mardi 20 mars 2012

Le sujet de la modernité : Société ouverte et logique du capital (à propos d’un article de George Soros « La menace capitaliste »)



Le sujet de la modernité : Société ouverte et logique du capital
(à propos d’un article de George Soros « La menace capitaliste »)*


« Le libéralisme verse à boire de l’eau de vaisselle comme élixir de vie »
                                                           Karl Kraus, Sprüche und Widersprüche. p. 177

L’article du millionnaire philanthrope George Soros, « La menace capitaliste »[1] a surpris tant la classe politique que les élites intellectuelles des pays de l’ex-glacis soviétique. En général, le court chapeau des rédactions roumaine, hongroise ou tchèque qui l’ont publié manifestait une gêne certaine, comme si soudain le milliardaire, père de la Soros Fundation for an Open Society[2], avait commis un péché de lèse-majesté en osant critiquer le déploiement du capitalisme libéral. En effet, dès la chute du régime communiste en Europe de l’Est et en URSS, en quelques jours, la majorité des élites sont passés du culte de la « société socialiste multilatéralement développée » au culte du « capitalisme multilatéralement développé ». Dans un cas comme dans l’autre, idées, notions et actions proposées au peuple sont avancées sous forme de slogans, assénés sans véritables débats, tandis qu’en Europe occidentale, aux États-Unis, au Japon, des controverses s’élèvent quant à la validité générale de ce modèle de développement.
Ainsi donc, George Soros est inquiet, les effets du capitalisme consubstantiels à la planétarisation de l’économie le préoccupent, car ils n’en finissent pas de briser les liens sociaux, tant à l’Ouest et qu’à l’Est, au lieu de créer et de renforcer l’Open Society que le philanthrope appelle de ses vœux. En d’autres mots, cette nouvelle étape du capitalisme (du « laisser-faire ») écarte les hommes du contrôle démocratique qu’ils pourraient exercer sur leur destin, atomise l’ensemble du corps social, enchaîne plus que jamais les individus à la nécessité — en bref, réduit la sphère du politique et bat en brèche la liberté qui lui a permis de se déployer[3]. Une contradiction insoluble s’élève donc entre les exigences de la démocratie politique et le développement économique dès lors que celui-ci articule son argumentation sur une croyance dont personne, ou presque, ne questionne le bien fondé, et ce d’autant moins que la chute du communisme semble lui avoir accordé une vérité quasi intemporelle. La vérité du marché tient de la main invisible qui, mutatis mutandis, s’est substituée à la Sainte Trinité[4], qu’elle détruit cependant irrémédiablement en fichant l’immanence absolue du concret-abstrait de la marchandise au cœur de la transcendance, y compris de la transcendance moderne, dans la Politique dont Carl Schmitt avait relevé le caractère théologique.[5]
Aux États-Unis, l’article de George Soros n’a pas manqué de susciter d’acerbes remarques de la part de commentateurs désagréablement surpris. Ces derniers lui reprochent de fustiger le système qui lui a permis d’acquérir son immense fortune et de réaliser son œuvre « philanthropique » dans le seul but d’obtenir la notoriété et la gloire dont il est mondialement l’objet. Certains l’ont même accusé de soutenir les anciens communistes, reconvertis aux délices du libéralisme, au détriment des « véritables » démocrates.[6] Tous ces textes sont habités d’un moralisme du ressentiment qui est la marque d’idéologues aveuglés devant la réalité socio-économique des Etats-Unis et du monde. Retranchés derrières leurs privilèges, ils produisent des discours qui, au bout du compte, justifient le capitalisme comme une machine enrichissant « naturellement » le plus petit nombre et non, comme nous l’avions crû longtemps, comme un système socio-économique permettant au plus grand nombre d’accéder au bien-être. Pour ces idéologues, il s’agit, une fois pour toutes, de mettre fin à la politique du New Deal, à toutes les interventions légales de l’État qui permettent d’équilibrer partiellement la redistribution des richesse afin de tempérer les effets dévastateurs du darwinisme économique et social produit par la lutte pour le profit maximum. Or, dans la réalité, les initiés savent que le capitalisme libéral, celui qui a été théorisé par Hayek ou Milton Friedman, n’a de cesse que de soumettre le politique à la logique d’une concurrence effrénée, mais n’hésitent jamais à le faire intervenir dès lors que les intérêts du capital sont menacés par ceux du travail, ou bien, contradiction impensée, le capital lui-même. En 1996, le règlement de la crise mexicaine a mis en évidence le rôle de l’argent public des pays membres du G7 dans le prétendu jeu harmonieux du marché, manifestant ainsi de manière exemplaire combien le capitalisme du laisser-faire général n’est que l’emblème de la privatisation des bénéfices et de la socialisation des déficits. [7] Aujourd’hui, dans l’état de crise économique et de quasi crack boursier engendré par les dysfonctions du système bancaire japonais, la faillite des « petits dragons » asiatiques, et celle de l’économie russe, on constate, une fois encore, combien les élites financières du laisser-faire savent toujours se protéger du darwinisme économique qu’ils imposent aux autres comme la seule vérité du devenir du monde.[8]
C’est contre de cette dynamique destructrice qu’est dirigée la critique de George Soros. Renouant avec l’argumentation de Karl Popper[9], son maître, il en rappelle la définition du totalitarisme, stalinien ou nazi : lorsque l’instance politique affirme détenir l’ultime vérité sur tout ce qui concerne les affaires humaines. Écrit à la fin de la Seconde Guerre mondiale, cet ouvrage est marqué par son époque, lorsque les démocraties occidentales, sorties victorieuses de la lutte contre le nazisme (avec l’aide décisive de l’URSS, ne l’oublions point !), constatent les échecs de la révolution communiste,  c’est-à-dire d’un pouvoir qui se réduit à la dictature d’un Parti incapable de résoudre les crises sociales de la société qu’il gouverne sans recourir à la violence, à la terreur, à la déportation massive.[10]
George Soros regarde la traditionnelle croyance et toujours présente en l’harmonie immanente de l’économie sous l’égide de la « main invisible » comme une vérité engendrant un nouveau type de totalitarisme, celui des marchés financiers légitimés par un discours scientifique univoque, imitant le modèle des sciences naturelles : « Mais en s’essayant à imiter les résultats des sciences naturelles (et à gagner pour elle-même du prestige), la théorie économique vise l’impossible ». En effet, l’économie n’est pas une activité déliée du social, elle engendre des formes d’organisation sociale originales, des formes d’urbanisation et des modes de socialisation (articulée autour de réseaux de syndicats, de bureaucraties d’État, d’associations culturelles spécifiques), enfin des formes politiques qui en garantissent la légitimité par l’exercice du contrôle démocratique sur un ensemble d’intérêts contradictoires. Cet équilibre ne fut pas atteint sans luttes, parfois sanglantes ; cependant, au cours des années 1950, un compromis avait été réalisé entre les intérêts du capital et ceux du travail et, malgré d’évidents dysfonctionnements, les démocraties occidentales étaient consacrées comme le modèle indépassable permettant de régler pacifiquement les conflits socio-économiques. Or, la transformation de la théorie économique du « laisser-faire » en « lois » naturelles entraîne l’incapacité de ressaisir le sujet social dans les effets que ces « lois » engendrent. Toujours selon George Soros, « La théorie économique a délibérément exclu la réflexivité de ses préoccupations. » Agissant ainsi, la théorie économique gauchit son objet et ouvre la voie au dévoiement du « laisser-faire » et à son inexorable inclination au totalitarisme : « Ce qui permet à la théorie économique d’être convertie en une idéologie hostile à l’Open Society, c’est sa prétention à constituer une connaissance parfaite — assumée dans un premier moment comme telle, puis masquée ensuite sous la forme d’un instrument méthodologique […]. Quelle que soit sa forme, la prétention à une connaissance parfaite est en contradiction avec le concept d’Open Society, lequel reconnaît que la compréhension de notre situation est en son essence imparfaite. »
Pour ma part, je ne saurais élaborer un commentaire critique de ce texte en souscrivant aux arguments proposés par les détracteurs américains de George Soros. Agir ainsi, c’est s’avancer à coup sûr sur le terrain médiocre du ressentiment. Ce texte mérite mieux que ces critiques, en ce qu’il nous dévoile parfaitement les illusions métaphysiques nourries par les penseurs issus, d’une manière ou d’une autre, de la philosophie politique des Lumières — de cette philosophie qui propose l’éthique dans un système de la pure pensée, déliée de la factualité techno-scientifique et financière qui engendre le monde. Résonnant comme un avertissement, le texte de George Soros nous met en garde contre une dérive, celle du capitalisme avancé et des effets sociaux de sa dynamique, que tous les moyens de la propagande et de la publicité présentent comme la vérité absolue de « lois naturelles » auxquelles nul ne se saurait soustraire. Sous le vocable du « laisser-faire », George Soros constate combien le bien public — Common good — est abandonné aux effets d’une compétition purement économique orientée vers le seul bien privé qui, dans les pays développés, mine le lien social et, dans les pays du tiers-monde ou les anciens pays communistes, favorise d’abord, légitime ensuite un capitalisme de brigands (robber capitalism). En d’autres mots, le milliardaire philanthrope redécouvre ce que la critique marxiste ou celle de Carl Schmitt nous avait enseigné de longue date, à savoir que, si l’économie capitaliste est celle du seul marché, celui-ci est incapable de créer une société politique.
Avec une touchante naïveté, George Soros constate que la chute d’un système politique dictatorial s'appuyant sur une économie totalement soumise à ses impératifs ne conduit pas automatiquement à la démocratie politique dès lors que, simultanément, l’économie du laisser-faire se substitue brusquement à elle et que la sphère politique se révèle impotente, incapable de recréer une société. Comment oublier en effet que la démocratie des pays développés d’Occident est le résultat d’un long et complexe processus historique, qui s’est pacifié depuis une date somme toute récente ? C’est pourquoi, « la combinaison du laisser-faire économique, du darwinisme social et d’une géopolitique cynique, qui domine aujourd’hui les États-Unis et le Royaume Uni, ne permettra pas d’établir les bases d’une société ouverte globale en Russie. »[11]

Cependant, on ne saurait se satisfaire de cette constatation, elle demeure dans les limites étroites d’un sociologisme philanthropique : elle n’aborde ni la généalogie historique des sociétés démocratiques occidentales ni, et c’est là sa faiblesse essentielle, la question de l’essence du capitalisme.
Dans l’euphorie engendrée par la chute des régimes communistes, dès longtemps agonisants, et dans la griserie financière du « laisser-faire » occidental du début des années 1990, un fait essentiel à la formation des démocraties occidentales a été occulté : la nature violente de la démocratie, de sa fondation et de sa perpétuation, un état que les Grecs avaient déjà relevé (cf. La République)[12]. Tout s’est passé comme si, une fois l’implosion des régimes communistes accomplie, la démocratie s’était transformée en une donnée immédiate du socio-politique, comme si elle s’offrait en tant que devenir « naturel » de l’histoire humaine. C’est pourquoi les dysfonctionnements qui caractérisent la période (sans fin prévisible) de la « transition » sont toujours interprétés comme les séquelles du précédent régime, empêchant la démocratie de s’épanouir.[13] Dans cette vision naïve et idéologique est en même temps occulté le fait que les pouvoirs économiques d’Asie du Sud-Est, « les petits dragons » (naguère donnés comme modèles aux pays émergeant du joug communiste), et aujourd’hui fort mal en point, se sont constitués sous l’égide de tyrannies politiques féroces. Sous le silence de cet occultation, l’Europe occidentale et les États-Unis apparaissent alors comme des lieux où la modernité démocratique se serait présentée immédiatement sous la forme de sociétés iréniques ! Or, tout historien du social et du politique sait que chaque forme de gouvernement des hommes est le résultat de processus complexes où, en dernière instance, la violence demeure toujours accoucheuse de l’histoire. La démocratie politique occidentale n’échappe pas à cette généalogie : jamais elle n’a été donnée, mais toujours gagnée de haute lutte, et il a fallu quelques siècles de sanglants combats pour que l’homme occidental trouve plus d’intérêts à régler ses conflits socio-économiques par la négociation et le compromis plutôt que par la violence armée.
C’est à cette généalogie qu’en appelle un récent essai de Richard Rorty, « Retour à la lutte de classe ».[14] Inquiet de la déchirure sociale américaine, qui rend de plus en plus problématique la présence l’Open Society, Rorty nous rappelle que celle-ci a pour vocation première d’établir un équilibre entre les intérêts du capital et ceux du travail, équilibre qui a toujours été le fruit d’un combat sans merci entre les forces capitalistes et les forces syndicales. Or, face à la déréliction engendrée par le « laisser-faire », Rorty saisit la faillite du système :
« […] les cents dernières années de l’histoire de notre pays (les États-Unis) nous ont enseigné qu’elles ont été le théâtre d’un affrontement brutal entre les grandes entreprises et les travailleurs, que cette lutte n’est pas finie et que les grandes sociétés sont en train de gagner […] »
Les grandes entreprises, les multinationales gagnent parce que :
« […] les salaires des travailleurs européens et américains sont ridiculement élevés (résultat des luttes syndicales* ) par rapport à la moyenne mondiale. On a de moins en moins besoin de ces gens-là, puisque le même travail peut être effectué ailleurs au cinquième du coût. En outre, la mondialisation du marché des capitaux et de la main-d’œuvre signifie qu’aucune économie nationale n’est suffisamment autarcique pour qu’un gouvernement puisse se permettre une planification sociale à long terme. Ainsi, l’économie américaine échappe-t-elle au contrôle de l’État américain et, par conséquent, au contrôle de l’électeur américain.
Cette nouvelle situation ne dérange pas les 1% d’Américains qui détiennent 40% de la richesse de leur pays. Leurs dividendes ne font que croître quand les emplois sont exportés de l’Ohio vers le sud de la Chine, et de la Caroline du Nord vers la Thaïlande […]. Ils ont de moins en moins d’atouts en jeu dans l’avenir de l’Amérique et investissent de plus en plus dans une économie mondiale efficace et productive — une économie rendue toujours plus efficace et plus productive par l’expansion constante du marché mondial du travail dans les pays de plus en plus pauvres. Rien ne porte à croire que ce qui est bon pour General motors ou Microsoft le soit pour l’Amérique. »[15]
Description sans merci de ce qui n’est rien moins que la fin du politique dans le monde moderne (i.e. la fin de la démocratie), au profit de l’empire de l’économique. Le symptôme le plus parlant de cette fin du politique se manifeste dans l’uniformisation des discours médiatiques. Au cours des vingt dernières années de ce siècle on a vu ainsi des publicistes se disant de « gauche », et d’autres se disant de « droite » — de fait un groupe interchangeable de folliculaires — user des mêmes arguments pour affirmer sans sourciller qu’il convient de se soumettre aux  lois impératives du marché.[16] On assiste au déploiement d’un phénomène qui, en son essence, tient aux racines de la modernité tardive et au sein duquel s’est réalisée la chute du communisme. Pour lors, comment créer la démocratie politique (i.e. le contrôle des hommes sur les décisions essentielles qui engagent leur destin) dans des pays affaiblis, quand les institutions politiques les plus vénérables des États les plus puissants deviennent peu à peu incapables de maîtriser une économie mondiale qui travaille à l’encontre des intérêts de leurs peuples et, simultanément, appauvrit les peuples des pays du tiers-monde ?[17] La dégradation du social paraît si avancée qu’un ancien ministre américain du travail, Robert Reich (janvier 1993-janvier 1997), semble avoir pris conscience de la catastrophe : « C’est un contrat social qui définit les nations. Sacrifier tout cela sur l’autel des banques centrales constitue un échec grave […]. Jamais, ajoute-t-il, dans l’histoire de l’humanité les sentiments exprimés par une seule rue — Wall Street — n’ont eu autant de pouvoir. Les Anciens se souciaient de l’humeur des cieux, des montagnes, des mers et des forêts. Nous, nous cherchons à apaiser une rue. »[18] La transcendance, après s'être éloignée dans les zones hyperboréales de la raison pure, est tombée du Ciel sur la Terre ; et sur Terre, comme une prostituée, elle finit sur le trottoir !  A ce constat d’échec, répond, à l’Est, la banale réalité mise en lumière par le dernier rapport de l’Unicef sur l’enfance en péril en Europe de l’Est, dont la conclusion de l’un des auteurs, Gaspar Fajth, se termine ainsi : « A de nombreux égards, le sort des enfants est pire que sous le communisme, et c’est un scandale. »[19] Or nul ne peut ignorer que nombre de ces enfants sont des enfants des rues. Scandale qui émeut bien moins les humanistes des droits de l’homme que la crise économique russe les financiers.
L’avertissement lancé par George Soros se révèle donc non seulement naïf, mais aveugle, car avant même de bloquer la mise en place de l’Open Society dans les anciens pays communistes, le « laisser-faire » d’un libéralisme économique sans limites (sans limites éthiques, et donc sans limites politiques) travaillait déjà à la destruction de ce que précisément des dizaines d’années de luttes syndicales avaient réalisé en Occident. Or, quand il s’agit de la modernité, c’est toujours vers une phénoménologie existentiale du devenir occidental qu’il convient de retrouver si l’on veut saisir la marche du monde qui nous est donné (car, nolens volens, il n’y a pas aujourd’hui d’autre monde qu’un Occident généralisé, en de multiples hypostases, fussent-elles parfois de grotesques et sanglants plagiats).

