nostalgie qui obscurcit toute provenance.[10] Il s’agit donc d’un toujours-nouveau qui, pour être ce qu’il est et ce qu’il sera, se représente toujours comme négation permanente de la valeur positive du moment précédent, en attribuant au présent et à un futur sans visage précis le toujours meilleur.[11] C’est précisément ce dépassement qui chez Hegel et Marx est conçu comme nécessité dialectique de l’histoire en attribuant à l’Aufhebung (dépassement-surpassement) la positivité même du décours global de l’histoire. Chez eux la dialectique est toujours positive. Et, c’est logiquement ce soubassement métaphysique qui fit écrire à Marx, en dépit de la somme des misères insignes dont il était témoin – les centaines de milliers de morts dus aux famines orchestrées par le colonisateur anglais aux Indes, par exemple –, que le capitalisme colonial britannique, s’il détruisait avec une violence inédite et inouïe les communautés traditionnelles, représentait un fait positif en ce que la ruine des modes de vie archaïques, fussent-ils protecteurs du socius communautaire, devait entraîner à coup sûr, avec la sortie des ténèbres du primitivisme, ce monde de castes et d’esclaves, la création d’un prolétariat grâce auquel on avait l’assurance de la révolution à venir… Révolution que nous attendons toujours en dépit de l’extension de plus en plus importante du salariat urbain ![12] Car ce n’est pas la Révolution, hormis la lutte pour l’indépendance contrôlée par les Britanniques, qui arriva en Inde, mais les formes les plus rudes du sous-développement, tant dans les campagnes que dans les villes. Or, cette dynamique de l’innovation propre à la modernité que Nietzsche pointa comme son essence nihiliste se dirait, un demi-siècle plus tard, dans la philosophie de la culture d’hégéliens de gauche enfin débarrassée de son wishful thinking et de l’héritage de l’Aufklärung, chez Adorno et Ernst Bloch, « le travail du négatif », sans autre dépassement que sa propre marche en avant négative : la dialectique négative de la modernité.
Une fois le nihilisme saisit comme essence de notre monde moderne, Est et Ouest confondus, revenons maintenant au thème de notre colloque. Après 1989-1991, l’écrasante majorité des universitaires du monde développé et moi-même avons sauté sur le vocable « post-communisme » pour en user et même en abuser, en tous cas, pour beaucoup, sans jamais tenter d’en déconstruire le fondement, sauf exceptions parmi lesquelles je vois quelques personnes ici présentes. Très peu de chercheurs tentèrent de véritablement en saisir les formes, les modalités de la continuité et celles de la discontinuité. La majorité répétait à satiété les fadaises d’une politologie et d’une sociologie politique argumentées par des cohortes de laquais, toujours prompts à courber l’échine devant les désirs de leurs maîtres. Je ne suis pas stipendié par de quelconques fondations prétendant défendre la démocratie ou la société ouverte ; je ne suis ni poète ni prophète, et comme la chouette d’Athéna qui prend son envol au crépuscule, je raisonne et interprète post factum. Mais j’ai évité de me ridiculiser en assénant devant des masses d’étudiants esbaudis le pronostique d’une chute du régime communiste par l’apocalypse d’une guerre atomique planétaire : Dulce bellum inexpertis écrivait déjà Erasme.[13] Mais quoiqu’on écrivît pour mettre en garde contre ce prophétisme de médias à scandales, cela n’eut aucun effet sur la doxa du moment, sur le déploiement des discours universitaires les plus fantasmagoriques, car, comme on le sait depuis longtemps, le ridicule ne tue plus, et de sinistres histrions comme BHL ou André Gluksmann ont pu dégoiser leurs bêtises, produits d’une vanité sans limite protégée et disséminée par des médias aux ordres.