Si la notion de « laisser-faire » énonce la liberté totale du marché, il convient de lui adjoindre le nom de la croyance qui la légitime, celle de la « main invisible » qui viendrait, par je ne sais quelle grâce, régler de manière harmonieuse les rapports entre l’offre et la demande. Version ultime du platonisme, la « main invisible » rassemble, et unit en sa paume, le Bien, le Beau et le Bon. Or, les maîtres de l’économie mondiale savent fort bien que cela ne marche jamais ainsi, car la « main invisible » est bien plutôt celle du politique réduit au rôle de serviteur et de gendarme du maintien de l’ordre libéral de l’économie. En effet, bien qu’ils souhaitent bannir, comme ils le proclament, toute intervention de l’État dans les décisions relevant de la sphère économique, les tenants du « laisser-faire » ne répugnent jamais à faire appel à la police et à l’armée, donc à l’État, pour défendre leurs intérêts dès lors que les forces du travail les menacent. Toutefois, avançant ainsi, nous demeurons encore à la surface des choses, dans l’émiettement d’une factualité dispersée par des catégories de la connaissance de plus en plus parcellisées et détachées du mouvement général, dominant et englobant. Il ne peut y avoir en effet une domination du « laisser-faire » généralisé si ce qui jadis le limitait, le politique, n’avait pas été auparavant affaibli, dévoyé, pis, pitoyablement caricaturé par la publicité et le spectacle de sa décadence.
Dans son ouvrage La crise de la culture (en anglais, Between Past and Future[20]), Hannah Arendt soutient, à l’encontre de Popper, que c’est la rupture d’avec la tradition politique venue de Rome qui a entraîné la possibilité des régimes totalitaires. Simone Weil, quant à elle, situait cette rupture dès la fin de la tradition grecque.[21] Certes, Athènes ou Rome, la différence est de taille ; toutefois, présentement, elle n’est guère pertinente pour la suite de mon propos. Que l’on parle de rupture avec Athènes ou Rome, cela conduit en effet à poser le problème de la possibilité, au sens kantien, de cette rupture. Hannah Arendt la situe dans la modernité elle-même, qui, grâce à la science et à la technique, construit un monde étranger aux hommes tout en rendant simultanément l’homme étranger à ce monde. L’homme, en perdant le monde, s’est perdu lui-même ; autrement dit, en construisant avec la science une représentation du monde comme vérité de l’objet représenté, le sujet de la représentation s’interdit d’interroger la certitude « égocogitante » qui fonde cette même vérité. Aussi, rien n’est-il plus sacré, puisque tout objet produit par la connaissance scientifique détient, de par le procès d’objectivation qui le sépare de la totalité homme/nature, la possibilité de se transformer en objet de production. Dorénavant rien n’en limite plus les potentialités, tant et si bien que toute limite est franchissable pour accomplir cette vérité incarnée de la représentation qui est toujours une vérité en devenir, une vérité à accomplir, et non une vérité déjà établie que la connaissance vise à révéler ou à reconnaître, comme l’assumait, avant la tradition chrétienne, la tradition grecque ; et comme le pratiquaient, il n'y a guère, les sociétés archaïques. Ce mouvement de la connaissance moderne engendre une dynamique de création-production dont Nietzsche donna le nom : l’essence du nihilisme. La connaissance était ainsi passée de l'interrogation sur le « quoi » des choses et de l'homme, au « pourquoi » (les lois scientifiques qui meuvent les choses et l'homme), puis au « comment » (la mise en œuvre technique du faire par la science). Ce passage « implique qu'en fait les objets de connaissance ne peuvent plus être des choses ni des mouvements éternels, mais forcément des processus, et que l'objet de la science n'est donc plus la nature ni l'univers mais l'Histoire, le récit de la genèse de la nature, de la vie ou de l'univers. »[22]
En effet, la modernité se présente toujours comme la négation du passé, comme le dépassement du déjà accompli, c’est-à-dire comme la mise au rebut, de ce qui devrait au contraire être préservé et maintenu pour les générations futures. En bref, la modernité (ou si l’on préfère une énonciation plus idéologique, le progrès) s’est toujours exposée sous l’égide de la tabula rasa. Voilà pourquoi la célèbre phrase de l’Internationale, « Du passé faisons table rase », n’est en fin de compte que la rengaine populaire d’une vieille formule, proposée il y a presque trois cents ans par Liebniz quand, appelé par Pierre le Grand pour le conseiller sur la manière d’arracher la Russie à ses traditions, il lui répondit en l’engageant à faire tabula rasa de toutes les traditions populaires et nobiliaires qui empêchaient l’empire naissant de s’ouvrir à la modernité. Si la rupture envisagée par Hannah Arendt comme possibilité du totalitarisme ne fait pas référence à l’archaïsme russe, ni à celui du Japon avant l’ère du Meiji, il n’importe : la rupture d’avec la tradition romaine (celle d’avec la tradition grecque est encore plus abyssale) qui lui sert de référent, englobe toutes les ruptures engendrées par la modernité comme mise en œuvre du « tout est possible » en lequel se prépare l’esprit du totalitarisme. Mais avant d’être le possible du totalitarisme, cette rupture fut le possible du monde moderne lui-même, lequel n’a jamais été autre chose que l’expansion du capitalisme, comme l’expose le second tome de la trilogie qu’Hannah Arendt a consacrée aux origines du totalitarisme, et qu’elle intitula De l’impérialisme.[23]
Or, le « tout est possible » comme étance (Seiendheit) propre à la modernité s’est énoncée, en premier lieu, dans le discours des avant-gardes esthétiques. Voulant imposer l’union de la pensée et de l’expérience existentielle la plus quotidienne, celles-ci proposèrent et mirent en œuvre la rupture des limites esthétiques et éthiques mises en place par la Renaissance et devenues les règles d’un académisme où la mimhtikùh n’était plus la reproduction glorifiée d’une nature divinisée, parfaite et éternelle, mais l’illustration d’une pensée égarée dans les illusions de mythologies dégradées en images d’Épinal, dans les allégories offertes à la gloire de l’État et de ses institutions, ou réduite aux décors privés de la bourgeoisie. Brisant l’académisme, les avant-gardes instaurent une rupture avec l’Andenken opérée par la Renaissance à l’égard de la tradition antique. C’est en offrant aux regards de ses contemporains le ready-made comme objet muséal que Duchamps incarne et prophétise la violence de la radicalité du « tout est possible », celle de l’étant (Seiende) en sa double guise techno-industrielle et financière, à la fois objet de la production massive et répétitive, et objet d’art possédant une valeur singulière et unique (son aura selon Benjamin) grâce à la plus-value que lui confère le lieu où il s’expose, la galerie et le musée.[24] Ensuite, dadaïstes et surréalistes forgeront les phrases et les images de ces actes « impies », de ces « sacrilèges » des valeurs consacrées. A l’époque, si la majorité des intellectuels organiques opposent leurs goûts aux représentations de cette destruction des valeurs académiquement consacrées, c’est parce que leurs opinions conformistes sont les signes mêmes de l’aveuglement que les sociétés occidentales nourrissaient face au devenir qu’elles mettaient en œuvre. En se lançant dans une guerre novatrice, les sociétés occidentales, les sociétés les plus cultivées mirent à feu et à sang toute l’Europe en usant de tous les moyens que leur offraient la science et la technique. La Première guerre mondiale incarna, à une échelle inédite auparavant, la mobilisation générale de la puissance, celle de la connaissance, de la science, de la technique et de l’industrie, qui outrepassa toutes les limites que les hommes avaient naguère sû imposer au déchaînement de la guerre. Pour la première fois, à l’échelle d’un continent qui avait inventé, créé, déployé la modernité, la guerre devint une gigantesque entreprise techno-industrielle où les hommes, devenus les simples rouages d'une programmatique, sont intégrés totalement à une machinerie de production et de mort : du savant à l’ingénieur, de l’écrivain au professeur, de l’ouvrier au soldat, civils et militaires, tous, selon leur spécialité, participèrent à l’œuvre de ce travail où s’emblématisa ce que Jünger nomma le Travailleur (Der Arbeiter) comme Gestalt du monde moderne. Or, la dynamique de cette mobilisation « totale et générale » se tient dans une pensée du « tout est possible », elle en est l’accomplissement sous l’égide d’une articulation philosophique dès longtemps préparée, et néanmoins dissimulée sous les oripeaux d’une morale apodictique détachée du fondement de cette possibilité « totale ». En d’autres mots, jamais, dans l’effectuation de la pratique, l’impératif catégorique ne put borner la « mobilisation générale » engendrée par la programmatique scientifique et sa mise en œuvre techno-industrielle.
Si la formule d’Arendt (le « tout est possible ») rend bien les effets du dépassement permanent des limites politiques et éthiques engendré par la praxis  techno-scientifique, elle ne permet pas cependant de saisir l’essence du topos où se tient ce dépassement. Ce topos, formulé pour la première fois par Nietzsche sous le titre du nihilisme, n’est jamais le nihil, le vide du néant, mais le débordement permanent d’un trop-plein d’actes et de choses : l’« agitation glacière », un état de surproduction programmée, organisée dans et par la Gestalt du Travailleur. C’est pourquoi le dépassement dont il est question ici n’a rien de commun avec l’Aufhebung hégélienne, la solution harmonieuse des contradictions où la négation du négatif gagne en positivité. Sous le sceau du « tout est possible » le dépassement n’est jamais dialectique, mais toujours algébrique et quantitatif. Ainsi s’énonce la manifestation-incarnation d’un déterminant idéal, qui constitue l’origine même de la techno-science comme possible. Idéal dont Gérard Granel a dévoilé la facture — l’infinité — en rappelant ce qui faisait de la science grecque une ouverture vers la contemplation et non vers la production, le célèbre axiome d’Aristote : « Ce n’est pas l’infini qui commande ».[25] Différence où se saisit, dans l’oubli d’une tradition politique et éthique — celle de l’Antiquité grecque portée à tous les peuples de l’empire romain —, le déploiement de la modernité.
« […] les idéalités de la science grecque, nous rappelle Gérard Granel, sont contraintes à observer une double limite : celle de la matérialité logique (qui limite toute forme à la spécificité d’une matière, et les formes les plus englobantes à l’homonymie des catégories, matières dernières de l’être) et celle du langage (la pensée, jusque dans la recherche de ses premiers principes, se trouvant circonscrite à l’usage dialectique de la langue). Pas davantage l’infini ne saurait-il commander aux idéalités éthiques, c’est-à-dire politiques, de la Grèce ancienne. Et ce d’autant moins que l’objet propre de la Polis, ce qui élève la politique de façon décisive au-dessus des modalités « domestique » et « basiliques » de l’être-en-commun […]. »[26]
Pour mesurer l’abîme qui nous sépare irrémédiablement du monde antique, il convient de présenter la tâche moderne du politique telle que la ressaisit Granel dans le champ même de la philosophie, en mettant en évidence sa « triple discrimination »:
« […] pour la première, par une méthode permettant de réduire tout réel à son « objectivité », c’est-à-dire à un certain nombre d’énoncés univoques où la représentation puisse toujours ressaisir son acte propre ; pour la seconde, par une intention dans laquelle le sujet moral puisse reconnaître, détachée de la matérialité de ses motivations, la seule Loi qui vaille pour lui au ciel et sur terre : l’universalité de sa propre forme ; pour la troisième enfin, par un calcul des plaisirs dont le principe est l’accomplissement de toutes les virtualités naturelles de l’homme dans la production individuelle et collective de soi-même par le travail. Il n’est pas difficile de situer ce que j’ai appelé l’infinité de ces trois cercles d’idéalités dans le fait que leur mouvement s’ouvre et se ferme sur la présence à soi du subjectum egologique tel que Descartes en prit le premier conscience, ou plutôt tel qu’il l’inventa. »[27]
Procédant ainsi, Descartes « inaugure le devenir ingénieur de l’ingenium […], installe la pensée dans un univers d’artefacts et transforme la connaissance en une entreprise infinie de simulation théorique. »[28]
On l’a compris, ces trois cercles de l’infinité engendrent l’acte fondateur de l’être-en-commun (l’expérience existentielle collective)) du capitalisme, — c’est-à-dire du monde moderne —, dans le couple travail productif/capital qui incarne l’idéalité mathématique du calcul sous la forme d’un équivalent universel, l’argent. Grâce à cette équivalence, le travail vaut marchandise et la marchandise vaut capital, établissant l’égalité suivante : marchandise=capital=travail+plus-value, égalité que la phénoménologie de Marx avait mise en lumière, sans percevoir cependant la généalogie des idéalités ici en cause. En effet, Marx, héritier tardif de l’éthique de l’Aufläkrung — qu’il popularise en attribuant ses vertus universelles à l’action libératrice du prolétariat — ne semble pas être en mesure de saisir le statut de l’infinité tel que Kant l’avait formulé dans ses premiers écrits : « Donnez-moi de la matière et je vais avec cela bâtir un monde. C’est-à-dire, donnez-moi de la matière et je vais vous montrer comment doit en sortir un monde. »[29] En d’autre mots plus actuels : donnez-moi de la matière et un système idéal de représentation de l’infinité objectale et, avec cela, le monde devient celui des lois de la science et des produits que l’on peut en tirer.
L’égalité précédente nous permet donc de saisir l’origine de la fin de l’artisanat, où la production de marchandises (d’œuvres, eût-on dit) visait à assurer la vie du maître, de ses ouvriers, de ses apprentis et de leur famille.[30] L’intention à l’œuvre dans l’artisanat n’avait pas pour finalité la multiplication du capital, mais la reproduction humaine, biologique et sociale. Là, le travail n’était pas conçu comme un moyen permettant de multiplier les marchandises, donc la plus-value et le capital, mais comme le faire d’une œuvre, quelles que soient les heures et les jours passer à la réaliser. A la différence de l’artisan, la bourgeoisie — la classe sociale qui met en œuvre le capitalisme — s’appuie sur la circulation des marchandises sous l’égide du capital. C’est pourquoi les premières bourgeoisies, avant celles des chevaliers d’industrie, sont celles des changeurs-prêteurs, des banquiers, des assureurs, qui d’emblée établissent une équivalence entre la marchandise, l’argent et le temps de l’emprunt ou de l’assurance, arrachant ainsi les productions rurales à leurs circularités rituelles et les anciennes productions de l’artisanat à leur temporalité non comptable du travail[31], pour les projeter vers un télos à l'horizon d’un devenir infini, fût-il fantasmatique. En son essence, le capitalisme, s’appuirait-il sur l’industrie, la technique et la science, est toujours financier, en ce que seul l’argent, soumis au calcul de l’infinité, réduit à lui même toute objectivation (éléments naturels d’abord, puis sous l’empire de la production et de la rationalisation technique du travail tout acte humain, de quelque nature que ce soit), se donnant ainsi comme le transcendantal de l’immanent en tant que naturalisation des « lois » économiques.[32] Or, si le capitalisme en son essence financière tient de l’idéalité de l’infinité, celle-ci ne peut se déployer qu’en dépassant, outrepassant, brisant les limites qu’installent les autres déterminants de la vie sociale, aussi bien les déterminants politiques comme moyens de régler les conflits entre les divers groupes socio-économiques que les aspirations non-immédiatement utilitaristes des hommes, telles que les activités religieuses ou esthétiques (ou le temps de repos) dorénavant nommées « loisirs » et devenu l'objet (l'objectivation rationnelle) d’une intense activité commerciale. On pourrait multiplier à l’infini les exemples qui illustrent cette permanente brisure. Ainsi, les progrès de la mécanisation du travail, qui auraient dû libérer l’homme de certaines tâches, l’ont enchaîné plus encore à la loi de la productivité (instrument de la lutte contre la baisse tendancielle du taux de profit), en soumettant plus fermement encore le travail à la dictature de la plus-value. Ainsi encore, au nom de la sacro-sainte liberté du travail, le capitalisme le plus avancé a plaidé et gagné la bataille du travail dominical. Certes, comme le rappelle Rorty, après de violentes et courageuses luttes syndicales, les travailleurs obtinrent une augmentation du temps de repos, mais, et simultanément, ce même temps fut transformé en industrie, en marchandises de loisir et de tourisme. Si, dans le procès d’urbanisation massive et gigantesque, consécutif à la concentration industrielle et à la croissance des diverses bureaucraties qui les servent, les hommes ont éprouvé le besoin impératif de pratiquer des sports afin de conserver à leur corps la santé musculaire, très rapidement ceux-ci firent l’objet d’une spécialisation au service de spectacles de masse, engendrant en amont et en aval une vaste industrie d’équipements, de vêtements, de gadgets divers, et, last but not least, induisant une énorme machinerie médiatique et publicitaire. Le but éthique du sport tel que l’avait conçu les hygiénistes du siècle passé s’est transformé en une logorrhée, alimentée par des folliculaires stipendiés dont la rhétorique vise à occulter les enjeux financiers qui, en fin de compte, mènent au dopage, à la tricherie, à la corruption, à la violence. La devise des Jeux olympiques formulée jadis par le baron de Coubertin, « L’essentiel n’est pas de gagner mais de participer » pourrait désormais s’énoncée ainsi : l’essentiel est de gagner pour participer aux bénéfices !
Dans tout ce mouvement, il n’est guère difficile de saisir un destin qui ne s’embarrasse d’aucun frein, d’aucune limite, d’aucune fin prévisible dès lors que l’homme et le monde qu’il a engendré — et qui dorénavant le pense —, se réduit à une potentialité d’objets de connaissance à exploiter et à quantifier dans les termes d’un unique équivalent universel, l’argent, incarnation d’un devenir techno-financier mû par l’infinité de sa propre expansion. Nous avons ainsi l’application-illustration de l’analyse du Dasein historial de la modernité, dont Heidegger à mis à jour le fond : la technique, dont l’essence n’est point la technicité, mais la métaphysique, entendue comme le double du monde — « ce qui se peut représenter le plus aisément » avait écrit Descartes —, ou, selon Granel, ce qui substitue « à l’élucidation de la nature des choses, le récit méthodiquement élaboré et consciemment fictif d’une ‘fable du Monde’ »[33], d’une fable qui a fonctionné au-delà de toute attente, réduisant la totalité du monde et des hommes à sa seule vérité.