Que voit-on du monde après la disparition – plutôt par implosion que par explosion – des formes politiques de ce socialisme réel qui s’auto-nommait communiste et qui, me semble-t-il, s’apparentait bien plus aux variations de régimes économiques ressortissant à un capitalisme d’État plus ou moins redistributif, dirigé par des politiques allant de la dictature totalitaire la plus ferme à une social-démocratie autoritaire ? Bref, une fois le système implosé, à quel spectacle l’histoire nous a-t-elle conviés ? A l’évidence, nous avons assisté à l’extension triomphale de la forme-substance capital qui, au tournant des années 1990, agrémentée d’un zeste de parlementarisme représentatif (très souvent plus d’opérette que de pratique réelle), était présentée comme le stade historique indépassable du devenir politico-social de la Planète enfin libérée (sic !) du totalitarisme. En définitive, la fin de l’histoire ! La prophétie de Marx se serait avérée en tant que réalité au moment-même où le socialisme réel disparaissait ! Quelques années plus tard, à partir de septembre 2008, la crise économique généralisée devait démentir cet enthousiasme quelque peu prématuré.[14]
Il est vrai qu’en quelques mois, de la consommation privée au vol légalisé des infrastructures énormes laissées par le régime communiste, les firmes occidentales envahissaient le marché et obligeaient de détruire (avec la complicité des anciennes-nouvelles élites politico-économiques) des industries encore rentables. L’effet fut immédiat : une chute démographique massive, une lente et inexorable augmentation du chômage et de l’émigration[15]. Qu’est-ce qui avait donc fondamentalement changé ? La base de hiérarchisation de la société ne s’établissait plus sur le rapport de chacun au Parti communiste et à ses diverses institutions, mais sur les ressources financières de chacun et les réseaux permettant le vol de la richesse publique. Entre le gros business, orchestré la plupart du temps par les anciennes-nouvelles élites du parti communiste et de sa police politique, et la croissance exponentielle de la presse people, on avait là les plus grossières caricatures de l’Occident, comme si Soros, Warren Buffet ou Ben Bernanke faisaient la une des potins porno-mondains de Gala, de Voici ou de la presse Springer. En revanche, l’aliénation demeurait, et fermement. Elle s’intensifiait en ce que la pauvreté d’une majorité faisait ressentir avec plus d’intensité le manque. Les instruments de propagande pour le contrôle des masses mettaient en avant non pas de nouvelles figures, mais de nouvelles personnes, beaucoup d’intellectuels au succès un peu trop retentissant pour être honnête, une intensification de la publicité des marchandises et des services, et la transformation du débat politique en joutes de Grand-Guignol. Néanmoins, il convient de reconnaître que si les effets économiques sont redoutables, l’apparence est plus soft que sous les régimes précédents ! Au bout de quelques mois, une majorité d’universitaires, de journalistes, de chercheurs, toute la lumpen-intelligentsia servaient déjà aux étudiants, aux auditeurs et aux téléspectateurs un brouet insipide quant à la finalité de l’histoire. L’ensemble représentait une version triviale de l’hegélianisme, où le capitalisme le plus libéral possible était promu par la Rank corporation comme l’accomplissement de l’Esprit du monde et la fin de l’Histoire, le stade suprême de la démocratie que Fukuyama, semblable à un vulgaire représentant de commerce, était chargé de vendre à tout-va. Il se trouva même, tant à l’Ouest qu’à l’Est, des universitaires distingués, des directeurs de séminaires de doctorat pour organiser de savants débats autour d’une semblable ineptie. Mais cet effondrement réactualisa simultanément de vieilles antiennes. Ainsi, on eut droit au retour des valeurs chrétiennes mêlées à la liberté du business, voire mises au travail pour bénir les escroqueries les plus crapuleuses[16]. On eut droit à la réactivation des valeurs nationalistes les plus racistes et aux bouffées de fascismes sorties de la naphtaline de vieux coffres, mais demeurées criminellement agressives comme dans l’Entre-deux-guerres. Les naïfs qui les avaient crus enterrés dans le champ analytique de l’histoire en furent pour leurs frais. Certes, l’histoire ne se répétait pas. Point de Mussolini, d’Hitler, de Szálasi ou de Quisling à l’horizon, et leur héritiers ressemblaient bien plus à de grotesques pantins gesticulant comme des automates qu’au démagogue armé d’un verbe redoutable, capable de soulever l’enthousiasme des masses et de mettre en mouvement leurs instincts meurtriers. En effet, les bailleurs de fonds de l’UE barraient toute dérive fascisante à l’ancienne, la seule dictature admise et promue étant celle de la marchandise, donc de l’argent.

Soyons brutaux : je ne suis secoué d’aucuns sanglots nostalgiques, car si « la philosophie ne doit pas être édifiante », elle ne doit pas être non plus consolatrice face aux malheurs de ce monde, de notre monde avec ses « grands cimetières sous la lune » (Bernanos). La réalité est là, devant nos yeux, et doit être regardée sans sourciller. Ce sont bien des régimes s’affirmant communistes qui ont engendré ce capitalisme sauvage fin de siècle, ce capitalisme sans foi ni lois, incapable même de respecter les règlements que ses parlements nouvellement élus votaient, tant ses serviteurs, les élites compradores produites par le régime socialiste précédent, sont animées d’une soif inextinguible d’argent et d’objets, et font montre d’une cupidité cynique digne d’un Nucingen. Ces maîtres de l’accumulation primitive n’ont pas échappé à l’essence de la modernité que démontre journellement leur praxis. Certes, les idéologues de services (politologues, journalistes, sociologues, voire même anthropologues, etc.) et les naïfs par ailleurs fort nombreux parmi les spécialistes universitaires rémunérés pour interpréter le monde ex-communiste, ne se posent jamais cette banale question : pourquoi soixante-dix ans de socialisme dur, parfois très dur, en URSS et pendant une quarantaine d’années dans les pays satellites ont-ils eu, au bout du compte (et des comptes), si peu d’influence sur les comportements économiques et sociaux des hommes du post ? Pourquoi au sein des représentations du peuple du post est-il resté si peu de traces de l’enthousiasme des combats initiaux engagés pour voir enfin naître une société plus juste ? Les réponses, de droite ou de gauche, je les connais comme vous, et ce depuis longtemps. Ainsi, on me dira d’un côté :

— Mais Monsieur Karnoouh, le Goulag, tout vient du Goulag qui a détruit moins les référents capitalistes que les espoirs mis dans le socialisme pour l’accomplissement d’un monde meilleur, moins cruel, moins barbare, dans le champ du paradigme socialisme ou barbarie.