Ce n’est donc pas en suivant les arguments captieux des critiques de George Soros — qui ne peuvent comprendre pourquoi un millionnaire s’inquièterait à long terme du mouvement économique qui a assuré sa fortune à court terme — que l’on peut apercevoir la naïveté de son analyse. L’étroitesse de sa critique vient précisément de la manière dont il élabore son plaidoyer à la fois économique et social en demeurant dans l’horizon de la même science, des mêmes techniques industrielles et administratives, qui définissent l’objet de cette critique, suggérant ainsi qu’il y aurait tout simplement un bon ou un mauvais usage de cette science et de ces techniques. Aveuglement de tout Aufklärer qui, dominé par un impératif catégorique éthique abstrait, délié de toute épreuve de la réalité moderne dans son perpétuel dépassement d’elle-même, ne peut comprendre, au bout de compte, que le monde moderne n’est cet événement-avènement — Ereignis — du « tout est possible » que dans une factualité rejetant toutes les limites, politiques et éthiques, qui entravent sa propre dynamique. George Soros appelle de ses vœux une bonne science et une bonne économie, qui conserveraient sans cesse le souci des hommes dans leur devenir social. Mais une méditation ferme de notre siècle, que ce soit celle de l’économie engagée par Geminello Alvi[34], ou celle d’Eric Hobsbawm, plus globale, intitulée sans détour Age of Extremes,[35] et enfin, la plus radicale, celle de Reiner Schürmann[36] à partir des Beiträge zur Philosophie de Heidegger[37], nous apprend que cette extrêmisme-là (l’hybris moderne) ne s’est jamais embarrassé d’aucune éthique et que pour lui la transcendance, quel qu’en soit le nom — le Bien, Dieu, la Vérité, la Raison, le Progrès, l’Esprit, les droits de l’Homme — ne vaut que lorsqu’elle favorise auto-expansion.

Sait-on jamais, un jour peut-être, les hommes à l’approche de l’ultime catastrophe, devant l’abîme béant creusé par leur hybris, se souviendront-il de la parole du premier poète, celui de l’Iliade, qui, prophétisant le devenir, avertissait de nobles et fiers guerriers trop assurés d’eux-mêmes que « Zeus aveugle celui qu’il veut perdre. »