Les nostalgiques, quant à eux, me diront :
— C’est la faute à la trahison des élites politiques et des intellectuelles pendant la Perestroïka, toutes achetées pour un plat de lentilles par l’Occident. Les communistes européens, une fois encore Est et Ouest confondus, ont failli…
                                                        
Oui… et alors ?… so what ! C’est l’évidence même. Il n’est guère besoin de longues et coûteuses études pour s’en apercevoir. Mais pourquoi les communistes ont-ils failli ? Selon une droite toujours diabolisante, ils eussent mis en œuvre une politique contre-nature humaine, antihumaniste ? Est-ce véritablement un argument que celui de l’humanisme ? Car qu’est-ce la nature humaine ou contre-nature humaine ? Vaste programme de reconstruction métaphysique ! Il faut le redire, même s’il s’agit là d’une évidence, les crimes de masse des régimes totalitaires sont le fait des hommes, rien que des hommes, jamais des lions ni des tigres. Ces crimes sont tout-à-fait humains, rien qu’humains, peut-être même « trop humains ». Mais au fait, qu’est-ce que l’humanisme en économie et en politique, quand interviennent immédiatement les problèmes de la souveraineté et de la puissance de l’État ? Car l’humanisme est à l’essence de la modernité, c’est-à-dire au nihilisme, ce que la déploration est à l’essence de la guerre, de vaines paroles faites pour donner bonne conscience aux pleutres qui se terrent derrières de bons sentiments de séminaires universitaires, de conversations familiales ou de bavardages de bistrots.  En effet, ce qui naguère se proclamait le « monde libre » a-t-il manifesté jamais quelques larmes de compassion pour les victimes de ses guerres coloniales, néocoloniales, de ses interventions impériales ? Ou bien, faut-il suivre, une fois encore, les trotskystes sur le thème de la révolution trahie ! Oui, elle l’a été, à tout le moins en partie, mais cette assertion est plus qu’insuffisante comme réponse de fond. La Révolution française aussi a été trahie, et pourtant elle a survécu fermement dans ses traits essentiels jusqu’au milieu du XXe siècle ! Une autre voix dit que l’URSS a failli parce que le capitalisme a contraint le régime communiste à dépenser des sommes de plus en plus démesurées pour se doter d’armes de plus en plus sophistiquées (avions supersoniques, fusées intercontinentales à têtes nucléaires multiples, « guerre des étoiles »). Oui, c’est en partie vrai, mais la Chine, aujourd’hui, consacre des sommes de plus en plus importantes à son armement et à sa recherche spatiale ! Or non seulement elle conserve sa puissance économique, mais l’augmente simultanément avec sa puissance politique. Toutefois, dans l’appel à l’exemple chinois, on peut entendre quelque chose qui devrait nous guider, à savoir que le communisme chinois, tout en se prétendant communiste, a changé son régime économique, le pays devenant le champ d’expérience inédit d’un véritable système mixte où le capitalisme privé possède des domaines très importants d’activité autonome, engendrant à des niveaux rarement atteints, sauf aux États-Unis au tournant du XXe siècle, une croissance économique et urbaine pharaonique et une consommation somptuaire devenue le but principal des élites, pendant que la masse des richesses produites à bas prix (bas prix aussi du travail productif) inondent le monde, depuis l’Occident jusqu’aux derniers villages africains… Force nous est de constater que la Chine « communiste-ex-communiste-toujours communiste » se conforme, certes avec son style singulier, à la domination mondiale de la forme-capital, et plus encore en ce temps de mondialisation absolue ; et non seulement elle s’y conforme, mais elle contribue intensément à sa radicalisation. La Chine est devenue l’agent principal de l’infinitisation fantasmatique du produire mondial.
Continuons cette description. Que peut-on déchiffrer de l’après communisme au-delà des discours de politique-spectacle tenus sur l’agitation des intellectuels dissidents polonais, qui dès l’émergence de Solidarnosc, n’hésitèrent pas pour la majorité à empocher les prébendes occidentales ? A quoi nous sert de ressasser le préchi-précha procapitaliste de feu Havel, mis un temps à l’écart dans une prison bien confortable (rien à voir avec celles de l’époque stalinienne, ni avec Guantanamo !), ou le bla-bla du SzDSz hongrois (parti des démocrates libres), historiquement composé des anciens dissidents venus de l’élite des jeunes communistes, dissidents dorlotés des années 1980, quand ils étaient soumis à un contrôle plutôt bonhomme de la part des autorités kadaristes (« ce sont quand même nos enfants » - disaient les vieux apparatchiks !). Combien de fadaises ne nous a-t-il pas contées ce Pleşu, pseudo-dissident roumain, bénéficiaire de bourses d’étude en République Fédérale Allemande au début des années 1980, et dont l’« exil » à Tescani (dans le sud de la Moldavie), dans un monastère en septembre 1989 faisait partie d’une de ces mises en scène de la Securitate préparant son coup d’État de décembre 1989.[17] Ce n’est pas avec ces discours lénifiants que l’on peut donner sens au déploiement de ce capitalisme sauvage post, qui n’est pas sans rappeler celui des États-Unis après la Guerre de Sécession, qu’un film récent (There Will be Blood) a parfaitement illustré. Cette violence barbare d’un capitalisme renaissant avait été déjà très subtilement observée en Russie au temps de la NEP par l’écrivain, romancier et journaliste Joseph Roth.[18]
Depuis 1990, chaque jour de l’après-communisme a vu, voit et verra jusqu’à épuisement de toutes leurs ressources la mise à l’encan de la plupart des industries et des matières premières des pays de l’Est, leur démolition, leur revente aux ferrailleurs ou leur rachat à prix bradé pour les premières, l’achat de concessions ruineuses pour l’écologie et l’économie locales pour les secondes. Tout cela, rendu possible par la violence politico-économique du capital occidental (FMI, Banque mondiale, BCE, Bruxelles), allié à divers intermédiaires locaux, sans que les peuples s’émeuvent outre mesure de ce qui n’est rien de moins que le vol pur et simple de la propriété publique et donc du peuple lui-même.[19] De plus – et ce n’est pas un simple épiphénomène – l’après-communisme a engendré l’accélération de la délocalisation de nombre d’industries d’Europe occidentale, voire des États-Unis, ce qui prouve que c’est l’ensemble du monde occidental, en symbiose avec le monde ex-communiste, qui est plongé dans le postcommunisme. Avec des résultats évidents : les diverses nations de l’ex-bloc soviétique se sont unifiées plus encore qu’elles ne l’étaient grâce à l’arrivée massive de produits identiques sur leurs marchés, y compris de produits culturels et financiers, ces derniers fructifiant joliment parce que la part majoritaire de la production de richesses engendrées par le travail salarié local a été captée par quinze années d’une politique de crédit à tout va catastrophique, orchestrée par les agences locales des banques occidentales et les grands groupes financiers internationaux. De fait, c’est l’ensemble du marché des biens de consommation, des nourritures, des programmes de télévision, des livres, des revues, des films qui a multiplié la mêmeté à l’échelle de la Planète. Aussi, la mondialisation se tient-elle non seulement dans la finance et le « big business », mais dans ses effets immédiats sur la consommation quotidienne, laquelle détermine aussi bien l’expérience existentielle la plus intime des gens que les modes de socialisation organisant l’en-commun des collectivités.[20]
Cependant si toutes ces remarques saisissent un apport de sens, elles n’en demeurent pas moins insuffisantes pour offrir une interprétation profonde du grand chambardement à l’Est. Au bout du compte, en dehors du coup d’État roumain effectué pour des raisons intérieures très spécifiques et de la guerre qui permit le démantèlement de la Yougoslavie pour des raisons de géopolitique impériale, l’« empire du Mal » disparut par implosion sans grands conflits, il s’est en quelque sorte auto-dissout, alors que tant de belles âmes de la politologie, voire de la philosophie politique prédisaient une guerre mondiale pour l’abattre ; et même un esprit aussi subtil que Castoriadis s’était laissé prendre au piège et formulait de telles inepties six mois avant sa chute !

S’il me fallait commenter le titre d’un petit ouvrage roboratif sur les blagues politiques de l’Est, intitulé « Le Communisme est-il soluble dans l’alcool »[21], je dirai que le Communisme n’a pas été soluble dans l’alcool, mais qu’il a été absorbé et phagocyté par le monde de la marchandise en sa dynamique propre. Le monde communiste a fini par s’identifier à un énorme ratage, celui du modèle idéal de l’American Way of Life qui était instillé par les feuilletons étasuniens, Dallas, Dynasty et autres, massivement projetés par les télévisions de l’Europe communiste au cours des années ‘70 et ‘80 du siècle dernier ; véritable soupape de sécurité que ces produits d’une réalité fantasmée par l’usine à rêves hollywoodienne : le luxe pour tous se donnait sur les écrans comme la « réalité » hédoniste du consumérisme, « réalité » bien plus attrayante que les images d’Epinal du bonheur à venir proposées par le réalisme socialiste avec son moralisme étriqué de petit-bourgeois. Ou, pour le dire autrement, ce ne sont pas les idées proposées par Marx, Engels et Lénine qui ont fini par triompher là où les bureaucrates du communisme proclamaient que la révolution se déployait au nom du prolétariat, mais, sans mot dire et dans l’apophasie, ce sont les objets proposés par les grands magasins, les hypermarchés, et les fast food regardés comme la quintessence du bonheur et de la démocratie occidentale qui ont mis à bas dans la sphère de la subjectivité le communisme réel. Ainsi, on peut quasiment avancer que la subjectivité tient la position véritable de l’infrastructure.