* Une première version de ce texte a été publiée en roumain dans la livraison de décembre 1997 de la revue Tribuna (Cluj) ; en anglais, Budapest Review of Books. A Critical Quaterly, Vol. 8, n° 3-4, Automne-Hiver 1998, Budapest ; en français, L’art du comprendre, n° 8, février 1999, Paris.
[1] George Soros, « The Capitalist Threat », in The Atlantic Mounthly, février 1997. Cf. aussi The Crisis of Global Capitalism. Open Society Endangered, PublicAffairs, New York, 1998.
[2] Fondation Soros pour une Société ouverte. Ouverte est pris ici au sens de démocratique, telle que l’a défini Karl Popper.
[3]Sarah Anderson et John Kavanah, « Multinationales. Vers un apartheid économique », Le Monde diplomatique...
[4]Voir à ce sujet la doctrine sociale de l’Église catholique, fermement rappelée dans les discours que le Pape Jean-Paul II tint lors de son dernier voyage en Pologne pendant la première semaine du mois de juin 1997.
[5]Carl Schmitt, Théologie du Politique, Seuil, Paris.
[6]Cf. Robert J. Samuelson, « Crackpot Prophet », in Newsweek, 17 mars 1997, et Times Magazine, 25 avril 1997.
[7] A une moindre échelle, pendant la seconde présidence de Ronald Reagan, afin de sauver de la faillite les caisses d’Épargne de Floride, le pouvoir politique et économique central n’a pas hésité à faire appel à la Banque fédérale de réserve pour les renflouer et éviter ainsi une réaction en chaîne.
[8] « The Humbling of a Wall Street Legend » , International Herald Tribune, vendredi 25 septembre 1998 ; « États-Unis : la Réserve fédérale repêche un fonds spéculatif », in Libération, vendredi 25 septembre 1998, « La Fed, la banque centrale américaine, vole au secours d’un des plus célèbres fonds spéculatifs du pays. […] un consortium d’une vingtaine de groupes financiers va renflouer le fonds en lui apportant 3,5 milliards de dollars de capital (environ 21 milliards de francs). » Étrange laisser-faire ! Au début du mois de septembre 1998, ce fonds de placement, LTCM (Long Term Capital Management) avait perdu la « totalité de ses fonds propres » en jouant sur les hedge funds. « Si la Fed et le gratin de la communauté financière new-yorkaise se sentent obligé d’intervenir, c’est que la faillite de LTCM risque de rajouter encore plus de pagaille sur les marchés […] et que l’officine doit beaucoup d’argent aux banquiers en question.* ». *C’est moi qui souligne.
[9] Karl Popper, The Open Society and its Enemies, Londres, 1945.
[10] Moshe Lewin, La Formation du système soviétique, Gallimard, ; Gáspár Tamás Rittersporn, Maison des sciences de l'homme.
[11]Cette constatation a déjà été mise en lumière par William Pfaff, in « U.S.-British Capitalism or Europe’s Model of Social Capitalism », International Herald Tribune, 15 décembre 1995. Il est à la fois grotesque et dérisoire d’entendre, trois ans après cet article, les ministres des Affaires étrangères français et allemand exprimer, les 8 et 9 septembre 1998 à Salzbourg, les mêmes réserves devant leurs quinze collègues européens (cf. le compte rendu et les commentaires tout aussi attardés de Daniel Vernet, in Le Monde, vendredi 11 septembre 1998). Personne parmi les hauts responsables politiques et les journalistes « avertis » d’Europe occidentale n’avait fermement mis en garde les gouvernements de l’Est lorsque conseillers et autres missionnaires du FMI déferlaient en vagues successives en Russie et dans les pays d’Europe de l’Est pour, avec la complicité de leurs représentant indigènes, engager le plus rapidement les gouvernements postcommunistes sur la voie de la « thérapie de choc ». C’est ainsi que l’on a récemment appris que l’Allemagne a prêté à bas taux, ou donné, environ 1400 milliards de marks à la Russie (cf. Jean-Paul Picaber, « Quand Kohl signait des chèques en blanc », Le Figaro, La vie économique, mercredi 26 août 1998). Il est raisonnable de penser que ces crédits et ces dons ont servi à constituer de belles fortunes parmi les anciens apparatchiks qui, depuis 1990, ont fait main basse sur le potentiel économique du pays. C’est pourquoi la formule employée par Véronique Garros dans l’ouvrage qu’elle a publié avec Daniel Bertaux me paraît parfaitement résumer l’économie soviétique et celle de la plupart des pays de l’ancienne Europe de l’Est : « Le plus grand hold-up du siècle ». Cf. Lioudmilla. Une Russe dans le siècle, Instant, Paris, 1998, p. 88. Les auteurs auraient pu ajouter que cet hold-up s’est accompli avec la bénédiction des instances économiques occidentales, Le FMI et la Banque mondiale. A ce sujet voir Michel Chossudovsky, Dismantling former Yougoslavia, Recolonising Bosnia, Copyright Michel Chossudovsky, Ottawa, 1996, publié sur le site : chosso@travel-net.com.
[12]Cf. aussi, Anonimo ateniese, La Democratia come violenta, Cellerio, Palermo, 1982 ; et Vittorio Altieri, De la tyrannie, Allia, Paris 1992. Écrit en 1777 et édité sous le manteau en 1789.
[13]Il est savoureux de noter que, mutatis mutandis, les régimes communistes n’ont jamais, eux non plus, cessé d’insister sur les effets du lourd héritage du passé bourgeois ou féodal, surtout lorsqu’il s’agissait de problèmes que leur impéritie avait engendrés.
[14]Richard Rorty, « Back to Class Politics », in Dissent, Hiver 1997.
* C'est moi qui souligne.
[15]Pour donner de la matière à la description générale de Rorty, on lira Sarah Anderson et John Kavanah, « Multinationales. Vers un apartheid économique », op. cit.
Pour illustrer les propos de Rorty sur la mondialisation du marché du travail, il suffit de regarder les agissements des compagnies occidentale en Roumanie. Ainsi, de jeunes et brillants ingénieurs informaticiens y travaillent à l’élaboration et à la fabrication de programmes soft pour un salaire de 400 DM par mois. En Allemagne, pour un semblable travail, un jeune ingénieur possédant des qualifications identiques exige un salaire mensuel de 4000 DM ! Pour compléter ce tableau on ajoutera que le volume d’argent parti en fumée lors la chute des valeurs de 6% à Wall Street le 8 septembre 1998, représente le budget de l’Allemagne… troisième puissance économique du monde !
[16] Cf. l’ouvrage décapant de Serge Halimi, Les Nouveaux chiens de garde, Liber-Raison d’agir, Paris, 1997.
En revanche, dans le registre du simulacre de « gauche », c’est avec délice qu’on lira dans Le Monde  daté du 17 septembre 1998 un article de Pierre-Antoine Delhommais dont le titre sonne comme le manifeste d’un programme impératif : « La dure et juste loi des marchés financiers ». Jadis, ce genre de formulation était, me semble-t-il, réservée à la presse de droite stipendiée par le Comité des Forges.
[17]David S. Broder, « Le degré zéro de la politique », in The Washington Post, traduit en français in Le Courrier international, n° 344, 5-11 juin 1997.
[18]Robert Reich, « The menace to prosperity », Financial Times, 3 mars 1997.
Il faut remarquer que les stations de radio les plus populaires consacrent une part de plus en plus importante de leurs informations économiques aux cours des bourses mondiales, comme si la majorité de leurs auditeurs étaient des acteurs économiques ayant un quelconque pouvoir sur ces enjeux !
[19]Les Enfants en danger en Europe centrale et orientale : périls et promesses, Unicef, Paris, avril 1997.
[20]Hannah Arendt, La Crise de la culture (Between Past and Future), Gallimard, Folio, Paris, 1972. Cf. tout le chap. VIII, « La conquête de l’espace et la dimension de l’homme ».
[21] Cf. Simone Weil, Écrits historiques et politiques, Gallimard, Paris, 1960, « Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme », pp. 36-37.
[22] Hannah Arendt, The human condition, cité dans l'édition française, Condition de l'homme moderne, Calman-Levy, Paris, 1983, cf. chap. VI, « La vita activa et l'âge moderne », p. 370.
[23]Hannah Arendt, De l’impérialisme (On Imperialism), Calman-Lévy, Paris, 1982.
[24]Claude Karnoouh, « La fin des avant-gardes ou le triomphe du marché. Valeurs économiques et valeurs esthétiques à l’époque de la modernité tardive », in Adieu à la différence, Arcantère, Paris, 1993 et Adio difentei, Idea, Cluj, 2001.
[25]Gérard Granel, « Les années trente sont devant nous », Les Temps modernes ; republié dans Études, Galilée, Paris, 1996, cf. p. 65.
[26]Ibidem, p. 66.
[27]Ibidem, p. 66.
[28]Ibidem, p. 67
[29] Emmanuel Kant, dans la préface à l’Allgemeine Naturgeschichte und Theorie des Himmel, cité dans l’édition française, Histoire générale de la nature et théorie du ciel, Pléiade, Gallimard, Paris, 1980, (traduction de François Marty), I, 230, p. 47.
[30]C’est aussi dans le champ économique établi par cette égalité que se saisit la fin de la paysannerie traditionnelle et l’émergence d’une agriculture conçue sur le modèle industriel.
[31] Il s’agit d’une époque où art et artisanat sont encore intimement unis par le statut des artisans et des artistes, souvent assimilés aux serviteurs des Princes.
[32]Cette équivalence généralisée ne s’est pas réalisée immédiatement. Il fallut quelques siècles pour que les diverses formes d’argent soit elles-mêmes soumises à un référent unique de plus en plus abstrait, tout autant que fantasmatique, en ce qu’il est délié de toute expérience existentielle. En effet, l’histoire moderne des monnaies fait apparaître simultanément une constante simplification et uniformisation du calcul de leurs valeurs différentielles. On commença par peser les pièces pour connaître leur teneur en or et en argent ; ensuite on établit leurs valeurs sur la base d’accords garantis par le bi- puis le monométallisme ; enfin ces valeurs se fixèrent (1971) sur celle de la monnaie de la plus puissante nation, le dollar. Tandis que dans la pratique quotidienne et bancaire on était passé des pièces de monnaie d’origine diverse, au papier monnaie et à la naissance d’une monnaie nationale, puis au chèque, enfin à l’abstraction généralisée des transactions financières électroniques sous la forme de la carte de crédit (plastic money) et des ordinateurs.
[33]Gérard Granel, op. cit., p. 67.
[34]Geminello Alvi, Dell’Estremo Occidente, Nardi, Milan, 1993.
[35]Eric Hobsbawm, Age of Extremes. The Short Twentieth Century (1914-1991), Abacus, Londres, 1995.
[36]Reiner Schürmann, Des hégémonies brisées, T.E.R., Mauvezin, 1996. Cf. T. II, Troisième partie, chap. II, « Des doubles prescription sans nom commun (Heidegger) ». Quant à moi, je considère cette œuvre, dans son ensemble, comme le plus énergique effort pour penser, après Heidegger, le destin de l’Occident dans le déploiement de la métaphysique. Aussi faut-il remercier les éditions T.E.R. et leur directeur, Gérard Granel, d’avoir mis à la disposition du public ce livre posthume de 792 pages. Une fois encore une minuscule maison d’édition a su assumer le rôle de réel promoteur de la pensée, quand de puissantes entreprises éditoriales, qui se prévalent de défendre la culture, font montre d’une pusillanimité d’épicier.
[37]Martin Heidegger, Beiträge zur Philosophie, Gesamtausgabe, T. 65, Francfort/M., 1989.

lundi 20 février 2012

Le sel de la terre… à propos des ouvrages de…


Le sel de la terre… à propos des ouvrages de…

1) Agnès Birebent et Nicu Ilfoveanu, Electro +, ISBN 978–730–1–11701–1
2) Nicu Ilfoveanu et Octav Avramescu, Gàsisti si pierduti, Found and Lost, ISBN 978–973–11702–8


L’une des différences réelles et non illusoires du postcommunisme roumain c’est le développement de l’édition, non pas toujours pour le meilleur – car combien de nanars ne sont-ils pas publiés pour quelques livres de grandes valeurs. Mais pour une fois soyons généreux, ne boudons pas notre plaisir, ne relevons pas les manques flagrants d’auteurs essentiels oubliés, observons avec bienveillance les librairies où des flots de livres divers en occupent les rayons, depuis des insipides romans à l’eau de rose jusqu’à la prose fondamentale et quelque peu pesante de Husserl, depuis le main stream du politicaly correct de droite et de gauche jusqu’à quelques rares perles poétiques, avec des encyclopédies nombreuses, plus ou moins intéressantes, traduites essentiellement de l’anglais, avec la multiplication des livres d’enfants et, last but not least, avec des quantités d’ouvrages de photographies. Il semble que la photographie fasse vendre, surtout la photographie nostalgique, beaucoup de photos de la famille royale rigidifiée dans ses poses théâtrales de la vie publique ou semi-privée, des vues d’un Bucarest d’autrefois, d’avant 1914 et surtout de l’Entre-deux-guerres, mais encore les rappels de poses toutes aussi pétrifiées des dirigeants communistes prises ici ou là ; les images de vacances de la famille Ceausescu, à la campagne ou bord de la mer, dans son style et ses goûts de petit-bourgeois post-Front populaire agrémenté de quelques moment d’un luxe incongru comme ces promenades en yacht sur le Danube, où le sourire gêné des participants montrait, à qui sait voir, l’embarras qui habitait ces paysans à peine dégrossis devenus des responsables politiques plus ou moins importants de ces temps de guerre froide. Bref, ces photographies veulent remémorer une société disparue, sorte de cénotaphe historique où l’avant communisme doit être magnifié sans nuance et l’époque communiste haï sans plus de nuance… Quant à la Roumanie d’aujourd’hui, hormis la multiplication de pâtisseries et de friandises touristiques, oscillant entre un protochronisme de bonbonnière et un racolage financier quelque peu obscène, elle semble inexistante.
Aussi, quand il m’a été donné de regarder et de lire les deux livres de l’artiste photographe Nicu Ilfoveanu, n-ai-je pu retenir ma surprise, ni bouder mon plaisir face à l’étonnement réellement captivant qu’ils suscitent à mes yeux. Enfin, quelqu’un qui sait jeter un regard sur la Roumanie de notre commun présent… Que ce soit Electro+ avec Agnès Birebent et le parcours initiatique qu’il nous propose au travers du pays, dans les petites villes oubliées, Zimnicea, Babadag, Caracal, Botosani ou Bacàu dont personne ne parle sinon de temps à autre quand s’y perpètre un événement extraordinaire, un crime particulièrement crapuleux, une catastrophe naturelle particulièrement dramatique, un fait divers particulièrement odieux…
Dans Gàsiti si pierduti (Trouvés et perdus) avec la collaboration d’Octav Avramescu, le regard aiguisé que Nicu Ilfoveanu pose sur le marché aux puces, dessine des tableaux de genre engendrant une vive émotion et une empathie humaine, profondément humaine. On y voit des gens qui vendent et achètent parmi des amas de milliers d’objets aux cheminements incertains ou mystérieux et qui finissent là, y retrouvant une seconde, voire parfois une  troisième vie. Il est là une autre Roumanie, bien différente que celle que nous livre quotidiennement la presse nationale, laquelle se résume  pour l’essentiel aux déclarations des guignols de la classe politique à Bucarest (mais ici les Guignols de l’info ne sont pas des marionnettes), aux élucubrations presque grotesques d’un minuscule groupe d’intellectuels, braves laquais justificateurs du pouvoir du moment, et aux sagas people des amours rétribuées des demi-mondaines, voire des call-girls avec de riches hommes d’affaires plus ou moins douteux… pour le reste s’il est besoin de quelques réflexions sur l’information, il faut les rechercher dans une presse alternative rarissime.
Le regard de Nicu Ilfoveanu est aigu et chaleureux, quand la photo toujours en noir et blanc – sauf la seconde de couverture avec ces deux femmes et l’enfant sous l’abris d’une croix votive « habillée » d’une serviette cérémonielle, sorte de rappel postmoderne des primitifs flamands, et la troisième, un chemin de campagne quasi médiéval s’il n’était là, planté au milieux, une vieille Dacia et quelques poteaux téléphoniques), la photo donc est aplatie par une douceur des gris qui laisse flotter l’imagination au milieu d’une brume légère ou sous la lumière écrasante et arasante d’un puissant soleil estival qui annihile les contrastes trop violents. Les phrases d’Agnès Birebent décrivent synthétiquement les lieux du parcours sans paraphraser jamais les photos, et ensemble, les auteurs nous convient à contempler une sorte d’Annonciation  de la fin du monde, d’un monde qui a été celui de l’époque communiste, tout en suggérant une histoire humaine, individuelle et sociale qui laisse encore de puissantes traces dans la vie quotidienne, dans des lieux divers : immeubles plus ou moins délabrés, jardins publics au mobilier spartiate d’antan, venelles encore villageoises au cœur de la ville, boulevards rectilignes flanqués de parallélépipèdes comme dans un jeu d’enfant, tsiganes au bord d’une route regardant passer des poids lourds venant de l’étranger, devant une devanture de magasin qui a peu changé en sa présentation, sauf qu’elle est remplie de choses hétéroclites, auprès de sculptures publiques devenues, le temps passant, d’un baroquisme étonnant, que dis-je presque émouvant… Nous voyons défiler le long des murs de béton des gens simples, maigres et gros, petits et grands… et, soudain, au détour d’une page, une jeune fille, ni belle ni laide, à l’intérieur d’une chambre désuète… des passants dans le décor quasi irréel d’une place au modernisme démodé, déjà vieillot, et qui demeure le quotidien de vies de labeur. Voilà notre voyage au travers de la Roumanie d’aujourd’hui, voyage au bout du crépuscule, loin du clinquant des boîtes de nuit à bodyguards, loin des rues « chics » de la capitale et d’autant plus obscènes que la grande misère s’y loge la nuit entre portes cochères et devantures Armani, Dolce et Gabana, Rolex… Oui, j’aime à me promener avec Nicu Ilfoveanu et Agnès Birebent dans ces villes quasi mortes de la Roumanie silencieuse et agonisante, dans ces villes tenues en main par des politiciens mafieux si j’en crois mes propres expériences… Et cependant une vérité puissante jaillit de ces images… une vérité à coup sûr tragique, celle des modernités marginales, des modernités inaccomplies, où devant les murs de bétons, parmi les anciennes zones urbanisées du communisme appauvri par la démesure de sa volonté de puissance technique, au milieu de paysages qui parfois ressemblent à des villes bombardées, le passé anté-communiste suinte sa misère à travers les fissures des ruines du présent…
Et puis la route initiatique continue. Nous sommes à présent au marché aux puces… un an de présence,  Nicu Ilfoveanu observe ces hommes et ces femmes, corps exposés sans honte, ventres énormes au soleil, estomacs et poitrines boudinés, enfermés dans des survêtements un trop étriqués, et puis, au détour d’un étal, le regard perdu d’une vieille femme, et puis une autre, le visage anxieux, la main couvrant la bouche dans cette attitude typiquement paysanne de méditation et d’angoisse, et plus loin, un sourire d’enfant heureux jouant dans un bric-à-brac avec une vieille paire de lunettes de motocycliste, un chien allongé au milieux des débris, des physionomies suggérant des marchandages, des offres sans effet, des demandes sans réponse, beaucoup de regards soucieux, des rassemblements plus ou moins identiques, des gens modestes, beaucoup de pauvres de tous âges, têtes penchées vers des objets, objets regardés, contemplés, surveillés. Et puis, il y a, omniprésents, tous ces objets, des riens pour un regard lointain, mais des trésors, amassés pour les uns, convoités pour les autres. Des sommes d’objets qui se côtoient, étalages embrouillés ou ordonnés, habits jetés comme des chiffons, instruments d’un autre âge posés en vrac sur un plastic jouxtant un flaque d’eau. Il est là des mines d’or pour collectionneurs obsédés de riens, des objets fonctionnels pour l’artisan de fortune en quête d’un outil à bon marché. Beaucoup d’outils fatigués, beaucoup de pièces détachées plus ou moins usées, et beaucoup de quasi débris, là une jambe de poupée, là-bas une tête ou un tronc, images de vies désarticulées et des rêves d’enfant abandonnés qu’un homme déjà vieux illustre d’une manière presque tragique en brandissant un baigneur tout de blanc vêtu au milieux de la grisaille. Ce monde là est bien celui d’une Roumanie rassemblée en fin de semaine aux marges de la ville, une Roumanie réelle qui n’a rien de commun avec les rassemblements folkloriques et les traditions de pacotilles, avec les grands discours sur la monarchie ou la république, avec les états d’âmes et les disputes somme toute insipides entre intellectuels en renom, avec la nouvelle loi sur l’autonomie universitaire… Hiver comme été, ce peuple si méprisé des boyards de la pensée, ce peuple dénoncé par des politiciens véreux ou diplômés comme un ramassis de fainéants et d’alcooliques, mais ce peuple qui est leur peuple pourtant et sans lequel ils ne seraient pas ce qu’ils sont, c’est-à-dire de prétendues élites… ce peuple-là donc est surpris par Nicu Ilfoveanu dans sa spontanéité, en ses voies et manières, avec son style à la fois délicat, pointilleux et fort de ses photos en noir et blanc… Il est là, oserais-je dire, l’hommage implicite qui est rendu à sa survie…
Dans sa présentation de Gàsiti si pierduti, Octave Avramescu rappelle le Pasolini des Appunti per un romano dell’immondeza. Combien a-t-il raison ? Oui, ces hommes et ces femmes qui se déplacent dans les immondices et les mares les jours de pluies, dans la neige maculée de boue en hiver, dans les puanteurs méphitiques des canicules estivales, oui ces hommes et ces femmes qui parcours des espaces devenus souvent quasi désertiques, ombres et zombis d’un monde en voie d’extinction (la Roumanie a perdu 4 millions d’habitants en vingt ans de transition), sont au bout du compte les témoins, au sens biblique du terme, de l’injustice essentielle du présent et de ce nihilisme métaphysique qui règne sur le monde et l’engendre. Et, en dépit de tout cela, ils sont le sel de la terre…
Claude Karnoouh
Bucarest le 20 février 2012