Dès lors que le critère post attribué aux régimes qui ont succédé au régime communiste, renvoie à leur héritage, il y aurait donc en celui-ci la réserve des diverses manifestations de l’essence de la modernité tardive en tant que nihilisme radicalisé. Aussi, le régime du communisme réel doit être repensé à nouveau frais dans le champ même de la modernité tardive généralisée. En effet, si les régimes communistes se sont effondrés dans leur post, manifestant tant de signes d’une modernité radicale, voire même, par certains aspects, d’une postmodernité déjà bien en place, c’est donc qu’ils furent modernes de bout en bout et jusqu’au bout. C’est pourquoi nul ne peut leur attribuer ce caractère de « frigidaire de l’histoire » qui avait fait les délices des anticommunistes primaires si tonitruants dans nos universités au tournant des années 90 du siècle dernier. Si donc l’essence du post-communisme est celle du communisme réel, c’est qu’il a bel et bien été à la fois une réponse moderne alternative à l’exploitation bourgeoise (non pas narodnik, slavisante, roumanisante ou magyarisante, etc. – dût-il parfois en user comme d’un ersatz) et le producteur d’une modernité tardive qui le détruisait en brisant les limites sociales et politiques qu’il avait lui-même instaurées. En tant que modernité, le communisme a été le régime politico-économique qui a fabriqué les classes moyennes avec leurs idéaux consuméristes qui ont fini par le délégitimer.
En effet, la simple observation de la société fabriquée par le communisme réel en soixante-dix ans en URSS et en quarante ans dans les pays satellites montre, à l’évidence, la présence de plus en plus accusée de la modernité la plus radicale, dût-elle être une modernité parfois inaccomplie. Cela semble si indubitable que, parfois, je me demande : pourquoi faudrait-il encore débattre avec les semi-doctes qui prétendent le contraire ? Je ne reviendrai pas sur l’analyse phénoménologique de cette modernité, je l’ai longuement exposée tout au long de ces dernières années et vous renvoie modestement à quelques uns de mes textes que l’on trouve dans Postcommunisme fin de siècle et L’Europe postcommuniste (L’Harmattan), ainsi que dans le chapitre intitulé « De la chute du communisme à la tiers-mondisation ou l’acheminement de la modernité tardive en Europe de l’Est » paru dans La Grande braderie à l’Est (op.cit.) et dans une version plus développée dans Les Généalogies du post-communisme (version roumaine et anglaise), aux éditions Idea de Cluj (Roumanie).
Quoiqu’on dise, c’est de cette dynamique de la modernité radicale ou modernité tardive qu’il faut partir pour réinterpréter la situation de l’après-communisme d’un point de vue philosophique. Si l’essence (Wesen, ce qui persévère en sa présence intangible en nommant l’être-là particulier) de la modernité intensifiée se manifeste concrètement par un certain nombre de réalisations théoriques et pratiques dont les sciences et les techniques, alors, incontestablement, le système communiste fut l’un de ses écrins. Si l’essence de la modernité trouve à s’incarner dans une organisation sociale articulée autour du seul travail productif industriel, alors le système communiste fut tout à fait moderne, voire hypermoderne. Si l’essence de la modernité exige la création d’un gigantesque système d’enseignement visant la fabrication d’ingénieurs et de chercheurs scientifiques en grand nombre, alors le système communiste en représente l’exemple parfait. Et si cette production de techniciens hautement spécialisés engendre un socius de classes moyennes toujours plus nombreuses et qui exigent l’accès à des biens sociaux et matériels de plus en plus diversifiés, le système communiste, avec parfois des restrictions, des dysfonctions et plus ou moins d’efficacité, l’a mis en place[22]. Si l’essence de la modernité implique dans le domaine social de son déploiement une subjectivité de la civilisation des loisirs, de la culture et du sport-spectacle, alors le communisme, certes à sa manière grossièrement militante, l’a produite et massivement intensifiée pour la mettre à l’unisson de l’Occident capitaliste.
Qu’elle est donc cette époque de l’étant (Seiende) que signe la chute du communisme ? Ne serait-ce point l’achèvement d’un premier moment d’authentique modernité dans ces pays d’Europe sis encore au premier tiers du XXe siècle à la périphérie archaïque du capitalisme ? Car, si un chat est bien un chat, il faut nous rendre à l’évidence, bien qu’elle fût souvent dissimulée sous la doxa léniniste : ce sont bien des paysans qui, pour l’essentiel, ont accompli les révolutions communistes du XXe siècle tant en Europe qu’en Asie ou en Amérique latine. Ainsi, dans la partie la plus sous-développée de l’Europe, le communisme réel a produit en quantité de la modernité sociale, économique et culturelle : sociologiquement cela s’incarne dans la massification du prolétariat urbain, ouvriers, ingénieurs, chercheurs, employés des services, autant de personnes qui n’ont eu jamais que leurs bras et leur savoir pour vivre, en louant leur force de travail contre salaire. Or, selon des schémas historiques déjà expérimentés à l’Ouest, en l’espace de trois décennies après la Seconde Guerre mondiale, les sociétés communistes, devenues des sociétés de classes moyennes salariales (doublées, dans certains pays comme la Hongrie, d’une forte classe moyenne d’artisans indépendants) exigèrent un compromis historique avec le pouvoir, leur part dans le partage des bénéfices, sous forme de société du loisir et de la consommation. Ce n’est là que le destin de tous les pays développés occidentaux (le Japon faisant, de ce point de vue, pleinement partie de l’Occident historial). Aussi, une fois ce premier stade de la modernité accompli, fût-il plus ou moins bien réussi selon les modalités effectives de chaque pouvoir local[23], comme si une nécessité ontologique, celle du Gestell, s’imposait au devenir, a-t-il fallu passer au stade suivant, qui n’était pas de dépassement, mais d’intensification de ce même développement, libéré des limites et des freins imposés par une bureaucratie égarée dans la rigidité de règles devenues obsolètes.
Comment une mutation de cette ampleur, une privatisation quasi totale de l’économie, fut-elle possible, mais surtout comment a-t-elle été acceptée par les peuples fascinés par l’espoir d’une nouvelle Parousie : consommer comme il était montré dans les feuilletons étasuniens, sans se soucier du futur ? Croire qu’on conservera tous les avantages du socialisme et gagnera ceux du capitalisme. Qu’allait-elle devenir, la protection de l’État, l’ensemble des services dévolus au bien public, plein emploi, santé, enseignement, transports, minimaux sociaux ? A l’évidence, les dirigeants des années 1980-90, les plus informés sur l’état économique de l’URSS dans sa compétition avec les États-Unis, comprirent que le premier cycle d’acculturation des moujiks aux machines et à la programmatique du monde industriel était achevé et que, d’une manière ou d’une autre, il fallait passer au stade suivant, que l’organisation première, bureaucratico-politique, ne permettait plus de déployer. Ils avaient saisi que la transformation générale de l’économie créée par la fin de l’étalon or et une révolution techno-informatique cardinale, celle de l’informatique tous azimuts, avait changé la donne au tournant des années 1970, et qu’aucun pays ne pouvait plus échapper aux règles qu’elle imposait tant aux échanges commerciaux et financiers qu’à la technologie. Il a donc fallu briser le système de redistribution de l’État, jeter à la poubelle la partie de la machine industrielle soviétique regardée comme obsolète, ou la brader en totalité dans les pays satellites, entrer dans les possibilités quasi infinies de la convoitise et de la cupidité, offertes par le libre marché qui, de fait, restait (et reste) contrôlé pour l’essentiel par les anciennes élites ou leurs progéniture. Que cette transformation se fasse sur le mode de la décomposition-recomposition comme dans l’ex-URSS et ses pays satellites, ou qu’elle se déploie par une reconversion spectaculaire et totalement inédite du parti communiste en Chine, il n’est là, que je sache, aucune trahison, mais une nouvelle illustration de la manière dont les hommes sont bien plus pensés par leur temps qu’ils ne sont capables de le penser. Il n’y a donc là aucune trahison, comme se complaît à le répéter ad nauseam une extrême gauche incapable de regarder la bassesse et la lâcheté humaines dans le blanc des yeux, et d’en tirer les conclusions philosophiques qui s’imposent sur la nature humaine. En effet, hormis les conflits nationalistes (ex-Yougoslavie, Pays baltes, Caucase) aucune révolte massive des peuples ne s’est élevée contre la fin de l’État protecteur, fût-il un État autoritaire et dictatorial, contre le marché sans limite, contre la surconsommation et la surexploitation. Tous était déjà là, présents au sein du socialisme et du communisme réels, et les adorateurs du Veau d’Or de la consommation, et les aliénés de la société du spectacle. Une fois la coupe bue jusqu’à la lie, l’évolution économique du monde soviétique (avec son immense gâchis humain) n’a engendré qu’un seul espoir : le rêve américain.