jeudi 9 février 2012

Note pe marginea postcomunismului

Note pe marginea postcomunismului 

Articol aparut pe 02 si 09. 02. 2012, in sectiunea Cultura politica 
AUTOR: CLAUDE KARNOOUH
CUVINTE CHEIE: 
Chapt. I


„An diesem, woran dem Geiste genügt, ist die Grösse seines Verlustes zu ermessen.“ s„prin ce multumeste astazi spiritul trebuie masurata intinderea a ceea ce el a pierdutt
„Die Philosophie aber muss sich hüten, erbaulich sein zu wollen“ s„Filosofia insa trebuie sa se fereasca de a voi sa fie edificatoare“t
Hegel, „Prefata“ la „Fenomenologia spiritului“ (trad. Virgil Bogdan)
Inainte de a reflecta asupra momentului istoric numit post-comunism, cu riscul de a plictisi auditoriul, as dori sa revin asupra problematicii generale a discursului istoric ca indice al modernitatii, amintind totodata ca vorbele de care ne folosim nu sunt deloc neutre si ca prea adesea stiintele umane, voind sa imite stiintele naturii, sunt de o trufie insuportabila atunci când se lauda cu neutralitatea axiologica a vocabularului lor conceptual.
La urma urmelor, aceasta expresie, post-comunism, imi pare astazi de-a dreptul grotesca, chiar daca o vreme s-a dovedit folositoare in situarea temporalitatii imediate a evenimentului despre care discutam aici si a devenirii sale. Intr-adevar, notiunea de post-comunism implica in primul rând o interogatie de acest tip: ce inseamna discursul istoriei – in calitate de interpretare a actiunilor omului intr-un timp dat? Daca insa vorbim pe sleau, istoria n-a fost niciodata altceva decât un post al starii precedente. Cu alte cuvinte, intreaga istorie umana ilustreaza, de la inceputurile sale din negura vremilor, o succesiune de apax-uri, de situatii singulare, care nu se repeta deloc intocmai. Iata conceptia moderna despre istorie, despre istoria-discurs, despre istoria-naratiune a evenimentelor: istoria n-are obiceiul sa se repete sau, daca pare ca o face, nu ofera decât o caricatura a modelului initial, o comedie, o farsa. Acest discurs al schimbarii care o reprezinta (orice perioada am avea in vedere, mai lunga sau mai scurta) se organizeaza de fapt in câmpul metafizic al unei escatologii temporale: momentul A, modificat de o actiune sau un eveniment, va genera un moment B diferit, in sine inimitabil si irepetabil. Timpul obiectiv care se scurge si poate fi contabilizat, multiplicat, divizat ipotetic la infinit, acela pe care subiectul cartezian (al lui cogito ergo sum) il asuma ca pecetluind schimbarea mai mult sau mai putin grabnica a orice si a tot. Iata ce inseamna, pentru noi, modernii, o temporalitate privata de orice indoiala, transformata incetul cu incetul intr-o evidenta indiscutabila.
Timpul pozitiv si „presocraticii de la tropice“
Cu totul altfel stau lucrurile daca ne situam de partea subiectilor-actori ai istoriei, al caror discurs e construit in vederea unor finalitati explicative sau interpretative imediate. Intr-adevar, paradigma esentiala ce stabileste limita dintre modern si non-modern aici poate fi surprinsa, in câmpul subiectivitatii interpretarii si actiunii umane. Pe de o parte, avem societatile care cautau – in actiunea unui prezent anume sau in intâmplari aleatorii, specifice devenirii umane dintotdeauna –, semnele unei schimbari evidente, enuntate printr-un discurs obiectiv ce presupune adequatio res intellectum (aici, identitatea evenimentului cu reprezentarea sa in dinamica escatologiei temporale) si in care timpul nu mai are alta calitate decât propria curgere reprezentata in termeni cuantificabili matematic: un timp unificat, desigur, si, in consecinta, un timp neutru axiologic, un timp al stiintei, al legii gravitatiei, al principiului lui Joule, al teoremei lui Bernoulli, sau chiar, dupa unii autori moderni, un timp al istoriei (sic!). Pe de alta parte, au existat si societati care au cautat in actiunile omului sau in petrecerea unor evenimente neasteptate confirmarea unui deja-stiut sau pre-stiut indepasabil – in genere, chiar un stiut fondator al socius-ului – pe care riturile (ca praxis) si mitul (ca afirmare a adevarului prin simpla sa enuntare (1)) il confirmau ca datator de sens dintotdeauna, conform unor proceduri variabile in „curcubeul culturilor umane“ de pe mapamond. Astfel, pentru a dobândi un sens, starea contingent-prezenta trebuia raportata la etalonul unui trecut inteligibil si intangibil in acelasi timp, inteles ca origine si/ sau completitudine-perfectiune a societatii umane. In 1578, de pilda, când exploratorul englez William Drake debarca pe o insula din nord-estul coastei de vest a continentului american, capetenia tribului indian care ocupa acest teritoriu ii inmâneaza insemnele puterii, caci pentru el si pentru neamul sau, venirea acestor oameni albi – pe neasteptate din nemarginirile oceanului – chiar daca pe moment descumpanitoare, nu putea fi decât o pogorâre a zeilor pe pamânt (2). O varianta salbatica, asadar, a „eternei reintoarceri a aceluiasi“. Nietzsche, pe de alta parte, si-a ancorat reconstructia metafizicii eroice in cântul homeric, in versurile lui Hesiod si in frânturile de gândire presocratica, dar n-a privit si spre cealalta fata a spetei umane, spre salbaticii pe care prietenul meu Remo Guidieri i-a botezat, cum grano salis, drept „presocraticii de la tropice“ (3).
Or, semnul cel mai evident si deopotriva cel mai enigmatic al modernitatii, care se manifesta cu mult inaintea ispravilor nemaiauzite ale tehno-stiintei si a ceea ce vulgata universitara numeste istorie moderna, a fost schimbarea perspectivei asupra crearii lumii: intelegerea acesteia nu ca dispozitiv ce insereaza ineditul intr-un deja-stiut cu scopul de a imblânzi noutatea si de a-i potoli efectele, pâna la a contesta transformarile evidente, ci in cadrul unei Weltanschauung al schimbarii intangibile. Aceasta schimbare de perspectiva s-a petrecut in Grecia antica sub zodia unei metafizici care nega experientei traite (pasiunile la Platon) accesul la adevarul autentic – la care se ajungea numai prin contemplarea ideilor pure (adevarul negasindu-se in pestera, ci afara, in lumina radiosului Apollo-Phoebus). S-a ajuns astfel – cel putin in cercul elitelor cultivate – la o intelegere a timpului ca dovada incontestabila a schimbarilor irevocabile: mâine nu va mai fi ca ieri si cu atât mai putin ca alaltaieri. Am abandonat, asadar adevarul din spusele aedului (dar de ce oare? mister!), adevarul „Iliadei“ lui Homer, bunaoara, al „Teogoniei“ lui Hesiod (4), pentru a deveni istorici in sensul modern al cuvântului, pentru a primi, in timp, admirabila si mereu actuala lectie de geopolitica a batrânului Tucidide. In esenta, conceptul de timp istoric (5) inseamna ca evolutia evenimentelor, inlantuirea lor imediat perceptibila genereaza intotdeauna schimbare – ineditul, nemaipomenitul ireversibil. Dar a-l intelege in regimul sau originar nu-i lucru usor: „Wir bedenken das Wesen des Handelns noch lange nicht entschieden genug“ (6). Caci, tot cu cuvintele lui Heidegger, „Man kennt das Handeln nur als das Bewirken einer Wirkung. s…t Aber das Wesen des Handelns ist das Vollbringen“ (7). Si tocmai aceasta acordare de sens praxis-ului in permanenta devenire este cea care ilustreaza specificitatea modernitatii sau, daca vreti, esenta sa, Wesen: ceea ce persista in prezenta sa, calitate indusa ei in mod particular de orice lucru – aici, devenirea ca mutatie neincetata. Iata de ce, in acest caz, esenta praxis-ului se raporteaza mereu la co-apartenenta sa la o temporalitate matematic cuantificabila, si nu la o Philosophia perennis, atemporala, anistorica.
Vremea zeilor vs. 
temporalitatea zapping-ului
Or, in discursul deopotriva savant si comun, aceasta esenta a istoriei trimite intotdeauna la o temporalitate care nu e concret determinata decât prin post – e vorba deci de o escatologie a inovatiei si nu, fireste, de un post al reintoarcerii la perfectiunea originala a unei vârste de aur, a unui Paradis pierdut „dinainte de caderea in timp“. Aceasta temporalitate moderna nu poate fi, prin urmare, constientizata si tematizata decât prin doua modalitati complementare – una neexistând fara alta. Avem, asadar, fie tema tabula rasa (sau, la Leibniz si Kant, refuzul total al „Ratiunii gânditoare“ sin original „Raison raisonnante“ – n. trad.t a trecutului innegurat de moravuri si de obiceiuri traditionale; sau, la Hegel si Marx, depasirea dialectica a lui ante – artizan, prin negatia sa, al unei deveniri pozitive), fie tema nostalgiei – Sehnsucht (la Herder, Hegel in estetica sa, apoi la Nietzsche, Spengler si Jünger) (8) fie, in sfârsit, de o maniera mai prozaica, cele doua reunite in simultaneitatea marfii, cum o dovedeste cultul contemporan al patrimoniilor, de la stilul de viata pompeian si al splendorilor Orasului interzis pâna la muzeele de etnografie concepute ca opere de arta in sine (Musée du Quai Branly, din Paris, sau Muzeul Taranului Român, de pilda, din Bucuresti).
Desi multa vreme de la dupa aparitia sa modernul n-a fost inteles ca post, el implica inca de la origine, atât din punct de vedere logic, cât si fenomenologic, ideea de dupa, adica aperceptia simultana a unei anterioritati nu numai diferita, ci si negativa, care trebuie asadar depasita fara incetare si, in acelasi timp, a unei anterioritati a carei pierdere naste o tristete irepresibila. Anterioritate negativa sau nostalgie, modernitatea se gândeste si se propune ca ilimitare a transformarii sau macar ca fantasma a ilimitarii! (9) Astfel, tot ce nu este post va fi interpretat ori ca „retrograd“ (vechi, fost, depasit, urât chiar, de aruncat la gunoi, fiindca, in aceasta optica, doar noul exprima Bunul, Frumosul, Adevarul), ori in chip „pozitiv“, ca valoare de intrebuintare muzeografica (nostalgica) si deopotriva ca valoare de schimb in calitate de obiect comercializabil pe piata antichitatilor. Pentru istoria pozitiva, praxis-ul prezentului se concentreaza doar pe inovatie, pe schimbare, pe noutate, fie ca e vorba de gândirea cea mai inalta, a stiintelor in general (inclusiv a stiintelor umane), a cuceririlor tehnicii sau doar de aceea futila a jurnalismului si a modei. In fapt, nu aflam aici decât o temporalitate a imediatului, a clipei si a simultaneitatii, in termeni triviali, o temporalitate a zapping-ului!
Inaintea istoriei obiective ca naratiune evolutiva si inovatoare, timpul avea insa alte calitati: era un timp al vietii individuale, al mitului, al zeilor, un timp al cultului si al sarbatorilor anuale (timpul ciclului christic, de pilda). Totul era masurat in raport cu provenienta si cu originea, un timp al intoarcerii – gratie mitului – si timp al completitudinii –prin gestul si prin rostirea rituale. Numai in conceptia noastra moderna, care obiectiveaza periodizarea, se poate insa vorbi de perioade de regres (de exemplu, epoca barbara de dupa caderea Imperiului Roman de Apus, sau efectele cruciadelor Albigenzilor asupra culturii savante din Languedoc ori stârpirea culturii indienilor din câmpiile Americii de Nord dupa masacrele sistematice de la sfârsitul secolului al XIX-lea). Dar a gândi o epoca in termeni de regresiune nu e acelasi lucru cu a o gândi ca intoarcere la principiile sale primare, ideale; regresiunea nu e imaginabila ca atare decât pentru ca fluxul temporal general e conceput si reprezentat in totalitatea sa ca instrument al evolutiei pozitive, pe scurt, ca progres total. Astfel, conditia posibilitatii (epistemologice si psihologice) a progresului (sau a modernitatii) rezida in ceea ce Nietzsche numea transmutatia permanenta a valorilor, care este esenta insasi a nihilismului.  Or, nihil-ul niezschean nu este niciodata un nihil inteles ca nimic, vid, neant, sau ca vointa de eradicare a Raului prin eliminarea intruparilor sale umane, ca in Demonii lui Dostoievski. Nihil-ul nietzschean este mereu-noul, reinnoitul neincetat, reinnoirea exponentiala a obiectelor si a reprezentarilor lor, invelit in moralismul crestin al nostalgiei care-i inveleste originile (10). E vorba, asadar, de un mereu-nou care, pentru a fi ce este si ce va fi, se reprezinta intotdeauna ca negare permanenta a valorii pozitive a momentului precedent, atribuind prezentului si unui viitor neprecizat promisiunea unui tot-mai-bun (9). Adica tocmai acea depasire care, la Hegel si Marx, este imaginata ca necesitate dialectica a istoriei atribuind Aufhebung-ului (depasirii-suprimarii) insasi pozitivitatea cursului global al istoriei. La ei, dialectica este intotdeauna pozitiva. Si, fireste, acesta este temeiul metafizic pe baza caruia Marx, in ciuda nedreptatilor majore la care era martor – sute de mii de morti din pricina foametei orchestrate de colonizatorii englezi in India, de exemplu – a putut sa scrie ca, bunaoara, capitalismul colonial britanic, desi strivea cu o violenta nemaiintâlnita comunitatile traditionale, ar reprezenta totusi un fapt pozitiv prin aceea ca ruina modurilor de viata arhaice, chiar ca aparatoare ale socius-ul comunitar, trebuia sa genereze – odata cu iesirea din negura primitivismului, din acea lume a castelor si a sclaviei – un proletariat care sa infaptuiasca revolutia ce va sa vina… Revolutie pe care o mai asteptam si noi, in ciuda cresterii din ce in ce mai accentuate a masei salariatilor urbani! (12) Caci nu Revolutia (cu exceptia luptei pentru independenta controlata de britanici) a izbucnit in India, ci forma cea mai dura a subdezvoltarii, atât in regiunile rurale, cât si in orase. Or, aceasta dinamica a inovatiei specifice modernitatii, si pe care Niezsche a indicat-o drept esenta a ei, se va intitula, o jumatate de secol mai târziu, in filosofia culturii hegelienilor de stânga, in sfârsit debarasata de wishful thinking si de mosternirea Aufklärung-ului, la Adorno si la Ernst Bloch, drept „opera a negativului“, fara alta calitate decât propriul mers inainte negativ: dialectica negativa a modernitatii. 


Note: 
(1) Cuvântul mythos-ului in limba lui Homer, opus logos-ului.
(2) Acelasi lucru i s-a intâmplat lui Bougainvillier când a acostat pe o insula din Pacificul de Sud, indigenii tratându-l ca pe un zeu pâna in momentul in care, transgresând un tabu necunoscut lui, si descoperindu-si natura umana, a fost ucis si mâncat…
(3) Remo Guidieri, „L’Abondance des pauvres“, Seuil Paris, 1982 svezi si editia româneasca, „Abundenta saracilor“, cu o postfata inedita a autorului pentru editia in limba româna, traducere de Laura Tusa Ilea si Ciprian Mihali, prefata de Claude Karnoouh, tradusa de A.T. Sirbu, Editura Idea Design & Print, Cluj, 2008 – n. trad.t
(4) Faptul se intelege numaidecât daca citim fie primul vers din „Iliada“: „Cânta, zeita, mânia ce-aprinse pe-Ahil Peleianul“, fie versurile 97-103 din „Teogonia“: „Când napasta s-a  cuibarit in sufletul omului, inima secându-i, e destul ca aedul, serv al Muzelor, sa cânte despre slava oamenilor de odinioara si a zeilor tihniti in Olimpul lor: si iata ca suferinta omului se destrama, uitând samânta intristrarii sale: timpul zeitelor l-a alinat“ (As insista pe imaginea din incheiere: „timpul zeitelor il alina“ – ele sunt chiar aici, hic et nunc, in proximitatea omului).
(5) Folosesc aici termenul „istorie“ in sensul in care Heidegger opune historisch lui geschichtlich, respectiv ca suita de evenimente si nu ca istorie a Fiintei.
(6) Martin Heidegger, „Scrisoare despre „umanism“„: „Nu gândim inca nici pe departe indeajuns de hotarât asupra esentei actiunii“ scitat dupa editia Martin Heidegger, „Repere pe drumul gândirii“, traducere si note introductive de Thomas Kleininger si Gabriel Liiceanu, Editura Politica, Bucuresti, 1988, p. 297 – n. trad.t
(7) Martin Heidegger, ibidem: „Cunoastem actiunea numai ca efectuare a unui efect (Bewirken einer Wirkung). Realitatea efectiva (Wirklichkeit) a acestuia este pretuita dupa folosul lui. Insa esenta actiunii este aducerea la implinire.“
(8) In acest schematism al relatiilor filosofiilor istoriei intre ante si post, Heidegger ocupa o pozitie singulara prin aceea ca determinarea temporala a intrebarii asupra Fiintei, mai intâi, apoi dezvaluirea Tehnicii ca metafizica ultima l-au condus la a nu mai concepe nici ante, nici post in termeni de nostalgie si de decadenta sau de pozitivitate permanenta a reinnoirii. Impotriva lui Spengler sau a lui Jünger, Heidegger nu distinge un Occident prins in dinamica decadentei, ci din contra, un Occident cufundat in perpetua implinire de sine. Pentru a-i sesiza actualitatea, e suficient sa recitim raspunsul dat textului lui Jünger „Über die Linie“, in „Zur Seinsfrage“, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 1956).
(9) Aceasta tema a fost pe larg argumentata si remarcabil deconstruita de Gérard Granel in „Les années trente sont devant nous…“ sAnii treizeci sunt in fata noastrat, in „Etudes“ sStudiit, Galilée, Paris, 1995.
(10) Friedrich Nietzsche, „Le Nihilisme européen“ sNihilismul europeant, texte reunite, traduse si comentate de Angèle Kremer-Marietti, 10/ 18, Union générale d’édition, Paris, 1976.
(11) Acest nihilism e perfect ilustrat in istoria artei de la primele sale incercari pâna la Vasari.
(12) Iata exemplul perfect care revela cele doua surse ale filosofiei lui Marx: pe de o parte mostenirea directa a Aufklärung-ului, pe de alta, hegelianismul in unica pozitivitate a Aufhebung-ului… cf., „Domination of Britain India“, in „New York Daily Tribune“, nr. 3828, 25 iulie 1853. Pentru informatii in privinta foametei generate de insatiabilitatea colonizatorului si de lipsa lui de scrupule, cf. Mike Davis, „Late Victorian Holocausts. El Niño and the Making of the Third World“, Verso, Londra, 2001.