C’est donc une fois encore le temps, la logique du développement de l’essence de la forme-substance capital (ce qui perdure en soi-même et pour soi-même de la forme-substance capital), inscrite dans la Technique en tant qu’ultime métaphysique de la modernité, qui commande les énoncés du Dasein du post et non l’inverse, et donc la subjectivité. Ce qui nous conduit logiquement à interpréter l’implosion du communisme européen et la mutation chinoise comme la réactualisation-radicalisation du seul véritable sujet de l’histoire de la modernité tardive : non pas le prolétaire, mais le Capital et les capitalistes. Ces derniers étant toujours la classe planétaire objectivement maîtresse de la finance et de la production et, subjectivement, celle de l’hyperconscience de ses intérêts de classe. C’est la seule classe qui sait mener à son profit la lutte de classe sans faiblir, sans se laisser distraire jamais par les friandises de l’industrie de la culture et du sport dont elle abrutit les peuples consentants.
Cela me conduit logiquement à réviser l’une des affirmations idéalistes de Marx et de Lukács, à savoir que la révolution prolétarienne n’est possible qu’au moment de l’union comme totalité de l’objectivité et de la subjectivité du sujet de l’histoire, que seul le prolétaire incarnerait… A l’échelle du temps historique de l’essence de la forme-substance capital, entre les moments d’exploitation maximale et ceux du keynésianisme, il semble que seuls les capitalistes aient été à même de maintenir ce cap de l’union fusionnelle entre objectivité et subjectivité, au-delà des aléas et des incidents inopinés qui toujours surviennent dans le devenir humain. Voilà qui devrait donner à penser à ceux qui rêvent encore de révolution en répétant, comme les moulins à prières tibétains, des impasses analytiques qui, au bout du compte, n’ont été que les naïvetés généreuses et pleines d’espérance des moments inauguraux, celles propres aux temps de l’innocence politique du prolétariat, ou pis, en s’engouffrant dans les illusions de la fausse conscience réformiste nourrie des ruses du Gestell (arraisonnement, dispositif) techno-scientifique. Comme l’a souvent souligné Heidegger, il y a des manières d’être anti- qui se tiennent dans la même détermination que ce contre quoi on s’élève[24]… et, dans le cas précis qui m’occupe devant vous, il s’agit de la dynamique d’un déjà-là en attente (le postcommunisme) qui poursuivait son cours, sous un déguisement, celui du communisme institutionnalisé en raison d’État. La chouette d’Athéna s’élevant au crépuscule, c’est donc au moment où il disparut par implosion qu’il se dévoila à sa propre vérité, à savoir au moment de son post factum comme renouvellement dynamisé de la figure du nihilisme. Aussi le postcommunisme se révèle-t-il, depuis vingt ans, en tant qu’élément-clef de l’accomplissement du capitalisme de troisième type, stade ultime de la mondialisation techno-financière.
Claude Karnoouh
Paris septembre 2011-janvier 2012




[1] La parole du mythos dans la langue d’Homère, opposée à celle du logos.
[2] La même situation se présenta à Bougainvillier lorsqu’il aborda une île du Pacifique Sud où les indigènes le traitèrent comme dieu jusqu’au moment où, transgressant un tabou à lui inconnu, et découvrant ainsi sa nature humaine, ils le tuèrent et le mangèrent.
[3] Remo Guidieri, L’Abondance des pauvres, Seuil, Paris, 1982.
[4] On comprend parfaitement cela en lisant soit le premier vers de l’Iliade : « Chante, ô déesse, le courroux du Péléide Achille » ; soit les vers 97 à103 de la Théogonie : « Lorsque le deuil s’est abattu sur l’âme de l’homme, et que le cœur accablé se dessèche, il suffit qu’un aède, serviteur des Muses, célèbre la gloire des hommes de jadis et les dieux bienheureux qui possèdent l’Olympe : l’homme oublie aussitôt sa souffrance, il perd la mémoire de son deuil : le présent des déesses déjà le console. » (J’insisterai sur la fin : « le présent des déesses le console… » - elles sont bien là hic et nunc, proches de l’homme dans leur provenance).
[5] J’emploie ici « historique » au sens où Heidegger oppose historisch à geschichtlich, c’est-à-dire relevant de l’histoire comme suite d’événements et non de l’histoire comme histoire de l’Être.
[6] Martin Heidegger, Briefe über den Humanismus, Aubier, Paris, 1963, p. 26. « Nous ne pensons pas encore de façon assez décisive l’essence de l’agir ». Traduction de Roger Munier.
[7] Martin Heidegger, ibidem, p. 27 : « On ne connaît l’agir que comme la production d’un effet dont la réalité est appréciée suivant l’utilité qu’il offre. […] Mais l’essence de l’agir est l’accomplir ».