Chapt. II
Odata ce am stabilit ca nihilismul este esenta lumii noastre moderne, a Estului, dar si a Vestului, sa revenim la tema colocviului nostru – discursul asupra postcomunismului. Dupa 1989-1991, marea majoritate a universitarilor din tarile dezvoltate si eu însumi ne-am repezit asupra vocabulei „post-comunism“, folosind-o pâna la abuz, de cele mai multe ori fara a încerca macar o deconstruire a fundamentelor sale (au existat si exceptii desigur – între care se numara si câteva nume prezente la acest colocviu). În rest, foarte putini cercetatori au cautat sa discearna cu adevarat formele si modalitatile de continuitate si discontinuitate implicate de acest concept. Cei mai multi repeta pâna la satietate placa nesarata a unor politologii si ideologii politice servite de lachei cu spinarea croita pe temenea. În ce ma priveste, nu ma stiu stipendiat de cutare fundatii ce pretind ca apara democratia sau societatea deschisa; nu sunt nici poet, nici profet si, precum bufnita Atenei care-si ia zborul la venirea zorilor, îmi place sa gândesc si sa interpretez post factum. Am evitat însa a ma face de râs în fata studentilor cu prooroceli ce legau caderea regimului comunist de apocalipsa unui razboi atomic planetar: Dulce bellum inexpertis, scria în vremea lui Erasm1. Se pare totusi ca orice s-ar afirma în contra acestui profetism specific stirilor de scandal ramâne fara ecou în doxa momentului, în discursurile universitare – de-a dreptul fantasmagorice, unele – fiindca, dupa cum se stie, prostia nu ucide; ca atare histrioni sinistri ca BHL sau ca André Gluksmann si-au putut debita nestânjeniti neghiobiile, produse ale unei vanitati fara limita, ocrotite si raspândite de o presa tinuta sub calcâi.
Ce vedem însa în aceasta lume dupa disparitia – prin implozie, mai degraba, decât prin explozie – formelor politice ale acelui socialism real autointitulat comunism, care, pare-mi-se, semana mai bine cu regimul economic al unui capitalism de stat mai mult sau mai putin redistributiv, condus de o politica mergând de la dictatura totalitara cea mai ferma pâna la social-democratia de tip autoritar? Dupa implozia sistemului, zic, ce spectacol ne-a rezervat istoria? De buna seama, am asistat la extinderea triumfala a formei-substanta Capital, care, în anii 1990, asezonata cu un strop de parlamentarism reprezentativ (cel mai adesea unul de opereta) era clamata drept stadiul istoric indepasabil al devenirii politico-sociale mondiale – finalmente eliberata (sic!) de totalitarism. Iata, chipurile, sfârsitul istoriei! Profetia lui Marx s-ar fi adeverit dara, chiar în momentul în care socialismul real îsi lua talpasita! Câtiva ani mai târziu, dupa septembrie 2008, criza economica generalizata avea sa domoleasca grav acest entuziasm prematur2.
Sigur ca, în câteva luni, de la zona consumului privat la furtul legalizat al infrastructurilor enorme lasate de fostul regim, companiile occidentale au invadat piata, obligând la distrugerea (cu complicitatea vechilor-noilor elite politico-economice) unor industrii înca rentabile. Efectul a fost imediat: o cadere demografica masiva, o lenta, dar inexorabila crestere a somajului si a emigrarii3. Ce se schimbase, oare, în chip fundamental? Ierarhia societatii nu se mai stabilea prin raportare la Partidul comunist si la diversele sale institutii, ci în functie de resursele financiare ale fiecaruia si de retelele favorabile furtului din avutul public. Între business-ul gras, orchestrat în mare parte de fostele-noile elite ale partidului comunist si de politia sa politica si cresterea exponentiala a presse people, aveam cele mai grosolane caricaturi ale Occidentului, ca si cum Soros, Warren Buffet sau Ben Bernanke ar fi pus în practica aici bancurile porno-mondene de la „Gala“, „Voici“ sau din presa lui Springer. În schimb, alienarea populatiei ramânea pe pozitii, ferma, si chiar mai intensa, dat fiind ca saracia majoritatii resimtea cu atât mai acut lipsurile. Instrumentele de propaganda pentru controlul maselor scoteau la înaintare nu numai scheme, dar si persoane noi – numerosi intelectuali cu un succes obtinut prea repede pentru a fi cinstit, bunaoara -, dupa cum si metoda intensificarii publicitatii pentru marfuri si servicii si transformarea dezbaterii politice în scena de Grand-Guignol.
Trebuie recunoscut totusi ca, daca efectele economice sunt de speriat, aparentele sunt mai soft decât sub regimurile precedente! În doar câteva luni, cei mai multi dintre universitari, jurnalisti, cercetatori si întreaga lumpen-intelligentsia serveau deja studentilor, ascultatorilor si telespectatorilor zeama searbada a sfârsitului istoriei. O versiune triviala de hegelianism, în care capitalismul cel mai liberal era proclamat de Rank Corporation drept împlinire a Spiritului lumii si sfârsit al Istoriei, stadiu suprem al democratiei, pe care Fukuyama – cu aerul de negustor sadea – era însarcinat s-o vânda cu orice pret. Ba s-au gasit chiar, atât în Vest, cât si în Est, distinsi universitari si conducatori de seminare doctorale gata sa organizeze dezbateri savante pe seama unei astfel de ineptii.
Prabusirea vechilor regimuri a redesteptat, în acelasi timp, refrene mai vechi: s-a dat liber la redescoperirea valorilor crestine, amestecate de-acum cu libertatile bizbnisului si manipulate chiar întru blagoslovirea celor mai desantate escrocherii4. S-a dat liber, apoi, la reactivarea valorilor nationaliste cu iz rasist si fascist, scoase de la naftalina din cuferele scorojite în care zacusera – adormite, dar cu agresivitatea criminala interbelica intacta în potenta. Naivii care le crezusera îngropate în câmpul analitic al istoriei au facut-o pe barba lor. Sigur, istoria nu se repeta. Niciun Mussolini, Hitler, Szálazi sau Quisling la orizont, iar urmasii lor par mai degraba niste mascarici cu gesturi de automate decât demagogi cu verb redutabil, capabili sa creasca entuziasmul maselor si instinctul lor ucigas. Caci mulgatorii de fonduri de la UE împiedica orice deriva fascizanta în stil vechi, singura dictatura admisa si promovata acum fiind cea a marfii, deci a banului. Raspicat spus: nu ma încearca scâncete nostalgice, caci daca „filosofia nu trebuie sa fie edificatoare“, nici consolatoare nu trebuie sa fie când vine vorba de necazurile acestei lumi – o lume a „marilor cimitire de sub luna“ (Bernanos). Realitatea e însa aici, sub ochii nostri, si trebuie privita fara false mirari. Într-adevar, regimurile zise comuniste au fost cele care au generat acest capitalism salbatic fin de siècle, acest capitalism fara credinta si fara lege, incapabil sa respecte macar regulile adoptate de nou-alesele parlamente, într-atât aratându-se slugile sale, elitele compradores produse de regimul socialist precedent, de ahtiate dupa bani si obiecte, cu o cupiditate cinica demna de un Nucingen. Acesti maestri ai acumularii primitive n-au fost crutati de esenta modernitatii, confirmata zi de zi de ei, în praxis. Sigur, ideologii de serviciu (politologi, jurnalisti, sociologi, chiar unii antropologi etc.) si naivii altfel destul de numerosi printre specialistii universitari remunerati pentru interpretarea acestei lumi ex-comuniste nu si-au pus niciodata întrebarea banala: de ce saptezeci de ani de socialism dur, uneori foarte dur, în URSS, si în jur de patruzeci de ani, daca vorbim de tarile satelite, au avut, la urma urmelor (si a socotelilor) atât de putina influenta asupra comportamentelor economice si sociale ale oamenilor din era post? De ce în dezbaterile despre popoarele post au ramas atât de putine resturi din flacara luptei initiale pentru o societate mai dreapta? Raspunsurile, dinspre dreapta sau dinspre stânga, le stiu si eu, dupa cum le stiti si dumneavoastra – si nu de azi de ieri. Pe de o parte, mi se va spune:
– Dar, domnule Karnoouh, Gulagul! Totul vine de la Gulag, care a distrus nu atât referentii capitalismului, cât sperantele puse într-un socialism clamând venirea unei lumi mai bune, mai putin crude, mai putin barbare, în câmpul paradigmei socialism sau barbarie.
Nostalgicii, la rândul lor, vor spune:
– Singura greseala a fost tradarea elitelor politice si intelectuale în timpul Perestroikai, vândute Occidentului pe un blid de linte. Comunistii europeni, estici si vestici laolalta, au dat chix…
Da… si atunci?… so what? E clar ca lumina zilei. Nu-i nevoie sa tocesti bancile scolii ca sa pricepi. Dar de ce au esuat comunistii? Conform dreptei mereu diabolizante, fiindca au pus în opera o politica împotriva naturii umane, antiumanista. Dar este acesta un argument valid? Caci atunci ce este natura umana si ce este împotriva naturii umane? Vast program de reconstuctie metafizica! O spun din nou, chiar daca e la mintea cocosului: crimele în masa ale regimurilor totalitare au fost înfaptuite de oameni, nici mai mult nici mai putin decât de oameni „prea umani“. Dar, pe de alta parte, cât umanism e în economie si în politica – atunci când sunt puse în discutie suveranitatea si puterile statului? Caci umanismul este în raport cu esenta modernitatii – deci cu nihilismul – ceea ce este vaicareala fata cu esenta razboiului: vorba goale, buna de alinat constiintele lacrimoase culcusite îndaratul bunelor intentii în seminare universitare, conversatii în familie sau în palavrageala de bistrou. S-a întâmplat însa vreodata ca asa-numita „lume libera“ sa verse vreo lacrima pentru victimele razboaielor sale coloniale, neocoloniale sau ale interventiilor sale imperiale? Sau trebuie sa le dam, si de aceasta data, dreptate trotkistilor pe tema revolutiei tradate! Da, a fost tradata, macar în parte, dar, ca raspuns de fond, e o afirmatie mai mult decât nesatisfacatoare. Si Revolutia Franceza a fost tradata, si totusi a supravietuit fara probleme în liniile sale esentiale pâna spre mijlocul secolului al XX-lea! O alta voce spune ca URSS-ul s-a prabusit fiind constrâns de capitalism sa cheltuie sume din ce în ce mai mari pentru a se dota cu armament tot mai sofistifcat (avioane supersonice, rachete intercontinentale cu focoase nucleare multiple, „razboiul stelelor“). În parte, e purul adevar; dar China consacra azi sume înca mai importante pentru armament si cercetare spatiala si nu numai ca si-a conservat puterea economica, dar o sporeste odata cu puterea politica. Totusi, în lumina exemplului chinez, se poate deduce un fapt ce ne-ar putea fi de folos: anume ca acest comunism chinezesc, pretinzându-se comunism, si-a schimbat, în fapt, regimul economic – China devenind laboratorul de experiente al unui veritabil sistem mixt în care capitalismul privat stapâneste domenii foarte importante ale activitatii autonome, generând la niveluri rareori atinse, cu exceptia Statelor Unite la începutul secolului al XX-lea, o crestere economica si urbana faraonica si un consum de lux devenit scop principal al elitelor, în vreme ce afluenta produselor cu pret scazut (carora le corespunde si pretuirea scazuta a mâinii de lucru) a napadit tot mapamondul, din Occident pâna în pricajitul satuc african… Trebuie constatat însa ca China „comunista-ex-comunista-mereu-comunista“ se conformeaza, fireste în stilul sau, dominatiei mondiale a formei-capital, cu atât mai mult acum, în vremuri de mondializare absoluta; si nu numai ca i se conformeaza, dar contribuie intens la radicalizarea acesteia. China a devenit agentul principal al infinizarii fantasmatice a producerii mondiale.
Dar sa mergem mai departe. Ce putem descifra din epoca de dupa caderea comunismului dincolo de discursurile politicii-spectacol despre miscarea intelectualilor polonezi disidenti, care, de sub pulpana Solidarnosc, n-au ezitat, multi dintre ei, sa-si umple buzunarele cu gologani occidentali? La ce bun sa reluam predicile procapitaliste ale lui Havel, tinut o vreme la distanta, într-o închisoare destul de confortabila (nici pe departe comparabila cu cele staliniste sau de la Guantanamo!) ori bla-bla-ul SzDSz-ului maghiar (partid al democratilor liberi), format din fosti disidenti provenisi din elita tinerilor comunisti, disidenti alintati ai anilor 1980, supusi unei supravegheri mai degraba politicoase a autoritatilor kádariste („pâna la urma sunt copiii nostri“, spuneau batrânii aparatcici!). Ori istoriile obosite ale dlui Plesu, pseudo-disident român, beneficiar al unor burse de studiu în Republica Federala Germania la începutul anilor 1980 si al carui „exil“ la Tescani (în sudul Moldovei), în 1989, facea parte dintr-o înscenare a Securitatii care pregatea lovitura de stat din decembrie, acelasi an5… În mod clar, nu acest tip de discurs adormitor ajuta la întelegerea capitalismului salbatic post – de tipul celui din Statele Unite de dupa Razboiul de Secesiune, perfect ilustrat în recentul „There Will Be Blood“. O violenta barbara a capitalismului renascând fusese deja foarte subtil observata în Rusia, în epoca NEP sNoua Politica Economica a lui Lenin, din 1921, n. trad.t, de catre scriitorul si jurnalistul Joseph Roth6.
Dupa 1990, fiecare zi de post-comunism a fost, este si va fi, pâna la epuizarea tuturor resurselor, martora scoaterii la mezat a fabricilor si a materiilor prime din statele estice: demolarea si revinderea primelor la fier vechi sau cumpararea lor la pret de nimic si obtinerea de concesii dezastruoase pentru ecologia si economia locala, în ce le priveste pe ultimele.  Totul devenit posibil prin violenta politico-economica a capitalului occidental (FMI, Banca Mondiala, BCE, Bruxelles), în cârdasie cu diversi intermediari locali, fara ca populatia sa simta mari restristi în fata acestui – nici mai mult, nici mai putin decât – furt din proprietatea publica, deci a poporului însusi7. În plus – simplu epifenomen – epoca de dupa comunism a generat accelerarea delocalizarii a numeroase companii din Europa occidentala si chiar din Statele Unite, fapt ce dovedeste ca în postcomunism a plonjat întreaga lume occidentala, în simbioza cu cea ex-comunista. Cu rezultate evidente: natiunile din fostul bloc sovietic s-au trezit mai unite decât fusesera înainte prin sosirea masiva a unor produse identice pe pietele lor, si e vorba aici inclusiv de produse culturale si financiare, acestea din urma cu foloase frumusele – de vreme ce marea majoritate a productiei de bunuri prin munca salariata locala a fost ametita, vreme de cincisprezece ani, prin politica de credite, cu efect catastrofal, orchestrata de agentiile locale ale bancilor occidentale si ale marilor grupuri financiare internationale. În realitate, tocmai piata bunurilor de consum, a alimentelor, a programelor de televiziune, a cartilor, revistelor si a filmelor a fost cea care a multiplicat identicul la rang planetar. Caci mondializarea nu tine numai de finante si de „big business“, ci si de efectele imediate asupra consumului cotidian determinând atât experienta existentiala cea mai personala a oamenilor, cât si modurile de socializare care organizeaza în-comun-ul colectivitatilor8.
Totusi, daca toate aceste observatii ajuta la coagularea unui sens, ele nu ramân mai putin neputincioase în a oferi o interpretare profunda a marilor prefaceri din Est. La urma urmelor, cu exceptia loviturii de stat române, efectuate din ratiuni interioare foarte specifice si a razboiului care a sfarâmat Iugoslavia din ratiuni de geopolitica imperiala, „imperiul Raului“ a pierit prin implozie, fara mari conflicte, cumva s-a auto-dizolvat, desi atâtea suflete mari din politologie si chiar din filosofia politica preziceau ca abia un alt razboi mondial îl va pune jos; pâna si un spirit subtire precum Castoriadis se lasase prins în capcana unor asemenea prostii – cu doar sase luni înainte de prabusirea comunismului!


Note:
(1) „Razboiul le pare usor celor ce n-au trecut prin el“
(2) Iata ce sarcina i-au delegat stapânii inefabilului Fukuyama. Între timp, a trebuit sa se revizuiasca… Criza economica generata de hybris-ul capitalismului neoliberal a aratat spiritelor înflacarate sau numai bine stipendiate care este esenta acestuia prin neostoitul apetit pirateresc cu care bancile si institutiile financiare private s-au aruncat asupra fondurilor publice.
(3) Astfel, mai bine de trei milioane de români traiesc în strainatate: cei mai multi dintre barbati lucreaza ca muncitori necalificati în agricultura sau în constructii, iar femeile, în menaj, curatenie si ajutor pentru persoanele în vârsta. Efectele sociale si psihologice ale acestei emigrari masive, care atinge uneori mai mult de jumatate din populatia unui sat sau a unui orasel, sunt foarte adesea dramatice. Copiii, ramasi în grija bunicilor, a unchilor ori a matusilor, dezvolta diverse comportamente patogene, de la agresivitate uneori criminala fata de cei din jur, pâna la stari depresive ce pot duce la suicid.
(4) De exemplu, fraudele piramidale de tip Ponzi, ca frumos intitulatul „Caritas“, din Cluj, sau, în Albania, cea care era sa distruga o tara întreaga.
(5) La decesul celebrului jazzman român Johnny Raducanu, în noiembrie 2011, Andrei Plesu a publicat în cotidianul „Adevarul“ un necrolog în care amintea cât de placute erau serile când muzicianul venea la Tescani sa-l vada pe prietenul sau Andrei, dând acolo si un mic concert privat. Apoi, daca asta era strasnicia exilului, abia astept sa fiu si eu „surghiunit“ în aceste conditii, cu atât mai mult cu cât, daca e vorba de o manastire ortodoxa, momentul mesei este, fireste, înecat în tacere, dar atât de placut stomacului…
(6) Joseph Roth, „Reisebilder“, reluat în „Das Journalistische Werk“. Joseph Roth este si autorul celebrelor romane de tip sociografic având ca tema nostalgia dupa Imperiul Austro-Ungar si viata în Viena imediat dupa 1918, „Radetzkymarsch“ (1932) si „Die Kapuzinengruft“ (1938). Poate fi definit în acelasi timp ca opus al lui Musil si Schnitzler.
(7) Bruno Drweski et Claude Karnoouh édit., „La Grande braderie à l’Est“, Le Temps des Cerises, 2004.
(8) La Venetia, am vazut celebrele masti de carnaval purtând inscriptia „made in China“; în România, în Bulgaria si în Liban, am vazut icoane ortodoxe fabricate în China, iar la Paris, tablouri cu caligrafie araba vândute în fata unei moschei din arondismentul 18 – de asemenea fabricate în Republica Populara Chineza!

Chapit.III


Daca ar fi sa comentez titlul unei mici si istete lucrari asupra umorului politic din Est, intitulata „Le Communisme est-il soluble dans l’alcool?“ sEste comunismul solubil în alcool?t (1), as spune ca, iata, comunismul n-a fost solubil în alcool, dar s-a dizolvat întrutotul în lumea marfii si a dinamicii sale. Lumea comunista a sfârsit prin a se confunda cu un imens esec, cel al modelului ideal de American Way of Life etalat în serialele americane „Dallas“, „Dynasty“ si altele, difuzate masiv de televiziunile din Europa comunista prin anii ‘70 – ‘80 ai secolului trecut. Aceste produse ale unei realitati fantasmatice livrate de uzina de vise hollywoodiana functionau ca o veritabila supapa de siguranta, luxul pentru toti prezentându-se pe ecrane ca „realitate“ hedonista a consumerismului, cu mult mai atragatoare decât imaginea fericirii incerte promise de realismul socialist, cu moralismul sau îngust si mic-burghez. Altfel spus, nu ideile lui Marx, Engels ori Lenin au triumfat acolo unde birocratii comunismului proclamau revolutia în numele proletariatului, ci, silentios si apofazic, tocmai obiectele din marile magazine si hipermarketuri sau din fast food-uri – privite drept chintesenta a fericirii si a democratiei occidentale; – ele au fost acelea care au doborât, în sfera subiectivitatii, comunismul real. Astfel, aproape c-am putea afirma ca subiectivitatea joaca aici un veritabil rol de infrastructura.
De vreme ce criteriul post atribuit regimurilor ulterioare celui comunist trimite la mostenirea lor, în el ar rezida diferitele manifestari ale esentei modernitatii tardive ca nihilism radicalizat. Asa ca regimul comunismului real trebuie regândit si imaginat chiar în câmpul modernitatii tardive generalizate. Caci daca regimurile comuniste s-au naruit în post-urile lor, exhibând semnalmentele unei modernitati radicale, uneori, în unele aspecte, chiar ale unei postmodernitati bine instalate, faptul s-a putut întâmpla fiindca ele au fost moderne de la un capat la altul – deci nici vorba de vreun „frigider al istoriei“, expresie care facea deliciul anticomunistilor primitivi ce tunau si fulgerau prin universitatile noastre, în anii ‘90 ai secolului trecut. Daca, deci, esenta post-comunismului este cea a comunismului real se intâmpla pentru ca acesta din urma a reprezentat, in acelasi timp, atât un raspuns modern alternativ la exploatarea burgheza (dar nu cel narodnik, slavizant, românizant sau maghiarizant etc. – folosit uneori pe post de ersatz), cât si producatorul unei modernitati târzii care îl anihila, spargând limitele sociale si politice pe care el însusi le instaurase. Ca modernitate, comunismul a fost regimul politico-economic care a produs clasele de mijloc, cu idealurile lor consumeriste ce au sfârsit prin a-l delegitima.
Daca iei seama la societatea produsa de comunismul real, vreme de saptezeci de ani în URSS si vreo patruzeci în statele satelite, observi, fara îndoiala, prezenta din ce în ce mai accentuata a modernitatii celei mai radicale, desi nu înca suficient de coapte. – Un fapt atât de evident, încât uneori ma întreb la ce bun sa-ti pierzi vremea cu semidoctii care pretind contrariul? Nu voi mai face aici analiza fenomenologica a acestei modernitati, pe care am întreprins-o pe larg în ultimii ani, în textele mele din „Postcommunisme fin de siècle“ sPostcomunism la sfârsit de secolt si „L’Europe postcommuniste“ sEuropa comunistat (L’Harmattan), dupa cum si în capitolul „De la chute du communisme à la tiers-mondisation ou l’acheminement de la modernité tardive en Europe de l’Est“, din „La Grande braderie à l’Est“ (Bruno Drweski & Claude Karnoouh (coord.), Le Temps des Cerises, 2004) si, într-o versiune mai extinsa, în „Genealogia postcomunismului“ (editia româneasca si engleza), aparuta la Editura Idea din Cluj.
Orice s-ar spune, chiar de la aceasta dinamica a modernitatii radicale sau tardive trebuie plecat pentru a reinterpreta din punct de vedere filosofic situatia de dupa comunism. Daca esenta (Wesen, ceea ce se pastreaza, în prezenta sa intangibila, din fiinta particulara) modernitatii intensificate se manifesta concret printr-un numar de realizari teoretice si practice în stiinta si în tehnica, atunci, incontestabil, sistemul comunist a fost una dintre ipostazele acestei modernitati. Daca esenta modernitatii se întrupeaza într-o structura sociala articulata în jurul productiei industriale, atunci sistemul comunist a fost absolut modern, chiar hipermodern. Daca esenta modernitatii pretinde crearea unui sistem de învatamânt la scara larga, vizând pregatirea de ingineri si cercetatori stiintifici în numar cât mai mare, atunci sistemul comunist e un exemplu perfect de modernitate. Si daca aceasta productie de tehnicieni înalt calificati genereaza un socius al claselor de mijloc aflate în expansiune si care pretind accesul la bunuri sociale si materiale tot mai diversificate, atunci sistemul comunist, cu toate restrictiile si disfunctiile sale, i-a facut destul loc (2). Si daca, în fine, esenta modernitatii implica în domeniul social al dezvoltarii sale o subiectivitate a civilizatiei divertismentului, a culturii si a sportului-spectacol, atunci comunismul – cu tot militantismul sau grosolan – a produs-o si pe aceasta, întetind-o progresiv pentru a fi la unison cu Occidentul capitalist.
Care este, asadar, aceasta epoca a fiindului (Seiende) care pecetluieste caderea comunismului? Nu-i oare chiar sfârsitul primului moment de autentica modernitate din aceste tari ale Europei, aflate înca, în primele decenii ale secolului al XX-lea, la periferia arhaica a capitalismului? Caci – daca tot spui pisicii pisica – trebuie sa accepti si aceasta realitate, oricât de ascunsa va fi fost ea sub doxa leninista: taranii au fost aceia care, în esenta, au înfaptuit revolutiile comuniste din secolul XX, atât în Europa, cât si în Asia ori în America Latina. Astfel, în zona cea mai putin dezvoltata a Europei, comunismul real a produs masiv modernitate sociala, economica si culturala; sociologic, aceasta e ilustrata de masificarea proletariatului urban – muncitori, ingineri, cercetatori, functionari în servicii – oameni care inainte nu traisera decât din forta bratelor si se descurcasera cum putusera, iar acum îsi închiriau forta de munca în schimbul unui salariu. Or, conform schemelor istorice deja experimentate în Vest, vreme de trei decenii dupa Al Doilea Razboi Mondial, societatile comuniste, devenite societati ale claselor de mijloc salariate (dublate, în unele tari, ca Ungaria, de o puternica clasa de mijloc a mestesugarilor independenti), au facut un compromis istoric cu puterea, cerând – partea lor la împartirea beneficiilor – o societate a divertismentului si a consumului. Adica destinul tuturor tarilor dezvoltate din Occident (Japonia facând, din acest punct de vedere, pe deplin parte din Occidentul istoric). Odata încheiat acest prim stadiu al modernitatii, mai mult sau mai putin reusit în functie de modalitatile efective ale puterilor locale (3) – ca si cum o necesitate ontologica, aceea a Gestell-ului, s-ar fi impus devenirii –, a fost nevoie sa se treaca la stadiul urmator, care nu însemna depasirea precedentului, ci intensificarea lui, fara limitele si frânele impuse de o birocratie captiva în molozul unor reglementari acum fara rost.
Dar cum a fost cu putinta o mutatie de o asemenea amploare, o privatizare cvasi-totala a economiei, si mai ales cum a fost ea acceptata de popoarele fascinate de speranta unei noi Parusii: consumul fara grija zile de mâine, ca în serialele americane? Cum sa crezi ca poti, în acelasi timp, sa pastrezi toate avantajele comunismului si sa le câstigi pe cele ale capitalismului? Ce s-a ales de protectia statului, de serviciile publice, de posibilitatea de a asigura fiecaruia un loc de munca si drepturi sociale minimale, de sanatate, de învatamânt, de transport? În mod clar, conducatorii din anii ‘80-‘90, cei mai informati dintre ei în privinta situatiei economice a URSS-ului aflat în competitie cu Statele Unite, au înteles ca primul ciclu de aculturatie a „mujicilor“ cu masinile si programele unei lumi industriale se încheiase si ca, într-un fel sau altul, trebuia trecut la stadiul urmator, caruia prima sa structura, birocratico-politica, nu-i putuse da curs. Întelesesera asadar ca transformarea generala a economiei la finele dominatiei etalonului aur si o revolutie tehnico-informatica de importanta capitala – a informaticii pe toate fronturile – schimbasera dispozitivul mondial la începutul anilor 1970 si ca nicio tara nu se putea sustrage regulilor impuse de aceasta revolutie, atât în domeniul schimburilor comerciale si financiare, cât si în tehnologie. Sistemul de redistribuire al statului a fost prin urmare descompus, s-a renuntat la acea parte din angrenajul industrial sovietic considerat depasit, în tarile satelite el fiind cu totul scos la mezat, pentru a se accede la posibilitatile cvasi-infinite oferite de piata libera, care de fapt ramasese (si ramâne) controlata în mare parte de fostele elite si de progeniturile lor. Ca aceasta transformare s-a facut pe modelul descompunerii-recompunerii, ca în fosta URSS si în tarile satelit, sau ca s-a desfasurat ca o reconvertire spectaculoasa si totalmente inedita a partidului comunist, ca în China, nu trebuie sa mire, caci oamenii sunt mai degraba gânditi de timpul în care traiesc, decât îsi gândesc ei timpul. Nu e nicio tradare la mijloc, cum crede, repetând-o ad nauseam, acea extrema stânga incapabila sa priveasca în ochi josnicia si lasitatea umana si sa traga din asta cuvenitele concluzii despre natura omului! Caci, cu exceptia conflictelor nationaliste (din fosta Iugoslavie, Tarile Baltice sau din Caucaz), niciun popor nu s-a împotrivit disparitiei statului protector, fie el unul autoritar si dictatorial, si nu s-a opus pietei fara limite, supraconsumului si supraexploatarii. Toti erau deja acolo, prezenti în sânul socialismului si al comunismului real: si adoratorii Vitelului de aur al consumerismului, si alienatii societatii spectacolului. Când s-a ajuns la fundul paharului, situatia economica a lumii sovietice (cu imensele sale erori fata de om) n-a mai nascut decât o singura speranta: visul american.
Asadar, o data în plus, timpul, logica în care se dezvolta esenta formei-substanta Capital (respectiv ceea ce se pastreaza în sine si pentru sine din forma-substanta Capital), înscrisa în Tehnica, în calitatea ei de ultima metafizica a modernitatii, timpul este, zic, ceea ce comanda discursul Dasein-ului în era post, iar nu invers; asadar subiectivitatea. Fapt care ne conduce firesc la interpretarea imploziei comunismului european si a mutatiei chineze drept o reactualizare-radicalizare a unicului autentic subiect al istoriei modernitatii târzii: nu proletarul, ci Capitalul si capitalistii. Acestia din urma reprezentând întotdeauna clasa mondiala în chip obiectiv stapâna a finantelor si a productiei si, subiectiv, clasa dotata cu o hiperconstiinta a intereselor sale de clasa; singura care stie sa întoarca, altfel spus, în folosul sau lupta de clasa, fara a slabi, fara a se lasa furata de mirajul industriei culturii si a sportului prin care altminteri e abrutizata, cu voia ei, populatia.
Ceea ce ma conduce, logic, la revizuirea uneia dintre afirmatiile idealiste ale lui Marx si Lukács – anume ca revolutia proletara nu e posibila decât în momentul unificarii obiectivitatii si subiectivitatii subiectului istoric intr-un tot comun, pe care doar proletariatul l-ar putea întruchipa… La scara timpului istoric al esentei formei-substanta Capital, între momentele de exploatare maximala si cele ale keynesianismului, se pare ca doar capitalistii au fost pe punctul de a reusi aceasta unificare între obiectivitate si subiectivitate, dincolo de hazardul si incidentele neprevazute, inerente devenirii umane. Fapt ce ar trebui sa le dea de gândit acelora care viseaza înca revolutii peste revolutii, repetând, ca pe niste mantre, blocaje analitice care, la urma urmei, nu exprimau decât naivitatea generoasa si plina de speranta a epocilor inaugurale, ale vremurilor de inocenta politica a proletariatului –, sau, mai rau, afundându-se în iluziile falsei constiinte reformiste nutrite de viclenia Gestell-ului (punerii laolalta, com-punerii, dispozitivului) tehno-stiintific. Dupa cum a aratat adesea Heidegger, exista moduri de a fi anti– ce rezida în aceeasi determinatie a acelui lucru împotriva caruia se ridica (4)… iar în cazul de care m-am ocupat pâna acum, este vorba de dinamica unui deja-acolo aflat în asteptare (postcomunismul), care urma nestingherit, sub camuflaj, drumul comunismului institutionalizat de stat. Si, dupa cum bufnita Atenei îsi ia zborul la venirea noptii, adevarul i-a fost revelat abia când a disparut prin implozie, post factum, – ca reînnoire dinamizata a figurii nihilismului. Postcomunismul se vadeste, asadar, dupa douazeci de ani, ca element-cheie al desavârsirii capitalismului de tipul al treilea – stadiu ultim al mondializarii tehno-financiare.
Paris, septembrie 2011 – ianuarie 2012


Traducere din franceza de 
Teodora Dumitru