[8] Dans ce schématisme des relations des philosophies de l’histoire entre l’anté et le post, Heidegger occupe une position singulière en ce que la détermination temporelle de la question de l’Être d’abord, puis, ensuite, celle du dévoilement de la Technique comme ultime métaphysique l’a conduit à ne concevoir ni l’anté ni le post en termes de nostalgie et de décadence ou de positivité permanente du renouveau. Contrairement à Spengler ou Jünger, Heidegger ne comprend pas l’Occident comme pris dans une dynamique de décadence, mais au contraire dans celle d’un accomplissement toujours massif de lui-même. Pour en saisir l’enjeu encore présent, il convient de se reporter à la réponse qu’il donna au texte de Jünger, Über die Linie, dans Zur Seinsfrage, Vittorio Klostermann, Franfurt am Main, 1956).
[9] Ce thème a été longuement argumenté et remarquablement déconstruit par Gérard Granel dans : « Les années trente sont devant nous… », in Etudes, Galilée, Paris, 1995.
[10] Frédéric Nietzsche, Le Nihilisme européen, textes réunis, traduits et commentés par Angèle Kremer-Marietti, 10/18, Union générale d’édition, Paris, 1976.
[11] On trouve ce nihilisme parfaitement illustré dans l’histoire de l’art depuis ses premiers balbutiements chez Vasari.
[12] Voilà l’exemple parfait où l’on voit la philosophie de l’histoire de Marx révéler ses deux sources : d’une part l’héritage direct de l’Aufklärung, de l’autre, l’hégélianisme dans la seule positivité de l’Aufhebung… cf., « Domination of Britain India », in New York Daily Tribune, n° 3828, 25 juillet 1853. A titre de document sur ces famines orchestrées par la convoitise inextinguible du colonisateur et sa totale absence de pitié, cf. Mike Davis, Late Victorian Holocausts. El Niño and the Making of the Thirld World, Verso, Londres, 2001.
[13] « Que la guerre est douce à ceux qui ne l'ont pas éprouvée ».
[14] Voilà la tâche que ses maîtres avaient assignée à l’ineffable Fukuyama. Entre temps il a dû déchanter… la crise économique engendrée par l’hybris du capitalisme néolibéral à montré aux esprits enthousiastes ou aux âmes stipendiées la réalité des effets de son essence articulée autour de la convoitise et de la piraterie sans limite des banques et des institutions financières privées sur les fonds publics.
[15] Ainsi, plus de trois millions de Roumains vivent à l’étranger, pour la plupart ouvriers non-qualifiés de l’agriculture, du bâtiment pour les hommes ; ménage, nettoyage et aide aux personnes âgées pour les femmes. Les effets sociaux et psychologiques de cette émigration massive, qui touche parfois plus de la moitié d’un village ou d’une petite ville, sont très souvent dramatiques. Les enfants, demeurés avec les grands-parents ou des oncles et tantes, développent divers comportements pathogènes, allant de l’agressivité parfois criminelle envers les proches à des états dépressifs menant souvent au suicide.
[16] par exemple les fraudes pyramidales de type Ponzi, comme la bien nommée Caritas à Cluj, ou, en Albanie, celle qui faillit faire disparaître le pays.
[17] Lors du décès de l’excellent jazzman roumain, Johnny Răducanu, au mois de novembre 2012, Andrei Pleşu publia dans le journal Adevărul (La Vérité), une note nécrologique dans laquelle il rappelait combien étaient agréables les soirées où le musicien venait à Tescani, voir son ami Andrei, pour donner une sorte de petit concert privé. Si c’était cela la dureté de son exil, alors je me tiens prêt à être exilé dès aujourd’hui dans de semblables conditions, et ce d’autant plus que la table des monastères orthodoxes est un moment certes silencieux, mais très agréable à l’estomac.
[18] Joseph Roth, Reisebilder, repris dans Das Journalistische Werk. Joseph Roth est aussi l’auteur de deux célèbres romans de type sociographique ayant pour thème la nostalgie de l’empire Austro-hongrois et la vie à Vienne immédiatement après 1918, Radetzkymarsch (1932) et Die Kapuzinergruft (1938). On pourrait le définir à la fois comme l’opposé de Musil et de Schnitzler.
[19] Bruno Drweski et Claude Karnoouh édit., La Grande braderie à l’Est, Le Temps des Cerises, 2004.
[20] J’ai vu à Venise les célèbres masques du carnaval « made in China », en Roumanie, en Bulgarie et au Liban, des icônes orthodoxes fabriquées en Chine et, à Paris, des tableaux de calligraphie arabe vendus devant une mosquée du 18e arrondissement, pareillement fabriqués en République Populaire de Chine !
[21] Antoine et Philippe Meyer, Le communisme est-il soluble dans l’alcool, édit. du Seuil, Paris, 1978.
[22] Cf. l’illustration qu’en donne le roman de Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude
[23] Différences constatables entre la Pologne, la Hongrie, la Bulgarie et la Roumanie.
[24] Martin Heidegger, Parmenide, « Toute opposition qui prend la forme d’un anti- pense dans le même sens que ce contre quoi elle est. ». tome LIV, Gesamtausgabe.